Chapitre III.
A Liège
1. Le garage
Si quelqu’un est tenté par la visite de lieux historiques, qu’il s’engage, depuis la rue Saint-Laurent ou le boulevard Sainte-Beuve, sur le boulevard Kleyer, appelé aussi boulevard de Comte. Il dépassera, sur sa droite, la masse sombre et sévère d’une église romane, au sommet d’un tertre gazonné. C’est l’église Saint-Gilles, où furent célébrés les offices funèbres de Suzanne et de François, et le cimetière voisin est celui où ils furent inhumés.
Au moment où le boulevard Kleyer amorce une courbe vers la gauche, émergent le toit d’un château d’eau et une tour métallique. Un peu plus loin, à hauteur d’un carrefour où aboutissent plusieurs rues, un café, sur la droite, s’appelle Les trois collines. Le boulevard, en effet, surplombe la ville, que l’on devine à gauche, au creux de la vallée. A deux cents mètres, une rue descend vers la droite, On ne peut s’y engager en voiture, car un signal de sens interdit, planté sur le trottoir, en défend l’accès.
Que l’automobiliste gare sa voiture il n’aura guère de difficultés à découvrir ce que nous allons lui indiquer. Qu’il jette d’abord un coup d’œil sur une maison moderne, en briques rouges, qui se situe au numéro 49 du boulevard Kleyer. Elle a servi de local pour les Alcooliques Anonymes à partir de 1962. Elle fut aussi le siège initial du centre médico-social de 1’A.L.F.A. Ensuite, à l’entrée de la rue Bois d’Avroy (celle, donc, qui est à sens unique), il y a, à droite, une maison en retrait, au milieu d’un grand jardin. La façade est placée perpendiculairement à la rue, et c’est le pignon qu’on aperçoit. A sa base, on a construit un garage, en annexe de la maison. Une allée qui descend en pente douce conduit à l’entrée de ce garage. L’immeuble est en partie masqué par des arbustes et des massifs de fleurs. On passerait devant sans le remarquer. C’est pourtant l’un des hauts lieux de l’histoire des Alcooliques Anonymes dans la région liégeoise.
Sa localisation nous a posé des problèmes, car la parcelle porte le numéro 65, alors que les documents situent aux numéros 117, puis 105, les toutes premières activités des A.A. Il n’y a pourtant pas d’erreur, et voici l’explication de cette discordance. Initialement, la rue Bois d’Avroy était plus longue. Elle comptait donc davantage de maisons. Mais il y a quelques années, on l’a amputée d’un tronçon, auquel on a donné le nom de rue Emile Doutrepont. C’est alors que la numérotation a été modifiée. Mais qu’on se rassure, il n’y a pas d’erreur, la maison que nous indiquons est bien celle où Suzanne et François habitèrent au début de leur épopée. L’occupante actuelle les a bien connus et se souvient d’eux.
Quelques pas dans l’allée, et l’on se trouve devant une construction banale. C’est le fameux garage que les anciens évoquent encore avec nostalgie, car il fut, après le restaurant La Violette, le premier local du groupe de Liège des Alcooliques Anonymes. Sauf la porte, remplacée dernièrement, le garage est resté semblable à ce qu’il était en 1960. Il n’y manquerait peut-être aujourd’hui qu’une plaque commémorative; mais personne n’a encore pris l’initiative de la faire apposer. Ce local était de bonnes dimensions. C’était un garage conçu pour abriter une grosse voiture Le mur de gauche, qui donne sur le jardin, est percé de larges fenêtres. Mais elles sont placées très haut et munies de vitres en verre martelé, si bien qu’elles ne permettent pas de voir à l’extérieur. Le mur de droite est aveugle. Une cheminée en occupe le milieu on pouvait donc installer un appareil de chauffage pour rendre le local habitable en hiver. Dans l’angle formé par le mur de gauche et celui du fond, on a construit un W.C. Il est bien isolé et muni d’une porte. Une seconde porte a été percée dans le mur du fond. Elle fait communiquer le garage avec l’habitation. On la franchit et on se retrouve dans le hall d’entrée, au pied de l’escalier conduisant à l’étage. C’est par cette porte, souvent entrebâillée que, durant les réunions, Suzanne ne cessait d’apporter des cafetières fumantes qu’elle avait préparées à la cuisine, que leur arôme annonçait d’avance et que les participants engloutissaient au fur et à mesure on n’a pas pour rien le gosier en pente
Si le promeneur désire poursuivre son pèlerinage, il peut se rendre rue Emile Doutrepont, où Suzanne et François habitèrent en dernier lieu. C’est une voie sans issue, verdoyante et tranquille. La santé de François commençait à soulever des inquiétudes, et l’endroit convenait pour un malade.
En redescendant en ville par la rue des Wallons, on traverse la paroisse Saint François de Sales. On passe devant la clinique Sainte-Rosalie. Mais l’église, elle, vient d’être détruite. Et quant à l’endroit précis où se trouvait François le jour de la procession, il est impossible de le situer.
Si, au contraire, l’automobiliste rebrousse chemin et regagne la ville par la rue Saint-Laurent, il verra la façade du home des Sans-Logis. Un peu plus bas que l’actuel pont de l’autoroute, la rue s’élargit, et on aperçoit devant soi un espace vert planté de hauts arbres. Le home des Sans-logis occupe deux maisons contiguës, en face du parc, à gauche, en descendant. Beaucoup de choses se sont élaborées derrière ces fenêtres et ces murs. Une étroite collaboration a longtemps existé entre cette institution, les A.A. ou l’A.L.F.A. Mais l’esprit de la maison a évolué. Le home a dû accueillir de plus en plus de personnes et les méthodes de travail y sont devenues bien plus pragmatiques. Quand un buveur pose des problèmes, on lui fait avaler de l’antabuse et on est tranquille.
Pour le lecteur non averti, il convient de décrire ce qu’est ce fameux antabuse, car nous en reparlerons plus tard dans le récit. C’est un médicament particulier.
On découvrit un jour que les ouvriers qui travaillaient avec certains produits ignifuges proches de l’amiante manifestaient des troubles lorsqu’ils absorbaient de l’alcool. Ils étaient marqués de rougeurs, ressentaient des halètements et des battements de cœur désordonnés Les hommes de science eurent l’idée de créer’ par processus Inverse, un médicament pour empêcher l’alcoolique de boire. En utilisant ce caractère d’incompatibilité entre l’alcool et les produits dérivés de l’amiante, ils fabriquèrent une substance qui rendait toute prise d’alcool impossible sans provoquer des inconvénients insupportables
L’antabuse connut ses heures de gloire, plus encore dans le passé qu’aujourd’hui on pratiquait naguère des cures de dégoût en faisant absorber au malade de l’alcool sur de l’antabuse, dans l’espoir de créer une répugnance vis-à-vis des boissons alcoolisées,
Ce médicament se présente sous deux formes la première, celle des comprimés que l’on avale et qui ont une durée moyenne d’efficacité de quarante-huit heures; la seconde, celle d’un implant sous-cutané dont la durée d'efficacité est d’environ six mois.
