*Table des matières

 

Chapitre IV:

 

Le temps des succès

 

 

1.Les lieux

 

Suzanne et François constatèrent bientôt que leur action attirait de plus en plus de monde. Leur maison avec garage attenant ne pouvait plus contenir les nombreuses personnes qui s’y présentaient, chaque jour, au titre d’alcooliques ou de conjoints d’alcooliques. On manquait de place. L’espace réservé à la vie familiale était lui-même menacé. Fallait-il se laisser envahir?

 

On avait pourtant cru pouvoir résoudre le problème. Le 28 septembre 1961, le groupe fêtait son premier anniversaire dans les salons de 1’U,F.A.C. (Union des Fédérations d’Anciens Combattants) situés à l’époque boulevard de la Sauvenière. Le succès de cette initiative avait même conduit les organisateurs à envisager de tenir dans ces mêmes locaux des réunions ordinaires. Mais ils étaient sans doute trop vastes et trop luxueux, car le public y vint de moins en moins nombreux.

 

A un trait de flèche de la maison de Suzanne et de Français, un immeuble fut mis en location. C’était une occasion à saisir. On se précipita, on signa le bail, On envisagera même plus tard d’acheter la maison, mais cela ne se fera pas, et l’on descendra vers le centre de la ville.

 

Nous avons déjà parlé de cette maison du boulevard Kleyer et nous en avons décrit la physionomie. C’était, on s’en souvient, une maison en briques rouges, de construction récente, de bonne facture, mais sans ornements. La façade était sobre, presque austère, ce qui correspondait assez à l’esprit du mouvement, mais faisait tout de même un peu pauvre. (Le propriétaire vient d’ailleurs de rénover le bâtiment et d’en améliorer l’aspect.)

 

Le boulevard Kleyer était un endroit très avantageux à plusieurs titres, D’abord, il permettait une certaine discrétion. Toutes les habitations bordant cette artère sont des villas isolées les une des autres et bâties en retrait, ce qui fait que leurs occupants n’aperçoivent guère les passants, ne voient pas qui entre et qui sort à côté de chez eux. D’autre part, s’il était discret, l’endroit était très facile à trouver. La plupart des Liégeois connaissaient le boulevard Kleyer, le plateau de Comte. C’était, pour beaucoup d’entre eux, un but de promenade dominicale, encore que le tronçon du boulevard où l’immeuble était situé ne soit pas la partie la plus fréquentée de cette longue artère plantée d’arbres et bordée de jardins.

 

Un trolleybus, le 21, partait de la place du Roi Albert, souvent appelée aussi place Cathédrale, pour gagner le quartier du Laveu, puis le boulevard Kleyer où il avait son terminus. Les personnes voulant se rendre chez Suzanne et François, ou dans le local, pouvaient donc y arriver facilement depuis le centre de la ville.

 

Aux lecteurs curieux de petite histoire, rappelons que le boulevard Kleyer conduit au plateau de Comte, dont les versants, naguère, étaient couverts de vignes. La plupart des coteaux bien exposés de la vallée de la Meuse ont produit du raisin, à une époque ou à une autre. On en tirait ainsi un petit vin de qualité variable les bonnes années, il se laissait boire; mais quand le soleil s’était fait rare, les viticulteurs devaient ajouter de l’alcool au vin pour qu’il se conserve. Avec les implantations industrielles du siècle dernier, les derniers vignobles ont disparu. Seuls quelques noms de rues en évoquent encore le souvenir rue des Vignes, rue des Vignerons, rue Côte d’Or. …

Les coteaux de Cointe produisaient, quant à eux, un vin de qualité supérieure. C’est pourquoi on l’appelait le petit bourgogne. Il est curieux de constater que, si ce nom existe encore, et est même très connu de nos jours, c’est surtout grâce à une institution fondée par le C.P.A.S., où l’on soigne des toxicomanes et précisément des alcooliques. Cet établissement a pris le nom de l’endroit. On l’appelle le Petit Bourgogne. Il a donc emprunté son appellation à un petit vin régional des plus appréciés. Autre détail à signaler: il est situé non loin de l’endroit où le tout premier groupe des Alcooliques Anonymes avait son local.

 

 

2.  L’expansion des AA dans la région

 

Nous avons sous les yeux une des minutes, réalisée sur papier carbone, de la lettre dactylographiée adressée, le 12 mars 1962, par François, agissant en qualité de Chairman -Responsable de l’Intergroupe de Liège, à madame Eva Marsh, secrétaire de l’A.A. General Office à New-York. Cette lettre commence de la façon suivante

 

Chère amie en A.A., voici quelques renseignements sur l’Jntergroupe de Liège et ses activités...

Nous ignorons si cette lettre répond à une demande de renseignements de New-York, mais nous pensons que c’est probablement le cas.

 

Ce document nous intéresse dans la mesure où il permet de mesurer le chemin parcouru depuis le début, c’est-à-dire depuis quelque dix-huit mois; or ce chemin est énorme, ainsi qu’on va s’en rendre compte.

 

François commence par indiquer deux dates. La première est celle de la fondation du groupe de Liège, que François situe le 5 juin 1960 (alors que, dans son témoignage personnel, il indique la date du 6 juin comme étant le jour où il a bu son dernier verre d’alcool), et la seconde est celle de la fondation de l’Intergroupe, que François situe le 15 septembre 1961. Mais ce sont moins les dates que les faits qui nous intéressent ici. On va d’ailleurs être très surpris de les découvrir.

 

François signale qu’il a installé une permanence téléphonique à son domicile personnel, grâce à laquelle les membres du groupe ont contacté, suite à leur appel, près de trois cents alcooliques des provinces de Liège, de Namur et du Luxembourg, c’est-à-dire d’une grande partie de la région wallonne de la Belgique. Rappelons qu’une présence des A.A. existait déjà avec les groupes de Mons et d’Eugies, dans le Borinage et le Hainaut picard.

 

François ajoute que le groupe compte à peu près 125 membres, dont 65 sont des membres actifs, répartis dans une dizaine de groupes, dont il donne les noms, adresses et numéros d’appel téléphonique des animateurs. Pour respecter l’anonymat des membres, nous ne reproduisons pas tous les renseignements, mais en voici l’essentiel

* Groupe de Waremme : deux membres. Responsable : Mathieu, de Corswarem.

 

* Groupe de Poulseur : six membres. Responsable Maurice, de Poulseur.

 

* Groupe de Seraing : dix membres. Responsable Gilbert, du Val-Saint-Lambert.

* Groupe de Jemeppe: effectif inconnu. Responsable: Roger, de Jemeppe.

 

* Groupe de Raeren: cinq membres. Responsable : Joseph, de Raeren.

 

* Groupe de Herstal, effectif inconnu. Responsable : Pierre, de Herstal.

 

Quant aux groupes de Liège, François signale qu’ils sont au nombre de cinq, qu’ils ont ensemble un effectif de quatre-vingts membres et qu’il faut encore ajouter le groupe de la prison Saint-Léonard et celui du sanatorium psychiatrique de Liège. (Ne s’agirait-il pas plutôt de Glain?)

A ce bilan extraordinaire, il faut encore ajouter plusieurs groupes que François signale comme étant en voie de formation et sur lesquels il fournira, dès que possible, les renseignements nécessaires. Et François de préciser, pour clore sa lettre, que depuis 1960, environ trente meetings ont été organisés par nos soins et (que) plusieurs milliers de tracts et de brochures A.A. ont été distribués.