Cette technique a, comme toujours, ses partisans et ses adversaires. Beaucoup d’alcooliques l’ont utilisée temporairement pour soutenir leur désir de ne plus boire. Ils retrouvaient ainsi le calme nécessaire à une réflexion utile et pouvaient ensuite choisir la meilleure façon de poursuivre une sobriété fondée sur leurs dispositions intérieures.
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C’est Jules qui suggéra d’utiliser le garage de François comme local de réunions. Les premiers membres du groupe, on s’en souvient, se rencontraient dans la salle du restaurant La Violette où ils s’attablaient parfois au milieu des convives. Ce n’était qu’une solution temporaire. La situation pouvait d’autant moins se prolonger qu’on attendait, après la séance d’information, l’arrivée de nouveaux membres. Il fallait donc trouver un local.
A-t-on pensé à en chercher un au home des Sans-logis? C’est possible, mais on n’en a pas obtenu. Après avoir envisagé diverses solutions, Jules aura dû penser à la maison de François, et quand il aura examiné le garage, il aura jugé le problème résolu... pour autant que Suzanne accepte
Car il fallait qu’elle marque son accord, et nous supposons que ce fut pour elle un cas de conscience. Des éventuelles discussions, nous n’avons nulle trace, nul témoignage. C’est normal personne, alors, n’imaginait que les événements susciteraient un jour un tel intérêt que l’on chercherait à les reconstituer.
Quelle était la situation à ce moment-là ? Suzanne avait deux enfants. Jacques, l’aîné, avait une vingtaine d’années, mais Elisabeth, la plus jeune, n’en avait encore qu’une quinzaine. Leur mère, au temps où François buvait, avait été souvent seule pour les élever, et elle s’était efforcée de leur dissimuler les frasques de leur père. D’autre part, les membres du groupe n’avaient rien de rassurant. Certains ressemblaient à des clochards, à des vagabonds à la mine patibulaire. Ils dégageaient plus souvent des odeurs fétides que des parfums délicats. Si quelques-uns avaient trouvé asile aux Sans-logis, d’autres logeaient sous les ponts ou dans les gares. L’un deux se disait trop timide pour oser prendre la parole aux réunions, mais il n’hésitait pas à y venir armé Un témoin nous a même affirmé qu’un soir, la réunion se déroula avec des revolvers sur la table, à portée de main, comme dans les westerns. S’il entrait, dans ces mises en scène, plus de théâtralisme que de réelle méchanceté, on conviendra que le spectacle n’était guère fait pour une adolescente que sa mère élevait de son mieux, en la laissant dans l’ignorance de certaines réalités. Car telle était l’atmosphère des premières réunions. Telles étaient parfois les mœurs de nos prédécesseurs A voir aujourd’hui ce qui se passe dans les groupes et les personnes qui les fréquentent, on a peine à croire que le mouvement ait pu débuter ainsi. C’est pourtant vrai, et on comprend la méfiance de Suzanne.
Ce n’était pas pour elle-même que Suzanne avait peur. Physiquement robuste, peu impressionnable, vive dans ses gestes, elle avait aussi la voix forte et l’esprit de repartie, et elle vous lançait parfois des regards qui vous transperçaient. Non, personnellement, Suzanne n’avait rien à craindre. C’était pour ses enfants, surtout sa fille, qu’elle hésitait, mais non pour elle-même. Elle avait l’expérience des buveurs avant son mari, elle avait déjà eu un père et un frère qui buvaient. Rien ne pouvait plus l’étonner. Ce que nous avons dit d’elle ne fait que le confirmer. On se souvient de la Suzanne qui haranguait ses camarades dans la cour de l’usine, et de celle qui brisa peut-être le manche de son balai sur l’échine de son mari. On connaît la Suzanne, pitoyable et généreuse, qui allait aider les malades de la clinique à prendre leurs repas, qui allait voir, quand elle était fiancée, sa future belle-mère dans une institution; la Suzanne, militante dévouée du mouvement Vie féminine. On ne connaît pas encore celle que nous allons appeler la Suzanne des pèlerinages. Celle-là mérite d’être présentée. Avons-nous cité l’abbé Louis ? Il interviendra encore dans le cours de ce récit. Où Suzanne l’a-t-elle rencontré ? Où a-t-elle fait sa connaissance ? A Banneux où l’abbé Louis prêchait des retraites. Mais Suzanne se rendait aussi à Chèvremont, comme nous allons le voir...
Nous sommes en 1945. On attend avec impatience le retour des deux frères de Suzanne, qui ont été déportés en Allemagne pendant la guerre. Beaucoup de prisonniers sont déjà rentrés, mais eux, on ne les voit pas revenir et on s’inquiète chaque jour davantage. Suzanne décide alors d’aller en pèlerinage à Chèvremont pour obtenir le retour de ses frères. Le lendemain, elle prend le trolleybus pour Vaux-sous-Chèvremont et gagne à pied, par de vieilles rues étroites, le bas de la colline. Elle ôte ses chaussures et entreprend, pieds nus, l’escalade du sentier rocailleux. Elle s’arrête à chacune des stations pour implorer la Vierge. Quand elle arrive en vue du sommet, elle oblique à gauche pour se rendre à l’ancienne chapelle, celle qui fut miraculeusement épargnée au début de la guerre, lorsqu’une bombe tomba devant la façade, s’enfonça dans la terre, n’explosa pas et put être désamorcée.
Suzanne, après quelques minutes d’arrêt sur les lieux de ce prodige, atteint finalement le sommet, Elle se trouve devant la basilique, traverse l’esplanade, gravit les marches, pousse le portail, remet ses chaussures et va s’agenouiller dans le sanctuaire. Il est en piteux état. Les bombes volantes ont détruit plusieurs vitraux. Une lumière crue tombe des fenêtres et révèle des gravats sur le sol... Quand Suzanne se relève après sa dernière oraison, elle se sent le cœur confiant, l’âme sereine. Elle retourne chez elle sans aucune inquiétude. Le lendemain, l’un de ses frères revient. Vingt-quatre heures plus tard, c’est le tour du second
Coïncidence ou miracle? Heureux hasard ou grâce du Ciel? Nous ne le savons pas. Le frère de Suzanne, qui nous relate l’événement, ne le sait pas davantage. Mais il ne peut réprimer son émotion en évoquant ce souvenir.. Le lecteur interprétera les choses à sa convenance. Il admettra toutefois que pour celle qui connut l’événement, rien ne sera plus pareil désormais. Une telle expérience laisse des traces. On réagit différemment après l’avoir connue. Voilà qui expliquera l’attitude de Suzanne.