On reste stupéfait d’abord devant un tel bilan, réalisé en si peu de temps. Certes, il faut peut-être faire la part d’une certaine exagération. La situation est un peu édulcorée. Le mouvement cherche une légitimité, une crédibilité, et tous les éléments si faibles soient-ils, sont relevés pour accréditer la conviction du succès. Les effectifs des groupes sont peut-être surévalués et les perspectives d’avenir un peu optimistes. En effet, il est difficile d’être comptable d’un élément aussi impalpable que la sobriété d’un certain nombre de gens, qui reste parfois difficile à mesurer, d’autant qu’elle est considérée sur une période assez brève, et dans un contexte où la première règle est l’anonymat. Tout pouvait, dans l’esprit des premiers membres des A.A., contribuer à renforcer leur conviction. Tous les promoteurs d’idées nouvelles se réconfortent du moindre succès. C’est ainsi qu’ils se renforcent. Ils en ont besoin, car ils sont souvent les seuls à être persuadés de la valeur de leurs convictions. Plus que jamais, ces premiers hérauts, qui clamaient la possibilité de vivre sobre pour un alcoolique, risquaient de se heurter à des sarcasmes. Ne dit-on pas : Qui a bu boira / La tradition populaire ne taxe-t-elle pas de serment d’ivrogne une promesse non tenue?

 

Malgré tout, le succès reste indéniable. François n’a pas menti, n’a pas inventé. S’il est diplomate, François n’est pas tricheur. Dès lors, une question se pose comment les premiers membres du groupe de Liège, avec le peu de moyens dont ils disposaient, ont-ils pu obtenir un tel résultat? Nous arrivons mal à le comprendre : on a le sentiment de se trouver en présence d’un miracle

Nous allons cependant nous efforcer d’expliquer le prodige par quelques bonnes raisons. Les voici, telles qu’elles nous viennent à l’esprit.

 

Rappelons d’abord que si François, dans sa lettre, situe la fondation du groupe le 5 juin 1960, il n’existait encore rien de concret à ce moment-là. La fondation et le démarrage effectif ont eu lieu à l’automne. C’est donc sur un temps encore plus court que François ne l’indique qu’ont été réalisés les exploits qui nous étonnent, ils sont le fruit de dix-huit mois d’activité, tout au plus !

 

C’est dans le zèle et le dévouement de Suzanne et de François qu’il faut voir les premières raisons de ce succès. On sait que les réunions se tenaient chez eux : celles des A.A. dans le garage, celles des Al-Anon dans la maison. On sait qu’une permanence téléphonique était installée à leur domicile. Or, si les personnes qui assistaient aux réunions décrochaient quand elles étaient présentes, c’était Suzanne et François, ou leurs enfants, qui répondaient à d’autres moments, au cours de la journée. Imagine-t-on seulement le temps que Suzanne a dû passer au téléphone ? Sa fille nous en a parlé au moment où nous l’avons rencontrée au chevet de son père, à Esneux. Elle nous a raconté que sa mère inscrivait, sur un bloc-notes, le nom ou le prénom des personnes qui avaient sonné, ainsi que l’objet de leur communication. Ces feuillets, si on les avait conservés, seraient un document précieux aujourd’hui, et notre interlocutrice en déplorait la disparition. Elle-même et son frère avaient dû pâtir de ces intrusions continuelles dans leur vie de famille

 

Le zèle et le dévouement de Suzanne et de François, on le sait, étaient soutenus par des convictions religieuses que tous deux partageaient, qu’ils avaient héritées de leurs parents et qu’ils entendaient bien léguer à leurs enfants. Mais ces convictions religieuses avaient encore cet avantage de mettre Suzanne et François en contact avec des personnes qui côtoyaient les détresses humaines et s’appliquaient à tenter de les soulager.

On se souvient que Suzanne était membre de Vie Féminine et François de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. On se souvient que François avait eu de nombreux contacts avec le chanoine Gilard, doyen de Saint-Martin, qu’il était en rapport avec la baronne Del Marmolle et avait ses entrées aux Sans-Logis~ On se souvient que Suzanne était amie du curé de Saint-Erançois-de-Sales et qu’elle allait tous les dimanches prêter main-forte au personnel de la clinique Sainte-Rosalie. Si l’on ajoute à cela que François avait gardé des contacts dans les milieux médicaux de la sidérurgie, on comprendra que Suzanne et François aient pu, à la faveur de leurs relations, donner à leur action auprès des alcooliques un retentissement exceptionnel, qui a sûrement favorisé l’expansion du mouvement des Alcooliques Anonymes à Liège et dans les régions limitrophes.

 

Mais il faut aussi prendre en compte le zèle et le dévouement des premiers membres du groupe, ou, du moins, de certains d’entre eux. François a été utilement secondé par quelques fortes personnalités, par des gens comme Ferdinand, Marcel, François 11, etc... Mais l’esprit général était différent de ce qu’il est devenu aujourd’hui. Les membres du groupe étaient plus motivés, plus disponibles, plus entreprenants, ce qui s’explique probablement par le fait qu’ils avaient frôlé la mort ou la déchéance de plus près. Moins bien informés que les buveurs actuels, les alcooliques des années soixante étaient souvent plus profondément atteints que ceux d’aujourd’hui. Cesser de boire, pour eux, était vital, et ils étaient prêts à en payer le prix. Quand ils enfourchaient leur bécane en pleine nuit pour se rendre auprès d’un alcoolique, c’était leur propre peau qu’ils défendaient. Beaucoup de buveurs sont sobres aujourd’hui, parce qu’ils ont jugé préférable de vivre sans alcool. Mais les abstinents d’il y a trente ans n’avaient guère le choix. Souvent la consigne des para-commandos était de règle Marche ou crève!

Oui! La vie a été dure pour nos prédécesseurs, moins bien entourés que nous. Mais les choses ont bien changé depuis une trentaine d’années ! Une évolution favorable s’est produite dans les mentalités, et nous allons voir comment. Cette analyse, loin de nous détourner de Suzanne et François, va nous en rapprocher. Elle va nous conduire au cœur même de leur action bienfaisante.

 

On aurait tort de croire que l’alcoolisme cause moins de ravages aujourd’hui qu’il y a trente ans. La maladie, d’abord, reste aussi grave. La consommation, ensuite, n’a pas diminué. Seule a changé la forme sous laquelle, au gré des modes, on consomme l’alcool vin, whisky, bière, etc. Mais ce qui a pu faire croire au public que l’alcoolisme régressait, c’est que son attention s’est de plus en plus focalisée sur les méfaits de la drogue.

Si les données concrètes sont restées semblables, les mentalités ont évolué. Les causes des drames humains, et non plus seulement leurs conséquences sociales, ont intéressé les spécialistes. Des médecins ont changé d’attitude. Ils ont privilégié l’écoute, la discussion ou la psychothérapie sur la médication systématique dans les troubles du comportement et, donc, dans le cas d’alcoolisme. Nous avons déjà parlé des cures de dégoût à propos de l’antabuse. Nous croyons que ces cures ne se pratiquent plus. Elles ont été longtemps la méthode habituelle pour amener un alcoolique à cesser de boire. Elles étaient insupportables, humiliantes et... inefficaces En effet, le patient, s’il n’était pas motivé (nous insistons sur ce point), se réjouissait de pouvoir de nouveau, quand il ne serait plus sous antabuse, boire tout son soûl!

 

Jacques nous rapporte, à propos de l’évolution qui s’est produite au sein du corps médical, qu’un médecin attaché à I’A.L.F.A. lui disait, il y a quelques années, que “les milieux psychiatriques ont persévéré dans une approche douce de l’alcoolisme (et des troubles du comportement en général) à l’initiative du professeur François Duyckaerts, qui a influencé la nouvelle génération des psychiatres pour les convaincre de traiter plutôt le malade comme un individu responsable, chaque fois que c’était possible, plutôt que comme un sujet devant être médicalisé à outrance”. Ce médecin de ?‘A.L.F.A., poursuit Jacques, parlait du professeur Duyckaerts avec beaucoup de respect. Celui-ci avait voulu faire partie des Jésuites. A cet effet, il aurait développé une thèse qui, malheureusement, dit-on, contenait des idées que la Compagnie de Jésus ne pouvait admettre. Il quitta l’ordre où il était entré comme postulant et poursuivit, dans le domaine de la psychologie, une double carrière de chercheur et d’enseignant, professant à l’université de Liège et dans d’autres établissements d’enseignement supérieur. Et le médecin de I’A.L.F.A. de poursuivre à peu près en ces termes: “Les méthodes recommandées par le professeur Duyckaerts exigeaient que l’on se donne enfin le temps de prendre soin du malade alcoolique, car, pour agir vraiment au mieux de sês intérêts, il fallait du temps, beaucoup de temps.”

 

Des médecins, donc, continue Jacques, des travailleurs sociaux et, - nous y voila, nous retrouvons Suzanne et François- des bénévoles ont accepté de consacrer du temps à l’écoute des alcooliques. Un pas décis4f était franchi. Mais les pionniers ont toujours la vie dure. Les partisans de l’écoute n’ont pas échappé à cette fatalité. Leur attitude heurtait des préjugés en vigueur: elle suscitait donc une certaine hostilité. Suzanne et François l’ont maintes fois constaté, eux qui cherchaient à dédramatiser l’alcoolisme, à extirper ces vieilles notions d’atavisme pervers, de dérèglement vicieux, et à faire connaître les grands principes de la méthode des Alcooliques Anonymes.

 

 

Leur action a été entreprise à un moment où d’autres conceptions se faisaient jour concernant l’alcoolisme et la manière de le traiter, Elle a donc bénéficié de ce courant nouveau, qu’elle a ensuite renforcé à son tour. Et voilà peut-être aussi pourquoi, en dix-huit mois, un petit groupe de personnes, réunies dans un garage autour d’une cafetière fumante, ont pu être à l’origine de tant de choses. On croirait que Dieu lui-même les assistait. Dieu ? Peut-être en effet.. .Mais quel Dieu?

 

 

3.  La crise mystique de François

 

Plusieurs témoins de l’époque héroïque nous ont parlé d’une crise mystique qu’aurait subie François vers 61 ou 62. Nous avons déjà signalé que François avait eu l’intention d’ouvrir chaque réunion par un signe de croix et une récitation du Notre-père. C’était d’ailleurs ce que les Américains avaient déjà fait à leurs débuts. Seulement ici, l’effectif du groupe comptait un bon nombre de travailleurs occupés dans les usines sidérurgiques du bassin sérésien. Or la plupart étaient incroyants. La prière de la Sérénité avait pu, déjà, les déranger, et c’était peut-être à leur demande qu’elle avait été désacralisée. On imagine, dès lors, l’accueil qu’ils réservèrent aux nouvelles prétentions de François Selon certaines sources, ils lui auraient déclaré: "Tu as le droit de prier comme tu le désires quand tu es chez toi. Mais tu ne peux pas nous imposer, à nous, tes prières personnelles." Il faut croire que cette mise au point ne suffit pas à remettre les choses en place, car les Sérésiens quittèrent le groupe de Liège pour aller en fonder un autre chez eux.

 

François fit allusion à cette dissidence dans l’allocution qu’il prononça lors de son vingt-cinquième anniversaire de sobriété. Voici ce qu’il dit:

Comme tous les groupes (des) A.A., celui de Liège, durant ces derniers vingt-cinq ans, connut des hauts et des bas... Il connut des dissidences, des (gens) contents et des mécontents, des arrivées subites et des départs subits. Mais, comme tous les groupes (des) A A. du monde, il fit de son mieux pour rester fidèle aux traditions, surtout à la première qui dit: “Notre salut commun doit primer tout le reste. Les guérisons individuelles sont conditionnées par l’unité des Alcooliques Anonymes.” C’est dans cet esprit, poursuit François, que fut fondé le groupe de Seraing, dans un accord commun avec Liège et dans un véritable esprit de fraternité.

On ne peut pas mieux dire quand on désire la paix et qu’on n’a pas vocation d’historien. Mais il semble que François ait voulu occulter un conflit qu’il était, certes, inutile de ranimer, mais qui n’aurait pas laissé tant de traces s’il n’avait été aussi virulent. Ainsi notre fondateur respectait-il, de manière diplomatique, le principe selon lequel le mouvement ne s’engage dans aucune controverse.

 

On pourrait épiloguer sur cette première dissidence sans en percer le mystère. Elle s’est produite à l’occasion d’un conflit idéologique. Mais n’a-t-elle pas eu d’autres causes ? Et pourquoi, durant de longues armées, les groupes de Liège et de Seraing ont-ils si peu collaboré, ont-ils eu si peu de contacts?

 

Ils ne suivaient pourtant pas des voies divergentes, puisque l’un comme l’autre permirent à beaucoup de leurs membres de cesser de boire t Mais il semble que la différence ait été dans le ton. Il s’agirait d’une question de forme plutôt que de fond. Si le groupe de Liège se montrait parfois catégorique dans ses propos, celui de Seraing manifestait à l’époque un radicalisme braillard. Il n’était pas rare que le ton y montât dangereusement. Mais les amitiés au sein du groupe n’en pâtissaient jamais. C’est une question de public. La mentalité sérésienne est plus contestataire, plus revancharde même, que d’autres. N’est-ce pas le fait d’un passé social houleux, dans une région industrielle au destin précaire? Un de nos amis, membre des A.A., traîna la valise durant trente ans, de magasin en magasin, dans toute la région. Il nous a rapporté les propos qui circulaient dans le milieu des représentants:

 

Ne te tracasse donc pas, disait-on, pour ton client d’Ougrée ou de Seraing. Il te flanque dehors par la porte, mais si tu reviens par la fenêtre, il t’offre une tasse de café!

 

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La crise mystique de François aura sans doute été unique dans la carrière de notre fondateur. Il en aura peut-être regretté les conséquences. Qu’il en ait encore parlé à l’occasion de ses vingt-cinq ans de sobriété pourrait indiquer qu’il en avait gardé un pincement au cœur ! Mais depuis lors, à notre connaissance, il n’a jamais plus cherché à imposer ses convictions. Il était même devenu discret et réservé sur ce chapitre, se bornant à rappeler, de temps à autre, que les A.A. disposaient d’un programme spirituel, mais qu’ils semblaient parfois l’ignorer. Suzanne affichait plus nettement ses convictions religieuses. Mais elle ne cherchait pas, elle non plus, à les répandre autour d’elle. Elle ne témoignait de sa foi chrétienne que par son dévouement et son amour du prochain. Mais si quelqu’un attaquait la religion ou les prêtres, alors Suzanne sortait ses griffes

Si les questions religieuses ont parfois posé des problèmes et suscité des conflits chez les A.A., il ne semble pas que ce soit le cas chez les A1-Anon. Nous n’en avons jamais eu d’échos. Serait-ce que les alcooliques auraient davantage besoin de spiritualité pour se rétablir, et accorderaient plus d’importance que leurs conjoints à ces questions-là? A moins que les femmes ne prêtent moins d’attention à ce qui est du domaine strict de la pensée spéculative, à la philosophie ou à la théologie? Nous ne voulons pas dire que les femmes seraient moins portées que les hommes sur la religion, mais qu’elles le sont d’une manière plus sentimentale. Dans les années septante, un groupe de femmes a fonctionné, tous les lundis, dans un esprit assez mystique. Il était animé par Marie, vieille jeune fille d’excellente famille, ayant subi des déceptions sentimentales et trouvé, dans la religion, les consolations nécessaires. Les prières chrétiennes étaient en usage dans ce groupe, qui se réclamait pourtant des A.A. Mais chacune de ses membres les récitait avec ferveur. C’étaient, pour la plupart, des femmes seules, que leur alcoolisme avait rendues affreusement timides, et craintives à l’égard des hommes. Marie se reconnaissait dans les réactions de ces esseulées. Elle faisait tout pour leur venir en aide, pour essayer de les faire évoluer. On doute qu’elle y soit parvenue. Quand elle n’a plus eu la force de présider les réunions, le groupe a disparu. Il ne s’en est plus constitué de semblable dans la région.