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Voilà qui expliquera aussi cette porte entrouverte entre le garage et l’habitation, cet arôme de café que l’on prépare, ce bruit de pas sur le dallage du vestibule, cette entrée de Suzanne apportant la cafetière fumante, qu’elle soutenait de ses deux mains en utilisant un essuie pour ne pas se brûler les doigts...
Voilà qui expliquera ses descentes dans cet enfer où se forgent des vies nouvelles ou 1 on fume, où l’on boit du café, où l’on raconte sa vie, où l’on se chamaille, où l’on crie, où l’on pleure et où l’on ergote à l’infini. Car Suzanne, si elle a réagi d’abord comme toutes les femmes d’alcooliques, qui cherchent à retenir auprès d’elles et à protéger leurs époux, n’a pas tardé à comprendre qu’elle n’aiderait pas François en lui attachant un fil à la patte, qu’elle devait au contraire le laisser libre d’agir, car l’alcoolisme est une maladie qui se soigne debout... Mais cette porte entrouverte allait bientôt se fermer, Le rôle de Suzanne deviendrait différent. Quelque chose allait voir le jour...
Certaines épouses avaient pris l’habitude d’accompagner leurs maris aux réunions, ou de venir le rechercher à l’heure où la séance devait se terminer. En attendant, elles s’installaient dans un coin du garage, écoutaient en silence, mais parfois mettaient aussi leur grain de sel dans la discussion. Jules, le plus expérimenté de tous, réagit contre cette habitude. Il la déclara contraire aux traditions du mouvement. Il précisa que seulement deux sortes de réunions existaient les réunions fermées, réservées aux seuls alcooliques, et les réunions d’information, qui pouvaient être accessibles a des personnes étrangères, mais ne s’organisaient qu’à titre exceptionnel. Jules eut évidemment quelque peine à faire comprendre ses idées, puis, ensuite, à les faire admettre. Mais il s’obstina et eut gain de cause. Jules était flamand!
Pourtant, certaines épouses ne renoncèrent pas à suivre leur mari. Elles avaient passé tant de nuits à les attendre qu’elles ne supportaient plus de rester seules le soir à la maison. Qu’allaient-elles faire si l’accès du local leur était interdit? L’hiver allait venir. Suzanne leur ouvrit sa maison. Ces femmes pourraient l’aider à faire le café, à le porter dans le garage... Ainsi dit, ainsi fait Et du café, elles en burent aussi. Or, quand elles s’installaient à la table devant leur tasse, elles se mettaient à bavarder. La cuisine résonnait de leurs réflexions, de leurs confidences et parfois de leurs lamentations ou de leurs invectives. Ce moment constituait, pour ces femmes éprouvées qui restaient partagées entre la crainte et l’espoir, l’une des rares occasions de vider leur cœur. Or Suzanne savait écouter, comprendre et compatir. Ses dehors un peu brusques dissimulaient une grande sensibilité. D’ailleurs, n’avait-elle pas elle-même connu ces difficultés, subi ces épreuves, enduré ces souffrances ? Et pouvait-elle jurer qu’elle n’aurait plus à les affronter ? Cependant, Suzanne s’occupe de rassurer, de réconforter ses compagnes, sans s’apitoyer sur elle-même. Elle prend l’habitude d’oublier ses propres inquiétudes, ses propres fatigues. Ainsi, constate-t-on une fois de plus l’effet miraculeux du partage : en essayant d’aider les autres, elle s’aidait elle-même
Suzanne a-t-elle eu connaissance, dès cette époque, du programme des Al-Anon, ce mouvement parallèle à celui des A.A. mais qui rassemble des parents, des époux, des enfants d’alcooliques ? Sûrement non ! Mais d’instinct, elle en découvre les principes de base. N’avons-nous pas déjà constaté que Suzanne bénéficiait des faveurs du Ciel?
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Malgré les tâtonnements et les maladresses, il fallait assurément que Suzanne et François fussent sur la bonne voie, car, sinon, les résultats n’auraient pas été ce qu’ils furent. Or, dans un écrit personnel, François fournit des détails et des chiffres qui en disent long sur l’expansion du mouvement et l’activité déployée au cours des cinq premières années. Le lecteur ne manquera pas d’être surpris
François écrit: Depuis
lors et jusqu’en 1965, le groupe AA. de Liège organisa plus de 600 séances
d’information sur l’alcoolisme et participa à de nombreuses émissions de radio et de télévision. Un public de plus en
plus nombreux admettait la notion d’alcoolisme maladie L’alcoolique fut de plus
considéré comme un malade qui pouvait guérir”a condition:
1. d’en
avoir le ferme désir,
2. d’en
être mentalement capable,.
3. d’essayer
d’appliquer sincèrement le programme (des) AA.”
Et François poursuit Durant cette époque, notre groupe de
pionniers parcourut des milliers de kilomètres. Il parraina à son tour les
groupes de Comblain-au-Pont, de Saint-Vith, de Bastogne, de Malmédy, d’Amay, de
Verviers, de Namur.. Il participa à la promotion de nombreux autres groupes
wallons, tels que Charleroi, Mons, Mouscron, etc...
On constate que le bilan est des plus favorables. Partir de rien et parvenir à un tel résultat en cinq ans est presque incroyable. Malheureusement nous n’avons retrouve, dans les archives, aucun document relatif à la naissance ou à l’expansion des groupes AI-Anon. Tous les témoignages indiquent bien que Suzanne a, peu après l’installation du groupe des A.A. dans le garage, fondé un groupe d’Al-Anon, mais qui ne se désignait pas encore par ce sigle et ne se rattachait pas encore à d’autres groupes. Nous n’en savons pas davantage, car Suzanne n'écrivait guère aussi volontiers que François. Ce qu’elle réalisait, elle ne le revendiquait pas. Elle travaillait dans l’ombre. Elle agissait d’instinct, pour répondre à des nécessités immédiates et sans trop penser à l’avenir. Suzanne vivait surtout le moment présent.
François, lui,
travaillait plus méthodiquement. Il établissait des documents, conservait des archives.