 

4. La fondation d’un centre médico-social

 

Nous signalions plus haut que la maison de Suzanne et François était à ce point envahie qu’il avait fallu trouver un second immeuble dans les environs. Il s’agissait aussi de permettre la réalisation d’un projet nouveau, cher à Suzanne, et que celle-ci s’emploierait à mener jusqu'au bout: celui de fonder un centre médico-social.

On vient de voir que les questions religieuses et philosophiques peuvent prendre, pour les hommes, une importance que les femmes leur accordent plus rarement. Leur religion est plus intuitive que cérébrale. Les femmes ont en général l’esprit plus pratique. Elles s’embarrassent moins de théories, se préoccupent davantage de résultats concrets. Elles ont aussi souvent, plus que les hommes, le sens de leur intérêt.

C’est donc avec ses qualités féminines que Suzanne a conçu, en accord avec son mari, le projet de fonder un centre médico-social.

Ce centre serait un bienfait pour les alcooliques et leurs proches. On sait que les buveurs arrivaient chez les A.A. souvent beaucoup plus atteints qu’aujourd’hui, et, donc, dans des situations sociales ou juridiques parfois dramatiques. Il leur fallait une aide spécifique que seuls des professionnels pouvaient leur apporter.

 

Mais le centre, aux yeux de Suzanne, promettait aussi d’être un bienfait pour sa famille. Les lecteurs convaincus des vertus de l’action désintéressée vont-ils être déçus? Vont-ils refuser d’admettre cette idée ? Ils auraient tort, car il est certain qu’à partir d’un certain niveau d’engagement, on ne peut plus travailler gratuitement, et d’autant moins que les bénévoles y vont souvent de leur porte-monnaie. C’est parce que nous en sommes conscients que nous ne redoutons pas d’écrire, sur la foi de certains témoignages, que Suzanne a tenté de concilier l’intérêt des malades avec celui de ses proches. Une action durable ne pouvait d’ailleurs se concevoir que sur cette base, n’en déplaise à certains,

                                       

Ne perdons pas de vue qu’un travailleur rétribué peut adopter deux attitudes bien différentes. La première consiste à ne rien faire d’autre que le strict nécessaire sans jamais pousser l’effort plus loin. J’ai assez travaillé pour ce qu’on me paye! S'exclament certains devant une tâche inachevée. La seconde attitude consiste au contraire à travailler avec cœur, par idéal plutôt que pour justifier ses appointements. Or, autant que nous le sachions, les personnes employées par le centre médico-social ont pratiquement toutes agi dans cet esprit : leur métier est une vocation avant d’être un gagne-pain

 

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Nous avons sous les yeux l’annexe du Moniteur Belge du 3 mai 1962 où sont consignés les statuts du centre médico-social. Celui-ci s’intitule Aide Liégeoise aux Alcooliques et à leurs familles, et il a pour sigle A.L.F.A. Il est constitué en association sans but lucratif. Ses fondateurs sont au nombre de cinq.

Parmi eux nous relevons les noms du docteur Fernand Goffioul, de maître Yves Ranscelot, d’un membre des A.A. (non désigné comme tel), et celui de Suzanne.

 

Les objectifs que poursuivent les fondateurs sont l’assistance médicale et sociale non seulement aux alcooliques avérés et à leurs familles, mais aussi à toute personne dont la santé physique et le comportement mental ou moral sont menaces par l’usage ou l’abus de boissons alcoolisées.

 

Le siège de 1’A.S.B.L. est établi me Bois d’Avroy, 117, à liège.

 

L’article 9 prévoit pour I’A.L.F.A. la faculté de comprendre des membres d’honneur, des membres souscripteurs, protecteurs ou honoraires qui contribuent à sa prospérité par leurs conseils, leur influence ou leur générosité.

 

L’article 12 stipule que l’association est gérée par un conseil d’administration de cinq à quinze membres, nommés pour trois ans par l’Assemblée générale des associes.

 

Et pour ce qui est des ressources de l’Association, l’article 18 prévoit qu’elles se composent notamment de cotisations, de dons en nature ou en espèces, de subsides des pouvoirs publics, de legs éventuels, etc.

Toutes ces dispositions figurent aux annexes du Moniteur du 3 mai 1962, sous le titre Statuts, rubrique numéro 2.348.

 

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La même annexe, sous la rubrique 2.349, sous le titre nominations, publie un extrait du procès-verbal de l’assemblée générale du 16 avril 1962, dans lequel il est stipulé que le docteur Goffioul et maître Ranscelot ont été nommés vice-présidents, tandis que la présidence du conseil d’administration est dévolue à Suzanne.

Ces trois personnes sont réélues pour trois ans, à l’unanimité des voix, le 9 février 1966, puis encore le S février 1969.

 

Suzanne aura ainsi exercé la présidence de I’A.L.F.A. pendant une dizaine d’années. Elle y renoncera en 1972, mais continuera de siéger au conseil d’administration. Elle en faisait encore partie le jour de son décès.

 

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Depuis le jour où François cessa de boire jusqu’à cette date du 16 avril 1962, combien de temps Suzanne avait-elle passé à s’entretenir avec des alcooliques ou des membres de leur entourage? Combien d’heures au téléphone, en réunion ou en tête-à-tête? Supposons qu’elle ait présidé chaque semaine trois réunions de trois heures, ait consacré le même temps à recevoir des visiteurs et soit restée une heure par jour au téléphone au bout de l’année, cela fait six cents heures Or, Elisabeth, la fille de Suzanne et de François, souhaite devenir infirmière. Elle est dans l’enseignement secondaire. Combien d’heures de cours y reçoit-elle par an? Nous en avons fait le compte : environ douze cents. La comparaison entre ces deux chiffres permet de se rendre compte du nombre d’informations recueillies par Suzanne dans ses contacts avec les victimes de la boisson. Or, Suzanne avait déjà sa propre expérience d’épouse d’alcoolique. De plus, dans les milieux où elle militait, on connaissait la question: on en parlait, on cherchait des remèdes, des solutions. Enfin les problèmes de boisson n’avaient pas cessé d’alimenter les conversations entre Suzanne et François tout au long de cette période. On n’avait jamais tant parlé d’alcool dans leur ménage que depuis le jour où François avait cessé de boire

Chacun des époux avait constaté combien les difficultés provoquées par la boisson pouvaient être multiples, diverses et lancinantes. Or, ce n’était pas le rôle des A.A. de s’y attaquer directement. Ils pouvaient aider un buveur à s’affranchir de sa dépendance, le guider, le soutenir dans ses efforts, lui apporter le témoignage de quelques réussites, lui proposer un programme de rétablissement et lui enseigner quelques petits trucs tirés de l’expérience... Mais il ne leur appartenait en aucun cas d’intervenir dans les questions médicales, juridiques, administratives ou financières. Certains membres s’aventuraient parfois, en réunion, dans ces domaines réservés. On parlait de médicaments, de cures, de procès... Le modérateur coupait court. Ces discussions étaient oiseuses et néfastes : les informations manquaient de clarté, de précision et surtout de fiabilité; les propos n’étaient pas nécessairement inspirés par le désir d’aider, mais par celui de se mettre en valeur ou de triompher d’un rival. C’étaient des controverses dont plus d’un sortait désemparé, sans avoir recueilli le moindre renseignement utile. On refaisait périodiquement le procès de l’antabuse, et il donnait chaque fois lieu à des débats stériles. C’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui, trente ans plus tard. Fallait-il et faut-il donc toujours refaire le monde et ne pas profiter des enseignements du passé? Il faut croire que les sociétés n’ont pas de mémoire collective : nos fondateurs américains insistent sur la nécessité d’éviter la controverse sur tous sujets. C’est donc bien qu’ils avaient fait, avec quels déchirements et quels dégâts peut-être, leurs propres expériences à ce propos pour se monter si insistants

Suzanne et François s’étaient d’autre part rendu compte que le corps médical ne possédait pas, sur la maladie alcoolique, toutes les informations souhaitables, qu’il a, bien sûr, recueillies depuis lors. C’était vrai pour les généralistes, et on retiendra que Nelly, figure emblématique du mouvement que nous décrirons plus loin, fut autorisée par son médecin traitant à boire une coupe de champagne à l’occasion du réveillon de Noël. C’était vrai aussi pour des spécialistes et des hommes éminents comme le docteur Evrard : le témoignage de René est révélateur. Même les frères Alexiens qui, sans être médecins, avaient une longue expérience des malades mentaux et des toxicomanes, ignoraient que certains buveurs, après désintoxication, ne seraient jamais plus capables de se limiter et n’auraient comme seule issue que de renoncer définitivement à l’alcool. C’est encore le témoignage de René qui nous l’apprend. Un de nos amis, sobre aujourd’hui, et dont nous n’avons pas de raison de mettre le témoignage en doute, nous rapporte qu’en 1967, sans connaître rien de l’existence des A.A., il consulta un spécialiste des maladies nerveuses, qui lui conseilla de veiller à sa tempérance en limitant sa consommation de la manière suivante: Ne consommez jamais d’alcool, si possible, avant huit heures du soir. Ainsi aurez-vous moins d’occasions d’abuser de l’alcool au cours du laps de temps compris entre cette heure et le moment de vous mettre au lit / Bien sûr, le professeur Evrard et le docteur Goffioul ne mirent pas longtemps pour constater cette incapacité psychologique où se trouvaient certains buveurs de limiter leur consommation une fois absorbés le premier verre ou la première gorgée d’alcool. Tous deux entreprirent l’étude de nombreux cas de buveurs et rassemblèrent une abondante documentation sur la maladie alcoolique. Ils purent alors mettre leurs découvertes à la disposition du corps médical et des facultés de médecine. C’est ainsi que, quelques années plus tard, on trouva, même parmi les généralistes, bon nombre de jeunes médecins mieux armés que leurs prédécesseurs pour soigner les malades alcooliques.

Ne dirait-on pas, en fin de compte, que le manque d’information de beaucoup de médecins a favorisé, dès les années soixante, la création de groupes d’anciens buveurs ainsi que d’un centre médico-social, puis qu’en retour, à partir des années septante, ces fondations ont contribué largement à fournir au corps médical bon nombre de renseignements utiles ? Mais ce qui était surtout évident, c’est qu’un centre médico-social aurait son utilité aux côtés des groupes. Pour prolonger l’action des A.A., il fallait que des médecins, des juristes, des psychologues, des assistants sociaux et d’autres spécialistes puissent intervenir, sans confusion de rôles et de manière complémentaire.

 

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On s’en convaincra encore mieux en lisant les récits qui vont suivre. Ils sont véridiques et montrent à quelles mésaventures s’exposaient parfois les alcooliques de cette époque-là. Manifestement, ces pauvres gens avaient besoin d’autres secours que ceux qu’ils pouvaient attendre des A.A. C’étaient des malades trop gravement atteints pour qu’un partage d’expériences, d’espoirs et d’énergies suffise à les tirer d’affaire

 

Premier récit

 

Aux petites heures du matin, un vacarme infernal réveille les habitants du centre de la ville. L’un ou l’autre sort de son lit et se précipite à la fenêtre. Il a tout juste le temps de voir passer, dans la grisaille de l’aube, une automobile traînant derrière elle une grille métallique. Celle-ci racle le sol, sautille sur les pavés, d’où jaillissent des étincelles... Quel est cet engin nouveau, dont on fait l’essai dans la pénombre? Du matériel militaire? Un outil de chantier? Ce n’est ni l’un, ni l’autre. Mais aucun des dormeurs réveillés en sursaut n’a deviné de quoi il s’agit. C’est la barrière d’une prairie qu’un ivrogne ramène accrochée au pare-chocs de sa voiture. Une marche arrière brusque, un choc métallique, un démarrage rageur, et voilà la barrière arrachée de ses gonds et emportée par la voiture Le conducteur ne s’aperçoit de rien. Peut-être se demandera-t-il, après avoir cuvé sa boisson, si sa voiture, la nuit précédente, ne faisait pas un bruit anormal...

 

Deuxième récit

 

Quand il sort de chez lui pour aller boire, l’alcoolique n’a pas un comportement spécial. Il fait l’effet d’un homme rangé, attaché à ses habitudes. Il se dirige toujours du même côté, emprunte les mêmes mes, s’arrête aux mêmes endroits, répète les mêmes gestes et les mêmes propos. Seulement, au retour, c’est différent I Les événements deviennent imprévisibles : c’est une aventure surprenante, un saut dans l’inconnu et l’inexplicable...

L’homme dont voici l’histoire incroyable se décide à regagner ses pénates après plusieurs jours de libations. Il habite une commune de l’agglomération et cherche l’autobus qui le ramènera chez lui. Entreprise hasardeuse dans son état. On va le voir Pourtant, tout se présente bien. Un véhicule des transports en commun s’arrête précisément à la hauteur de notre homme, le long du trottoir sur lequel il marchait en titubant. Des voyageurs munis de "valisettes" ou de sacs de voyage s’y engouffrent par les portières largement ouvertes. Quoi de plus naturel que de leur emboîter le pas et de se laisser choir sur le premier siège vacant? C’est ce que fait notre ami, que le moteur du véhicule finit par assoupir. A l’arrivée, il émerge de sa torpeur, mais pas suffisamment pour voir où il est. Il fait encore sombre et les vitres sont embuées. Néanmoins, il suit la foule. Sa vue est un peu brouillée, et de brusques passages de l’ombre à la lumière lui font mal aux yeux. Il se sent happé, poussé, porté, emporté par le flot des voyageurs. N’a-t-il pas été question de billet? Des gens l’ont interpellé comme s’il ne connaissait pas le français. Ne parlaient-ils pas d’argent, de chèques, de pièces d’identité? Il ne sait pas comment il a fini par se retrouver dans un autre véhicule, plus grand, plus luxueux, plus confortable que le précédent. Il s’y est endormi, s’est réveillé à moitié, a ouvert un oeil, l’a refermé, puis s’est rendormi. N’a-t-iI pas bu ou mangé quelque chose? Il en a l’impression, un peu plus tard. Mais il s’étonne I Dans un autobus, on ne sert ni à boire, ni à manger L Il ne faut pas chercher à comprendre. Il s’est passé, ces jours derniers, tant de choses bizarres ! Tiens, on est un peu secoués, c’est sans doute le terminus. Non I C’est son voisin qui le secoue. Des mains l’agrippent, le soulèvent de son siège, le traînent dans le couloir. Il se retrouve en face d’une porte béante. Quelle clarté, quelle chaleur! Et on est si haut qu’il faut une échelle pour descendre...

 

C’est ainsi que notre ami, se croyant dans sa commune de la périphérie liégeoise, se préparait à poser le pied sur l’aéroport de Léopoldville.