Il ne se contentait pas de répondre aux nécessités du moment. Il suivait un
plan, bâtissait pour l’avenir. Il vivait dans ses projets beaucoup plus que
Suzanne. Mais il savait aussi tirer des leçons du passé et s’entourer de
conseils. Nous avons vu comment le groupe a bénéficié de l’expérience de Jules,
dont le rôle de guide éclairé ne fait aucun doute. D’autre part, certaines
publications américaines, les unes rédigées en anglais, les autres traduites en
français et provenant du Québec, commençaient à se répandre. Mais comme elles
étaient encore rares et difficiles à obtenir, beaucoup de publications se
réalisaient sur place, par des procédés artisanaux, avec un tirage restreint et
une diffusion limitée à la région. Elles ressemblaient à ces journaux
clandestins qui circulaient pendant la guerre et que l’on se passait
discrètement de main en main. Quelque sommaires qu’elles fussent, elles
constituaient néanmoins une base de travail appréciable. Le groupe de Liège a
dû, lui aussi, participer à cette littérature.
Nous avons retrouvé dans les archives une pièce attestant l’achat, le 23
novembre 1961, d’une rame de papier et d’un duplicateur à main !
2. Le
groupe
Evoquer le groupe à ses débuts, c’est en nommer les membres. Mais avons-nous le droit de le faire? Il existe, dans le mouvement, une tradition d’anonymat, Elle vise à protéger la réputation des membres et à défendre la crédibilité de l’association contre des gens qui voudraient lui apporter la caution de leur propre notoriété sans être nécessairement des exemples convaincants. Qu’en est-il de cette tradition en ce qui concerne cet écrit ?
Une solution simple eût été de modifier les prénoms. Mais nous aurions eu l’impression de trahir ceux dont nous voudrions justement honorer la mémoire. Ainsi avons-nous conservé les prénoms de toutes les personnes citées. Mais nous n’avons généralement rien ajouté à ces prénoms. Il faut savoir que l’usage le plus habituel consiste à désigner les membres de l’association par leur prénom, mais d’y ajouter, soit l’initiale de leur nom de famille, soit la localité dont ils sont originaires. C’est ainsi que le fondateur du mouvement s’appelle Bill W. et que des membres du groupe de Liège s’appellent Louis de Beyne ou Jean de Visé. Parfois, on a fait suivre le prénom d’un numéro. Notre fondateur est devenu François 1er à partir du moment où un autre François a rejoint le groupe et s’est ainsi appelé François Il. On trouvera de même des sobriquets un peu cocasses pour reconnaître tel ou tel membre dont le prénom sera affublé d’une caractéristique qui le concerne. Ainsi, entendra t on parler de Henri-tiercé, d’André-café ou encore de Henri-garage, par exemple appellations dont les intéressés admettent l’usage avec bonhomie. Mais quand nous évoquerons des membres du groupe dans ce récit, nous les désignerons par leur seul prénom, sans autre indication, sinon parfois un numéro, voire un surnom, si plusieurs portent le même prénom.
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René frit l’un des premiers membres du groupe. Nous avons mis longtemps à le retrouver et il nous a encore fallu un bon moment avant de pouvoir le rencontrer. Mais notre patience a été récompensée. René a conservé des souvenirs précis des événements de 1960 et des armées suivantes. Pourtant, il n’a pas tardé à s’éloigner du groupe, mais tout en restant sobre et en, continuant d’aider d’autres alcooliques.
Sobre, René ne l’était pas encore quand il fit la connaissance de François. Il commençait seulement, selon ses dires, à en avoir marre de boire. Vers la fin des années cinquante, il avait subi une cure de désintoxication chez les frères Alexiens de Henri-Chapelle, et avait quitté l’institution, décidé à suivre le conseil de boire désormais avec grande prudence et extrême modération. Inutile de préciser qu’un tel conseil s’était avéré impraticable. Aussi, vers les années 59 ou 60, René se retrouva-t-il de nouveau en cure, mais à Liège, à Volière, un autre établissement des frères Alexiens, que dirigeait le docteur Evrard.
René se souvient très
bien du jour où l’on fêta la mise à la retraite du frère supérieur. La
cérémonie se déroulait dans une grande salle du premier étage, dont les
fenêtres donnaient sur la ville. René avait accepté de lire un discours de
circonstance, rédigé par l’un de ses compagnons qui simulait la folie pour
éviter la prison. Mais René, à la fin de son allocution, révèle à mots couverts
la supercherie. Le professeur Evrard juge qu’il a témoigné là d’une grande
indépendance d’esprit, signe évident de son rétablissement, et décide de
libérer René, non sans lui recommander, donc, de boire avec prudence et modération.
Le conseil s’avéra aussi vain que le précédent. Cependant, poussé par la curiosité, René assista, en 1960, à la séance d’information de la Violette. Il n’y prit guère d’intérêt, car il ne se sentait pas concerné. Il assista pourtant à quelques réunions, mais en continuant de boire. Lui qui était artiste, qui avait fait l’Académie, qui passait la belle saison sur la Côte d’Azur, où il gagnait sa vie en croquant le portrait de consommateurs attablés aux terrasses des cafés, il dessinait désormais le monde des noctambules, avec ses ivrognes, ses clochards, ses épaves...
François n’avait plus guère de nouvelles de lui. Pourtant, un jour, il décida de lui confier une mission. Un certain Odilon, membre du groupe, était en rechute et avait été aperçu dans un café situé non loin de la maison de René. François s’adressa au secrétariat de Volière pour obtenir le numéro d’appel de René et lui passa un coup de fil pour lui demander d’aller repêcher l’Odilon en question. C’est ainsi que René fit une douzième alors que lui-même buvait toujours. Et, chose curieuse, la démarche porta ses fruits au-delà de toute espérance, car, non seulement Odilon cessa de boire, mais René décida lui aussi de renoncer à l’alcool et c’est depuis ce jour-là qu’il est sobre. René, pourtant, n’a pas tardé à s’éloigner du groupe, mais il avait compris que son rétablissement dépendrait de l’aide qu’il continuerait d’apporter aux buveurs en détresse. Aussi ne cessa-t-il de transmettre le message. Une des raisons de son éloignement pourrait être l’attitude de Suzanne quand René lui fit part de son projet de remariage. Suzanne, en effet, s’était montrée réticente. La future épouse appartenait à une famille traditionnellement attachée à ce que nous appellerions aujourd’hui le secteur Horeca, et Suzanne y voyait un danger pour la sobriété de René. Elle estimait peut-être aussi qu’il pouvait être prématuré de prendre une décision qui engageait la vie entière. Le manque d’enthousiasme de Suzanne blessa René et sa future épouse, et tous deux prirent leurs distances par rapport au mouvement, n’en conservant que la philosophie et le mode de vie, fis forment un bon ménage, et René est resté sobre. Il continue d’aider les alcooliques, et sa femme s’associe à son action.