 

Troisième récit

 

Dans un quartier respectable, au petit matin, une silhouette filiforme se faufile à pas incertains, en rasant les murs. Elle s’approche, et on commence à distinguer un homme en imperméable. Puis on constate qu’il marche pieds nus, ne porte ni pantalon ni chemise. Une bourrasque soulève un pan de son imperméable. On aperçoit une jambe velue, un genou rose... Un exhibitionniste? Non. L’inconnu n'a pas ce défaut. Mais il en a un autre. Dès qu’il commence à boire de l’alcool, il ne peut plus s’arrêter. Après avoir dépensé tout son argent, il a encore soif. Comment encore obtenir de l’alcool si on ne lui fait plus crédit nulle part? Il lui en faut absolument Il devient fou I Vendre sa montre ? Sa chevalière ? Il l’a fait la semaine précédente. Alors, il reste une solution : quitter son complet, sa chemise, ses chaussures... Voilà pourquoi notre homme rentre chez lui presque nu. Plus tard, quand il ne boira plus et racontera qu’il a laissé sa chemise et sa culotte dans les bistrots, il ne dira qu’une partie de la vérité.

 

Des histoires rocambolesques, il y en a eu encore bien d’autres. Celle, par exemple, de ce consommateur distingué que l’on expulsait du café avant l’arrivée du premier tram: pour essayer de retrouver sa maison, il suivait les rails avec sa voiture. Ou celle de ce curé roulant sur une voie de chemin de fer en criant qu’il allait réclamer aux pouvoirs publics le prix de ses amortisseurs. Histoires comiques? Histoires tragiques? Tout dépend de la fin. Mais il n’y a pas toujours" on bon djû po les sôleyes."On ne peut pas non plus se faire enlever deux fois l’appendice pour justifier une fois de plus son absence au travail. La vie des alcooliques a souvent des épilogues tragiques. Si ce n’est pas au croque-mort d’intervenir ce sera au médecin, au magistrat, à l’assistant social. Les héros de nos trois récits ne risquent-ils pas de rencontrer l’un ou l’autre ?

 

Au premier degré, le comportement de l’alcoolique provoque souvent railleries bons mots ou sarcasmes, Mais à la réflexion, la relation dans les journaux des accidents des rixes, des bagarres, des mauvais coups, des agressions, des meurtres aussi, révèle qu’en arrière-fond de l’événement, l’alcool est souvent présent et a déterminé des comportements extrêmes, sans que l’auteur de ces faits se rende nécessairement compte de ce qu’il a fait ou soit capable de répéter son geste si on le lui demande. Il ne s agit pas ici de susciter la crainte par des descriptions effroyables pour en tirer une morale salutaire, comme on le faisait dans les années trente, dans les leçons d’Hygiène élémentaire destinées aux écoliers. On y montrait sur la page de gauche du livre, un cœur sain, aux dimensions modestes, que l’on présentait comme le cœur normal, et sur la page de droite, un énorme organe informe et boursouflé, que l’on désignait comme étant le cœur d’un alcoolique, dans le but de frapper les imaginations naïves. Non. Il s’agit plutôt de s’attarder sur un état de fait effectivement tragique pour l’individu qui en souffre, et sur une situation inacceptable pour la société, menacée par des comportements préjudiciables à autrui.

 

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il y avait, dans le conseil d’administration de l’ALFA. un médecin, le docteur Goffioul, et un avocat, maître Ranscelot. Ils ne se sont pas contentés de siéger. ils se sont mis à la disposition des alcooliques. D’autres médecins ont fait de même le professeur Evrard, le docteur Jacquet et le docteur Delrée. De 62 à 75, une bonne dizaine de médecins se sont succédé pour donner des consultations gratuites. Quel alcoolique ayant fréquenté l’ALFA en ces années ne se souvient des visites que prodiguait le docteur Goffioul, le mercredi soir, après la réunion? Qui ne revoit cette image de bonté et de bienveillance qu’offrait le docteur Jacquet, et qui n’entend encore ses paroles rassurantes qui procuraient l’apaisement?

D’autres spécialistes ont aussi travaillé bénévolement à I’A.L.F.A. Ce fut le cas du psychologue Hubert Duchesne. C’était un voisin de Suzanne et de François. Il avait été enseignant, puis inspecteur des cours de diction de l’Alliance française. Ensuite, il avait obtenu un diplôme de psychopédagogie à l’université de Liège et avait terminé sa carrière dans un centre P.M.S. Hubert Duchesne était donc en mesure d’aider des alcooliques et leurs proches à régler certains conflits. C’était un homme affable, qui ne mesurait ni son temps, ni sa peine. Dévoué, l’abbé Louis Flagothier l’était aussi. C’était un ancien prêtre-ouvrier de Flémalle, et c’est lui qui célébra les offices funéraires de Suzanne et de François dans l’église Saint-Gilles. Il vint régulièrement à I’A.L.F.A. pour apporter aux personnes qui le désiraient le secours de la religion. A No~l, il y célébrait la messe de minuit. C’était l’occasion de réjouissances, et on distribuait des cadeaux.

 

Nous avons déjà parlé de mademoiselle Bernès, cette assistante sociale qui travaillait aux Sans-Logis et grâce à laquelle Gaston et François purent se rencontrer. Par un arrangement pris avec le chanoine Gillard, doyen de Saint-Martin, Madeleine Bernès prestait une journée par semaine à l’A.L.F.A., pour laquelle elle émargeait toutefois aux Sans-LogiS. L’A.L.F.A. n’avait donc rien à débourser pour ces prestations.

 

Les ressources du centre médico-social n’étaient ni importantes, ni assurées. L’A.L.F.A. subsistait par la générosité de quelques personnes. Les unes donnaient leur temps, les autres, leur argent. Les principaux mécènes furent le chanoine Gillard, la baronne Del Marmolle et une amie de Suzanne, restée dans l’ombre c’était une personne riche, vivant de ses rentes et qui avait accepté de consacrer une partie de ses revenus à soutenir l’initiative de Suzanne et François. Du côté des pouvoirs publics, on ne pouvait compter que sur de maigres subsides, et qui ne furent même pas toujours versés régulièrement. Chaque fois qu’un client se présentait à I’A.L.F.A., l’organisme avait droit à un subside de quatre-vingts francs, avec un maximum de huit cents francs par an pour une même personne. On comprend ainsi le souci d’établir un dossier pour chaque visiteur. Les membres des A.A., habitués à l’anonymat, se voyaient ainsi fichés, parfois malgré eux, et s’en inquiétaient. Mais il faut préciser que toutes les mesures furent prises pour que personne n’ait accès à ces documents. C’est encore le cas aujourd’hui. Les fiches ne sortent pas du bâtiment. Les renseignements qu’elles portent ne sont communiqués à personne. Nous avons reçu de Gilbert Jans les garanties les plus fermes à ce sujet. On pourrait toutefois craindre qu’avec les développements de l’informatique et de 1’ interconnexions des ordinateurs, cette confidentialité soit mise en danger. C’est un risque certain, mais il est devenu général. Chaque citoyen est de plus en plus fiché, lorsqu’il fréquente l’administration, le syndicat, la banque, la polyclinique, l’hôpital, son médecin traitant, son pharmacien, son courtier d’assurances, son organisme de prêt, jusqu’à l’agence de voyage où il a un jour réservé un billet de vacances. Il n’y a pas plus grand risque pour I’A.L.F.A. que pour n’importe quels polyclinique ou hôpital. La précaution y est peut-être même plus grande qu’ailleurs. Toutefois, la discrétion requise pour I’A.L.F.A. relève, comme pour d’autres organismes, du sérieux des dispositions que prend la société dans le cadre de la protection de la vie privée.