Les souvenirs de René, disions-nous, ont semblé précis et dignes de foi. Parfois, ils nous ont amené à remettre en cause des faits qui semblaient pourtant établis. C’est ainsi que les circonstances dans lesquelles François a pris conscience de sa déchéance et décidé de renoncer à l’alcool nous apparaissent moins sûres. En effet, ce qui aurait frappé François et provoqué sa décision, ce ne serait pas de s’être vu couché dans la rigole au passage de la procession, mais de s’être vu couché sur le plancher du trolleybus qui le ramenait chez lui. C’est en tout cas ce qu’il aurait confié à René et à Justin au moment des faits. Pourtant, la version de la procession, pour laquelle les dates correspondent exactement, nous fut attestée par un membre des A.A., par un membre des Al-Anon, et, qui plus est, par un proche parent de Suzanne. René pense que François aurait pu inventer cette histoire vers les années 62 ou 63, lorsqu’il traversa une véritable crise mystique. Il se serait alors présenté, à l’instar de Bill W., comme une sorte de miraculé. Mais nous pensons, quant à nous, que François a bien connu l’épisode de la procession, mais que, par pudeur, il n’a pas osé en parler à tout le monde. Il aurait alors inventé des circonstances plus anodines pour raconter son magic moment. Bref, le mystère qui entoure cet événement ne fait que le rendre plus fascinant.
Les souvenirs de René concernent aussi plusieurs de ses compagnons des temps héroïques. Il en trace des portraits précis et vivants. Nous les présenterons un peu plus loin. Mais voici déjà le souvenir qu’il a conservé de Gaston, le co-fondateur du groupe.
René voit Gaston, non comme un malheureux sur lequel le sort s’acharne, mais comme un escroc professionnel, habile à éveiller la compassion et à susciter la générosité. Gaston avait commencé par exercer le métier d’expert-comptable, et déjà — dixit René — il trafiquait des écritures pour détourner de l’argent à son profit. Quand il ne put plus exercer, il utilisa son physique pour apitoyer différentes personnes, souvent des ecclésiastiques, qu’il abusait par ses lamentations et ses allures maladives. C’est ainsi qu’il réussissait à se faire héberger ou à obtenir une aide financière. La boisson, évidemment, lui coûtait cher Gaston avait entrepris, certes, de nombreuses cures, mais sans aucun résultat. C’est compréhensible. Il ne les terminait jamais. Sitôt qu’il se sentait un peu mieux, il rassemblait ses objets personnels et se sauvait.., sans payer! Plusieurs établissements portèrent plainte, et le jour où Gaston se rendit chez le notaire pour entrer en possession de l’héritage de ses parents, il eut la désagréable surprise d’apprendre que celui-ci faisait l’objet d’une saisie judiciaire. Et René de s’interroger une fois de plus sur les raisons d’un tel comportement : est-ce du fait de son alcoolisme ou du fait de sa nature que Gaston ne pouvait vivre que d’expédients ou d’escroqueries ?
Cette question, à laquelle René n’avait pas su répondre, nous nous la sommes posée à notre tour: non seulement à propos de Gaston, mais aussi des nombreux buveurs agissant comme lui. Nous nous sommes demandé si l’ivresse ne libère pas, chez certaines personnes, l’escroc qui sommeille en elles, ou si, au contraire, la soif n’est pas si pressante et le manque d’alcool si pénible, que certains buveurs deviennent des escrocs par nécessité.
Beaucoup d’alcooliques reconnaissent avoir eu des attitudes inavouables et avoir usé de moyens délictueux afin de se procurer l’argent nécessaire, non seulement pour boire, mais encore pour se livrer à toutes les extravagances qu’ils commettaient en état d’ivresse : payement de tournées dans les cafés, largesses avec le personnel dans les restaurants, commerce avec les prostituées ou les entraîneuses et, parfois, fréquentation des maisons de jeu.
Jacques décrit ainsi le processus:
Ces avancées dans la déraison, surtout pour ceux -et ils sont nombreux-
qui avaient le gout prononcé pour un certain théâtralisme, les conduisaient à
des dépenses somptuaires, qui demandent des ressources financières considéra
bées. Un homme qui n’est pas fondamentalement malhonnête peut le devenir sous
la pression du besoin, même si ce motif ne peut justifier son attitude. Le
processus habituel est d’abord de contracter des dettes, ensuite de
s’approprier indûment des sommes d’argent en se promettant de les restituer à
la prochaine occasion, puis enfin d’accaparer frauduleusement le bien d’autrui,
d’une manière habituelle et dissimulée. En somme, l’individu deviendrait
malhonnête malgré lut car son besoin de disposer d’argent pour mener sa vie
débridée d’alcoolique dépasse de loin son désir de mener une vie honnête.
Souvent, l’auteur de ces indélicatesses les regrette amèrement quand il connaît
des moments de rémission et de sobriété temporaire.
C’est peut-être l’occasion de rappeler l’adage qui fait aujourd’hui
écale dans les milieux psychologiques: “La plupart des gens sont honnêtes. Ils
deviennent malhonnêtes quand ils n’ont plus le choix de l’honnêteté pour l’une
ou L’autre raison pénible à avouer et issue de leur propre fait.”
L‘alcoolisme n‘atténue pas la responsabilité pénale dans nos pays. Bien
des alcooliques se sont retrouvés en prison sans trop savoir comment. Ils
avaient souvent dérivé dans une délinquance provoquée par leur comportement
démentiel, sans qu’il y ait eu, de leur part, vraiment préméditation.
Il conviendrait donc de tenir compte de ce qui précède quand nous nous
trouvons devant des actes de délinquance, afin d’éviter toute simplification
réductrice ou tout radicalisme imprudent.
Pour en revenir au
portrait que nous avons tracé de Gaston sur la base des indications fournies
par René, nous n’avons jamais voulu souiller la mémoire d’un des fondateurs du
groupe. Nous avons cru devoir montrer que n’importe qui a sa place chez les
Alcooliques Anonymes, et peut même y jouer un rôle important. Il n’est aucun
passé, si lourd soit-il, qui puisse empêcher d’entrer dans l’association : Qui que tu sois, d’où que tu
viennes, quoi que tu aies fait...
*
* *
Quand je suis arrivé chez les A.A., nous dit Pierre, on était en train de repeindre le garage qui
devait servir de local.