 

En ce qui concerne la réaction parfois irritée de membres des Alcooliques Anonymes qui se sont vus fichés, elle relève d’une équivoque certaine. Beaucoup de personnes bien intentionnées et même de médecins ont confondu et confondent encore A.L.F.A et Alcooliques Anonymes. La personnalité de François n’est pas étrangère au phénomène. Nous rapportons ici le récit d’un alcoolique qui nous fait part de son premier contact avec les milieux d’abstinents. En 1969, en plein désarroi il se présente chez le docteur B. qui lui dit après l’avoir questionné et l’avoir examiné

 

Mon pauvre ami; je ne puis faire grand-chose pour vous, sinon vous donner quelques médicaments pour votre foie, et un léger calmant pour réduire vos tremblements. Mais allez donc voir monsieur C. (François). Lui pourra davantage vous aider. Voici son adresse...

 

Notre homme redescend donc en ville avec les renseignements reçus. Il ignore tout de I’A.L.F.A. comme des Alcooliques Anonymes. Il rencontre François et est enchanté par son accueil chaleureux. Mais une chose le dérange c’est d’avoir dû fournir tous les détails de son identité Pourtant, il réagit sainement. Les ennuis que lui cause la boisson, pense-t-il, sont bien plus importants que cette formalité... Il assiste, quelques mercredis de suite, aux réunions de l’ALFA. Ensuite, il se dirige vers le groupe des Alcooliques Anonymes. Plus tard, quand les circonstances de son arrivée seront presque effacées de sa mémoire, des gens prétendront qu’il a été fiché en tant que membre des A.A. et en feront toute une histoire. Or, c’est inexact. Notre homme a été répertorié comme client de I’A.L.F.A. Personne ne savait qu’il fréquenterait un jour les Alcooliques Anonymes Mais des cas de ce genre ont été exploités par quelques personnes pour provoquer la zizanie entre les deux mouvements.

 

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Le témoignage de René faisait allusion à des frères Alexiens, et nous venons, nous aussi de les évoquer. Qui sont ces frères, et d’où viennent-ils? Pour les lecteurs que cette question intéresse, voici quelques informations à leur sujet. La congrégation des Alexiens aurait été fondée au XIII ème siècle. Elle aurait d’abord regroupé des laïcs désireux de prodiguer des soins aux malades, puis des frères, animés des mêmes intentions. Ceux-ci vécurent parfois sous la règle de saint Augustin. Ils se spécialisèrent, plus tard, dans le traitement des malades mentaux. En périodes d’épidémies, ils s'occupaient de l’ensevelissement des défunts. Le nom d’Alexiens leur vient de saint Mets, qu’ils se choisirent comme patron. Mais les frères furent appelés aussi Célites ou Cellites, du nom de Celles, la localité où fut fondée leur congrégation. Mais le peuple, les identifiant aux aliénés qu’ils soignaient, les appela, par dérision, les b/lards.

 

Les Alexiens se répandirent en Flandre et en Allemagne, puis, vers le XV ème siècle, ils s’installèrent à Liège, où ils occupèrent plusieurs immeubles dans différents quartiers. Au début du XVI ème siècle, ils élurent domicile rue Volière, dans des bâtiments que la Ville rénova pour les accueillir. L’action des frères Alexiens fut généralement très appréciée, et ils bénéficièrent d’un large soutien, tant de certains particuliers que des pouvoirs publics. En 1558, ils achevaient le gros œuvre de leur chapelle, qu’ils dédièrent à saint Roch. Elle existe encore aujourd’hui, mais en état de délabrement. Plusieurs personnes, dans le quartier, s’emploient à la sauver de la mine. Au XX ème siècle, la communauté existait toujours et continuait à s’occuper de malades mentaux, y compris de toxicomanes. Mais les bâtiments de la rue Volière étaient vétustes et exigus. En 1906, les pouvoirs publics en construisirent d’autres, derrière ceux qui subsistaient encore. On y accédait non seulement par la rue Volière, mais aussi par la rue Montagne Sainte Walburge.

 

On se souviendra qu’en 1960, quand René fut soigné dans cette institution, il y avait encore des Alexiens. On avait même fêté la mise à la retraite du Frère directeur. Mais aujourd’hui, il n’y en a plus un seul. Des frères Alexiens ont aussi travaillé à Henri chapelle, où ils sont arrivés en 1873. Mais leur congrégation s’est également éteinte. Il ne reste qu’un vieux Frère directeur, retraité depuis deux ou trois ans, et qui habite toujours le domaine. Pratiquement tous les frères Alexiens qui soignèrent les malades dans la province de Liège étaient d’origine flamande, beaucoup d’entre eux venant du Limbourg. Qui dira ce que nous leur devons pour le dévouement dont ils firent preuve?

 

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Gilbert Yans a été engagé comme assistant social à l’A.L.F.A. en 1967. Il est aujourd’hui le plus ancien des membres du personnel encore en fonction. Mais en 1962, dans des circonstances que nous allons expliquer, Gilbert a pu visiter le garage et la maison du boulevard Kleyer. Il a vu Suzanne préparer du café dans sa cuisine parmi des femmes qui papotaient. Il a même participé à une réunion des A.A., Il a rencontre Hubert Duchesne, Louis Flagothier, et l’un ou l’autre médecin bénévole. Il connaît aussi Madeleine Bernès. Voici comment ce fut possible

 

Durant sa dernière année de cours, Gilbert est tenu d’effectuer, comme étudiant, un stage dans une institution. Intéressé déjà par l’alcoolisme, il décide de se rendre à l’hôpital psychiatrique Volière, où travaillent les frères Alexiens et que dirige le docteur Evrard. A son arrivée, Gilbert est stupéfait de ne voir autour de lui que des alcooliques profonds, au dernier stade de la déchéance, devenus pour la plupart irrécupérables et qui ne quitteront vraisemblablement l’institution que pour leurs funérailles. Gilbert fait part de sa surprise au docteur Evrard. Celui-ci le rassure. Il précise que tous les alcooliques, heureusement, n’en sont pas là Le professeur invite Gilbert à se rendre chez Suzanne et François pour le constater par lui-même. Voici donc comment notre futur assistant social arrivait, quelques jours plus tard, boulevard Kleyer.

 

Gilbert fut accueilli par Suzanne, dans la maison. Il bavarda un moment avec son hôtesse, traversa le garage et se rendit dans l’autre immeuble, qui venait d’être loué à deux pas de là. Le rez-de-chaussée était réservé à I’A.L.F.A., les A.A. disposaient de l’étage. C’est là que Gilbert a eu l’occasion d’assister à une réunion, modérée par François. Celle-ci ne présentait rien de particulier. Elle rassemblait moins de dix participants et se résumait à un tour de table, au cours duquel chacun donnait de ses nouvelles et exposait ses difficultés. Aucune allusion à un programme, à des étapes, à des questions religieuses ni même à la notion de Dieu. Si François s’était un jour lancé dans l’apologie de la foi, il y avait renoncé; s’il avait un jour traversé une crise mystique, elle était résorbée...