Pierre est donc, lui aussi, un témoin des temps héroïques, et son alcoolisme ne semble laisser aucun doute. J’ai fait mon service militaire chez les para-commandos, explique-t-il, et je fus puni pendant cent jours à cause de la boisson ! Pourtant, rendu à la vie civile, Pierre ne se sentait pas particulièrement disposé à se soigner. Il pouvait encore se passer de boire pendant certaines périodes et ne s’inquiétait donc pas outre mesure. Il n’avait alors encore que vingt-trois ans et pouvait donc voir venir Mais son père était d’un autre avis. Il fréquentait le Mouvement Ouvrier Chrétien et y avait fait la connaissance de François. Il avait donc appris l’existence d’un mouvement de buveurs abstinents, et il poussa son fils à le contacter. Mauvaise initiative, peut-être, car Pierre ne se rendit chez François que pour obéir à son père. Lui-même ne se sentait pas motivé, et c’est probablement ce qui explique ses difficultés durant quatorze ans, il ne cessa de rechuter
Pierre, pourtant, a conservé des souvenirs assez précis de ses débuts chez les A.A. Il se rappelle les prénoms de ses compagnons et plus ou moins le moment de leur arrivée. En 60, il y avait d’abord ceux qu’il appelle les quatre fondateurs François, Gaston, Jules et Franz. (Cette façon de présenter les choses pourrait indiquer que les deux amis de Tongres ont pris une part active dans le lancement du groupe). Ensuite il y avait Roger, un autre Pierre, René (l’artiste), Gilbert (que son épouse, Elisa, accompagnait aux réunions), deux Henri (dont l’un est aujourd’hui décédé) et Justin. Ce dernier, que sa petite taille avait souvent fait appeler le petit Justin, avait été le compagnon de beuverie de François et de René, et c’est lui que Pierre s’était choisi comme parrain.
En 61 et en 62 arrivent Simone, la première femme du groupe, un autre François, Victor, Léopold, puis Marcel, le mari de Simone. Viennent ensuite Pager, Ferdinand et Georgette, seconde femme du groupe et future secrétaire.
Pierre se rappelle aussi ce qui se disait aux réunions. Si l’on y parlait beaucoup, les sujets restaient limités, car la documentation manquait. On n’étudiait pas encore le programme dans son ensemble. Les conversations restaient centrées sur l’abstinence et le premier verre.
Mais les réunions ne donnaient pas seulement lieu à des échanges de vues et des partages d’expérience elles fournissaient aussi des occasions d’agir. Il y avait un téléphone dans le local, et il n’arrêtait pas de sonner. C’étaient des demandes de renseignements qui arrivaient ainsi, mais aussi des appels à l’aide. Faute de moyens de locomotion, la zone d’intervention restait limitée on ne courait pas encore aux quatre coins du pays. Mais quelques volontaires quittaient la table, endossaient en hiver un vêtement chaud, enfourchaient leur bécane et se rendaient sur les lieux d’où venait l’appel. Il y avait pratiquement des réunions tous les soirs, et, tous les soirs, c’était la même chose.
Les demandes d’intervention ou de renseignements n’arrivaient pas seulement par téléphone. Le groupe avait ouvert une boîte postale, à l’adresse “B.P. 64— Liège I”, et François partait, chaque jour, à vélo, lever le courrier.
*
* *
Ce ne fut pas facile de retrouver le nom de Roger et son adresse, mais c’est avec beaucoup de cordialité que lui-même et son épouse, Marthe, nous reçurent à leur domicile. Roger a fait partie des A.A., et Marthe, des Al-Anon, pendant de nombreuses années, et ils sont ravis de pouvoir évoquer leurs souvenirs.
Roger travaillait comme technicien pour le compte de la Défense nationale. L’alcool coulait à flots dans son atelier, où l’on avait beaucoup d’indulgence pour les buveurs, Les jours où Roger avait trop bu pour encore être présentable, ses camarades l’enfermaient dans une armoire, à l’abri des regards indiscrets. Il se souvient y être resté un jour de 7 heures 30 à 16 heures, autrement dit, du matin au soir.
Roger a pris contact avec les A.A. en écrivant à Bruxelles, au secrétaire du Comité National contre l’Alcoolisme, qui 1’ a mis en rapport avec Jules de Tongres, lequel l’a ensuite présenté à François. Marthe est entrée chez les A1-Anon comme toutes les femmes de cette époque en accompagnant son mari aux réunions et en se retrouvant, parmi d’autres épouses, dans la cuisine de Suzanne.
Au début, explique Marthe, les
femmes se contentaient de papoter entre elles. Mais, petit a petit, leur est venue l’envie de structurer
leur groupe. Quand les réunions vinrent à s’organiser, elles furent le plus
souvent dirigées par Suzanne. Celle-ci jouait en quelque sorte un rôle de
modérateur.
Et Roger d’enchaîner que
chez les A.A., c’était François qui animait les réunions. Au début, explique-t-il, François
faisait à peu près tout le boulot dans le groupe. Les autres étaient souvent
trop timides pour oser s’exprimer, ou trop perturbés pour pouvoir se faire
comprendre.
Roger cite alors les premiers membres du groupe, dans l’ordre où il pense qu’ils sont arrivés. Sa liste diffère de celle de Pierre, et, faute de document, nous n’aurons jamais de certitude absolue. Mais ce n’est pas l’essentiel. Après François et Gaston, sont venus Ferdinand, un autre Roger, Gilbert, puis Luc. C’est dans le garage que Roger les situe, et ils étaient bien là avant l’arrivée de Roger, qui remonte à 1962, l’année où le groupe s’est installé dans l’immeuble du boulevard Kleyer. Après l’arrivée de Pager, sont venus s’ajouter au noyau initial Guy, Bertha, Pierre, les deux Léopold, puis un second François ainsi qu’un André, dit André-café, parce que sa fonction habituelle était de préparer le café
Si on interroge Roger
sur la physionomie du groupe au moment de sa fondation il s’écrie Au début, il q avait que des clochards! J’en
ai connu qui ne possédaient rien, un seul pull-over, un seul pantalon et une
seule paire de baskets.
L’impression de Roger s’explique par la manière dont se recrutaient alors les membres du groupe. Beaucoup venaient des Sans-Logis. Mais plusieurs y ont été envoyés par celle que Roger appelle la fameuse baronne Del Marmolle Cette personne, dont nous reparlerons plus loin, était effectivement une baronne, qui eut une très nombreuse famille et qui avait décidé de consacrer son temps et ses deniers au reclassement d’anciens détenus. Elle les hébergeait dans son château en attendant qu’ils aient retrouvé un moyen de subsistance. Si l’un d’eux avait un problème de boisson, elle l’adressait à François I
Nous avons rencontré quelqu’un qui a bien connu la Baronne. Il nous en trace le portrait
Par son aspect, la baronne Del Marmolle évoquait toutes les classes
sociales, hormis celle dont elle faisait partie. A la voir, on n’aurait jamais
cru se trouver en présence d’une personne dont le nom figurait au bottin mondain
de la noblesse/ En effet, la baronne avait les traits rudes, le masque dur, une
voix grave et rocailleuse. On aurait cru entendre parler un homme. Elle était
toujours affublée d’un vieux loden râpé, portait un fichu noué autour du cou et
des chaussures a talons plats.
Elle arrivait en boitillant à la prison Saint-Léonard, aujourd’hui
détruite, où elle visitait régulièrement les détenus. Elle tenait à la main une
espèce de grand cabas, toujours rempli de confiseries, de cigarettes ou
d’autres gâteries qu’elle destinait à ses
protégés. Cette femme était d’une générosité exceptionnelle. Elle ne faisait
jamais état de son appartenance à la noblesse - sauf pour s’introduire ci ou là. Pour défendre ses protégés, elle
n‘hésitait pas à forcer les portes, à obliger ses interlocuteurs à l’écouter et
à lui répondre...
Le château de la baronne Del Marmolle est tristement célèbre. A la fin de la dernière guerre, il fut le théâtre d’un fait d’armes tragique, qui coûta la vie à des dizaines de jeunes gens. Ce domaine est situé sur le territoire de la commune de Forêt, d’où il domine la Vesdre. C’était un endroit propice pour servir de gîte à des maquisards le village est à l’écart des grands axes routiers, et on y accède difficilement; le château se dissimule à l’intérieur d’une vaste propriété, plantée d’arbres par endroits et ceinte de hauts murs. Or, voici plusieurs jours que la B.B.C. annonce l’avance des troupes alliées et le repli des occupants. Les maquisards sont impatients de participer à la libération du pays en prenant une part active dans les événements. Quelques-uns descendent s’embusquer sur la route Liège-Verviers, où défilent les colonnes allemandes en retraite. Ils font le coup de feu en détruisant à la grenade quelques véhicules qui regagnaient l’Allemagne. Mais les blindés surgissent et donnent la chasse aux terroristes. Le repaire est localisé. Il subit une attaque en règle. Le 6 septembre 1944 le château brûle. Quiconque s’en échappe est abattu. Des otages sont exécutés. Soixante-quatre personnes périront ainsi sous les balles allemandes, la veille de la libération du village!
La baronne a survécu à la tragédie. Elle a partiellement reconstruit son château. Elle n’y héberge plus de maquisards, mais bien des prisonniers récemment libérés. Elle sait les difficultés que rencontrent les anciens détenus à se reclasser dans la société. Elle constate que ceux qui n’y parviennent pas retombent dans la délinquance. Il y a là un problème difficile, et la baronne s’efforce de le résoudre. Comme Suzanne et François, elle s’attache à la défense d’une cause désespérée... Comme eux, elle a la foi...
On comprend donc mieux maintenant l’expression de Roger: Au début, il n'y avait que des clochards! Il aurait presque pu dire des taulards. En effet, beaucoup des pensionnaires des Sans-logis et de ceux du château de Forêt furent introduits dans le groupe, qui par mademoiselle Bernès, qui par la baronne Del Marmolle. Y trouvèrent-ils la sobriété ? On peut craindre que ce ne fût pas toujours le cas, du fait qu ils n’entraient pas dans le mouvement par décision personnelle. Mais ils contribuèrent à donner au groupe cette physionomie particulière qui ressort de plusieurs témoignages. Comme ils n’étaient souvent qu’à demi convaincus, ils n’obtenaient que des demi-succès. Ils ne restaient pas dans le groupe. D’autres les remplaçaient, qui panaient à leur tour. Et très peu d’entre eux ont laissé un souvenir marquant. Les prénoms relevés par Pierre et par Roger ne sont pas ceux de ces malheureux ils sont pour la plupart tombés dans l’oubli, et il a fallu la réflexion spontanée de Roger pour que nous évoquions leur mémoire.
Pierre se souvenait que l’on parlait souvent, aux réunions de l’abstinence et du premier verre. Mais Roger se rappelle qu’il y était aussi beaucoup question du parrainage. Chaque membre, ou à peu près, avait son parrain ou son filleul. Et le système ne s’arrêtait pas là, à partir du moment où le groupe de Liège en aida d’autres à se constituer, certains de ses membres parrainèrent ces nouveaux groupes. Ce fut le cas de Roger. Il parraina le groupe de Mouscron, la ville dont lui-même était originaire.
*
* *
Nous avons rencontré Henri par hasard. Il avait occasionnellement accompagne un membre de son entourage à une réunion des A.A.. Quand nous l’avons entendu préciser son temps de sobriété, nous avons compris qu’il était, lui aussi, un témoin des temps héroïques, et nous lui avons demandé une entrevue.
Il y avait eu de nombreux Heurt dans le groupe. Celui que nous avons rencontré s’appelle Henri-garage, du fait simplement de sa profession. Il a eu quelque peine à rassembler ses souvenirs, car, ne fréquentant plus le mouvement depuis des années, il n’avait plus eu l’occasion d’entretenir, de raviver des souvenirs vieux de plus de trente ans.
Il se rappelle qu’il a cessé de boire vers l’année 1960, après une cure au sanatorium Notre-Dame-des-Bruyères. Etait-ce une cure de sommeil? Il ne l’affirme pas, mais en conserve le souvenir d’une obscurité permanente, d’une interminable série de piqûres et de la silhouette vague d’une religieuse... Un peu plus tard, Henri constata qu’il se trouvait dans un château transformé en hôpital. Un escalier d’apparat conduisait aux étages, et, au pied de cet escalier, on avait dressé un christ monumental, abondamment garni de fleurs toujours fraîches.
Sorti de cure, Henri s’est retrouvé chez François, dans le garage. Il ne buvait plus, et n a jamais repris un verre depuis lors. En 1962, les A.A. ont organisé, dans la maison du boulevard Kleyer, qu’ils venaient de louer, une réunion d’une vingtaine de médecins. Henri croit se souvenir qu’ils se mirent d’accord pour fournir désormais une attestation à chacun des alcooliques qu’ils soigneraient. Il ajoute même que cette pratique fut légalisée en 1964 et que lesdites attestations prirent alors un caractère officiel. Nous rapportons ces propos tels que nous les avons recueillis, mais n’avons pas, quant à nous, connaissance de tels usages dans le corps médical.
C’est cette année-là que Henri s’est éloigné du groupe. Il n’avait plus le même plaisir, dit-il, à participer aux activités. Plusieurs de ses compagnons avaient abandonné les réunions pour se livrer à divers passe-temps, et l’atmosphère, telle que l’a ressentie Henri, n’était plus la même. Roger et Marthe. par exemple, s’étaient lancés dans le cyclotourisme, et on les voyait de moins en moins.
S’il s’était éloigné du
groupe, Henri n’avait pas pour autant abandonné la philosophie des A.A. Il a
gardé le contact avec plusieurs membres de l’association. Malheureusement, dit-il,
beaucoup ont disparu. J’ai eu la douleur
de suivre leur corbillard jusqu ‘au cimetière...
La réinsertion sociale de Henri fut le fruit d’une persévérance méritoire. Pratiquement ruiné, il a commencé par vendre de l’essence en bidons, puis avec une pompe à main, avant de pouvoir installer une pompe électrique. Il a d’abord réparé des voitures en plein air avant de pouvoir construire un atelier, dans lequel il a fini par engager un apprenti. Il a aussi transporté des ouvriers mineurs depuis leur domicile, dans le Limbourg, jusqu’à un charbonnage, à Montegnée, où ceux-ci travaillaient. Le soir, il reconduisait une équipe, celle de deux-dix, puis il dormait dans de la paille avant d’amener au charbonnage une autre équipe, celle de six-deux. Bel exemple de courage pour un homme dont on disait, au temps où il buvait, qu’il manquait de volonté
Henri a pieusement conservé quelques documents utilisés par le groupe quand il le fréquentait encore. Il nous a permis d’examiner un commentaire du programme stencilé le 3 octobre 1962 pour l’intergroupe de Liège en signe de reconnaissance, et signé des initiales J.D. et Ch.K. Ce document comporte une annexe, laquelle précise que les réunions ont lieu tous les soirs, boulevard Kleyer, à partir de 19 h. 30, qu’une assemblée générale se tient le jeudi, et une réunion publique le dernier jeudi du mois.
La
première page du document est rehaussée d’une citation de Joseph Kessel, et
d’une version de la prière de la sérénité
ainsi libellée Accepte ce que tu ne
peux changer, change ce que tu peux changer, aie la sagesse de comprendre la
différence entre les deux choses.
Quand on s’aperçoit, preuves à l’appui, qu’en 1962, la prière de la Sérénité a pris la forme d’une simple exhortation, d’où le mot Dieu avait disparu, on est tenté d’incriminer la maladresse de ceux qui ont présenté nos valeurs spirituelles. C’est oublier que des controverses avaient éclaté aux Etats-Unis à propos de la notion de Dieu, et que celle-ci a toujours soulevé des difficultés chez nous.
Une première explication, c’est que notre mouvement accueille des gens de toutes opinions. La seule condition pour en devenir membre est d’avoir le désir d’arrêter de boire. On y trouve donc nécessairement, à côté des croyants convaincus, aussi des agnostiques, des rationalistes, des athées et des anticléricaux.
Mais le contexte historique a également joué. La guerre scolaire vient de s’achever. L’Eglise a pesé de toute son autorité morale pour défendre l’enseignement libre. Les syndicats socialistes s’inspirent de l’idéologie marxiste ils se montrent donc anticléricaux. La laïcité, quant à elle, prône la tolérance, mais elle ne s’exprime guère que dans des cénacles restreints. Aux yeux de nombreux concitoyens, la notion de Dieu, ou bien a perdu de sa signification, ou bien suscite l’hostilité.
Pour en revenir au document de notre ami Henri, sur lequel figurait cette version de la prière, il nous fournit encore d’autres indications précieuses.
Nous constatons d’abord qu’en 1962, l’activité est intense et organisée. Elle ne se déroule plus, ou plus seulement, dans le garage de François ou la cuisine de Suzanne, mais dans un immeuble situé non loin de là, boulevard Kleyer. Nous apprenons aussi l’existence d’un intergroupe, donc de plusieurs groupes dans la région liégeoise. (Nous ignorons s’il faut interpréter l’expression signe de reconnaissance comme une marque de gratitude ou comme un label d’authenticité les signataires manifestent-ils leur reconnaissance à l’égard de l’intergroupe, ou signalent-ils leur reconnaissance de l’intergroupe ?).
La version désacralisée de la prière de la sérénité, que nous venons de commenter, nous pousse à nous interroger sur le cas de François. Celui-ci aurait-il, a cette époque, renoncé à ses convictions, ou les aurait-il mises en veilleuse ? Assurément pas.
Plusieurs témoignages attestent, au contraire, une recrudescence du sentiment religieux, évoquent même une crise mystique chez notre fondateur, vers les années 62-63. René, par exemple, nous apprend que François aurait voulu introduire, dans le rituel des réunions, le signe de croix et l’une ou l’autre prière de la religion catholique. Mais plusieurs membres protestèrent, et François renonça à son projet. René pense néanmoins que cet événement contribua à la fondation du groupe de Seraing, qu’il situe vers 1963. Gilbert (le mari d’Elsa), Henri (le joueur de football) et Roger quittèrent le groupe de Liège et créèrent le groupe sérésien. Interrogé sur ce point, Henri nous confirme l’intention de François d’ouvrir les réunions par un signe de croix et un Notre-père, mais pense que ce n est pas là la raison exacte du départ des gens de Seraing. Selon lui, ils auraient souhaité être autonomes et permettre à certains d’entre eux de jouer, dans leur région, le même rôle que François.
Ainsi, sachant cela, nous pouvons avancer que cette version désacralisée de la prière de la Sérénité n’est l’œuvre, ni de François, ni de Suzanne, mais effectivement de membres qui ont voulu réagir contre une tendance religieuse qui se serait faite envahissante. Souvent dans l’histoire des Alcooliques Anonymes, des confusions entre spiritualité et religion, des excès de religiosité pure aussi, suscitèrent une hostilité affirmée envers le sacré. Nous reparlerons de ce problème.
Interrogé sur la physionomie des réunions à l’époque où il les fréquentait, Henri répond qu’elles dormaient l’occasion à chacun de raconter ses petites misères, et aux autres, d’essayer de le réconforter. Il pense qu’alors on se montrait plus attentif, qu’on avait le don de mieux écouter et qu’on restait plus discret sur ce qu on avait entendu. Et Henri d’ajouter que les alcooliques de naguère arrivaient plus mal en point dans les groupes que ceux d’aujourd’hui. Pour eux, l’abstinence était souvent une question de vie ou de mort. Au contraire, les buveurs actuels sont mieux informés et réagissent beaucoup plus tôt. Ils se présentent dans nos groupes moins atteints, mais, par conséquent, moins bien motivés.
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* *
Tel est donc l’essentiel des renseignements obtenus auprès de René, de Pierre, de Roger et de Marthe, puis de Henri. Nous les remercions pour leur témoignage et leur accueil.
Chapitre IV (Le temps des succès)