Nous nous étions forgé la conviction que le projet de I’A.L.F.A. s’était élaboré dans l’esprit de Suzanne et de François, qu’il était le fruit de leurs observations et réflexions personnelles. Quand nous avons demandé à Gilbert M Suzanne et François avaient bien été les promoteurs du centre médico-social, Gilbert nous a confirmé le fait. Mais il a ajouté tout de suite que le chanoine Gillard et plusieurs médecins avaient aussi plaidé en faveur d’un tel projet. Le chanoine Gillard était de ceux qui estimaient que l’action des Alcooliques Anonymes méritait d’être encouragée. Seulement, pour les familles des buveurs, souvent confrontées aux difficultés financières, sociales, juridiques etc., il pensait qu’il fallait autre chose. Il parlait d’une A.S.B.L., d’un centre d’aide ou de guidance, avec une équipe pluridisciplinaire... Selon toute probabilité, le chanoine Gillard ignorait l’existence du mouvement des Al-Anon, ou, alors, estimait cette organisation incapable de satisfaire à tous les besoins, de résoudre tous les problèmes. Quant aux médecins, plusieurs s’étaient rencontrés après la projection du film Le temps du Vin et des Roses, organisée par les A.A. dans la salle du Forum. Ils s’étaient mutuellement confirmé leur intention de lutter contre l’alcoolisme, chacun dans les limites de sa spécialité. S’ils appréciaient, eux aussi, l’action des A.A., ils ne voyaient pas comment ils pourraient collaborer efficacement avec cette association et la création d’une structure nouvelle leur semblait opportune. Il apparaissait donc, à la lumière de ces précisions que le projet de Suzanne et François rejoignait celui du chanoine Gillard et de plusieurs médecins, notamment les docteurs Delrée, Evrard et Goffioul.

Nous avons ensuite profité de la présence de Gilbert pour lui poser deux questions plus anodines.

 

La première concernait une déclaration de Henri-garage. Il nous avait affirmé que les A.A. organisaient à Noël des distributions de colis. Or, connaissant les traditions du mouvement, nous avions cru que Henri se trompait, que c’était l’A.L.F.A. qui avait pris cette initiative. Nous nous attendions donc à ce que Gilbert confirm2t nos vues, mais nous avons eu la surprise d’entendre que les A.A. participaient effectivement A ces distributions. Réflexion faite, notre question n’était pas anodine. Elle permettait de constater les confusions que créait la cohabitation des A.A. et de I’A.L.F.A. Ce n’était pas Henri qui se trompait. C’étaient les responsables de l’époque qui étaient sots de leur rôle. Le fait eût été isolé, nous n’en aurions jamais parlé. Mais cette confusion ne fut probablement que la première d’une longue série, et nous savons quelles difficultés et quels conflits en résultèrent. Nous y avons déjà fuit allusion.

 

La seconde concernait le compte rendu que François avait adressé à New-York. Il y était question d’un groupe fonctionnant au sanatorium psychiatrique de Liège. Nous avons pensé qu’il pouvait s’agir de celui de Glain, mais nous n’en étions pas certains. Or, Gilbert a confirmé notre hypothèse. Les deux institutions situées sur le territoire de la ville de Liège, l’hôpital Volière et le sanatorium Sainte-Agathe, étaient des établissements fermés, des lieux de collocation. Il est donc peu probable que les A.A. aient pu y avoir leurs entrées à cette époque-là. En revanche, le sanatorium de Glain était un établissement ouvert: il pouvait donc accueillir des membres des A.A. et leur permettre d’organiser chaque semaine une réunion, à laquelle prendraient pan les malades hospitalisés. Il ne sera donc pas sans intérêt, pour les personnes qui tiennent encore aujourd’hui des réunions à Glain, comme pour les responsables de notre action dans les institutions, de savoir que la présence des A.A. dans l’établissement remonte à 1961. Ce sera peut-être, pour elles et pour eux, un encouragement appréciable.

Pour les lecteurs épris d’histoire ou de petite histoire, rappelons que la règle de la congrégation qui travaille au sanatorium Notre-dame des Anges fut rédigée par le père Martial Lequeux. C’était un franciscain habitant rue de Hesbaye, presque en face de l’ancien couvent des franciscains, mais auquel il n’appartenait pas. Il est connu pour ses livres sur la bataille de l’Yser, à laquelle il participa, durant la première guerre mondiale, comme officier d’artillerie. Martial Lequeux avait une sœur, prénommée Maggy, qui était institutrice. Cette jeune fille se dévoua tellement pour aider les malheureux dans sa paroisse qu’elle mourut d’épuisement, laissant dans la région un souvenir inoubliable. Elle fut enterrée dans le vieux cimetière d’Ans, où sa tombe fait encore aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, l’objet d’une étonnante dévotion populaire.

 

 

5.      Marcel, un pionnier

 

Une voiture fonce sur l’autoroute Liège-Visé. Elle aborde l’échangeur de Cheratte. A cette époque-là, plusieurs chaussées s’y croisent au même niveau, et il y a des priorités à céder. Le conducteur n’en a cure. On dirait même qu’il accélère. Il est vrai qu’il pilote une voiture puissante, qu’il maîtrise parfaitement. Le passager, à sa droite — la place du mort, dit-on — est moins à l’aise

 

       Attention! hurle-t-il, nous allons faire un accident.

       Ne me disais-tu pas que tu voulais mourir

       Oui... Mais je ne veux pas finir dans une chaise roulante!

       Tu as raison ! J’accélère!

 

Le chauffeur qui reconduit chez lui, après une réunion, un habitant de la Basse Meuse, c’est Marcel, et le dialogue ci-dessus en dit long sur son caractère... Marcel n’est pas homme à se laisser impressionner ni à croire sur parole tout ce qu’on lui dit. C’est un être entier, rationnel, pour qui les faits sont plus significatifs que les mots, et qui est toujours prêt à passer à l’action. Sur un des documents qu’il nous a confié, est épinglée une phrase de Georges Clemenceau Il faut savoir ce que l’on veut; ce que l’on veut, il faut avoir le courage de le dire; et ce que l’on dit, il faut avoir le courage de le faire. Marcel pourrait l’avoir prise comme règle de conduite. Après bien des recherches et des démarches, nous avons fini par retrouver Marcel et lui avons rendu visite dans sa maison, à la campagne, où il nous a reçus très aimablement. Sa femme, Simone, était absente. C’est aussi une alcoolique. Elle a cessé de boire, tandis que son mari consommait toujours. Elle est donc, comme Marcel, à la fois membre des A.A. et membre des Al-Anon.

 

Ce n’est pas l’exemple de Simone qui convainquit Marcel de devenir abstinent. C’est l’exemple de son ami Luc. Luc était comptable. Il avait travaillé en Afrique, dans l’ex-Congo belge, et c’est là qu’il avait pris l’habitude de boire. Quelques années plus tard, il revenait au pays, alourdi par l’argent qu’il avait gagné comme par les kilos qu’il avait pris. Parti beau garçon, il rentrait chauve et obèse. Il n’avait plus de succès auprès des femmes et en faisait une maladie. Voilà pourquoi, croyait-il en tout cas, il buvait de plus en plus non pour étancher sa soif, mais pour tromper sa solitude. Marcel et Luc sortaient souvent ensemble. Mais un beau jour, Luc disparaît de la circulation. Il ne donne plus signe de vie. Serait-il malade, ou pire encore ? Non Le voici qui se manifeste à nouveau, et il est en pleine forme. Il annonce qu’il ne boit plus. Marcel en reste stupéfait. Il vient justement de lire, dans le Reader’s Digest, un article sur les Alcooliques Anonymes. En voyant à quel point Luc a changé, il se sent, lui aussi, l’envie d’essayer. Il fait part à son ami de son intention. Mais Lue se montre sceptique. Il prend soin de s’assurer que Marcel parle sérieusement, puis il cherche à vérifier si son ami est réellement décidé s’il a vraiment envie de s’arrêter de boire. Mais Lue hésite encore. Il fait part de ses doutes à François, le soir même, et l’appelle à la rescousse. François se rend personnellement chez Marcel, le lendemain, s’assure de ses intentions et lui expose les grandes lignes du programme des A.A. Quelques heures plus tard, Marcel se rend, en compagnie de Luc, à sa première réunion. Il y retrouve sa femme, tout étonnée de le voir arriver. Nous sommes le 31 mars 1963.

 

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Nous demandons à Marcel comment fonctionnent les groupes, quelle est l’atmosphère des réunions à cette époque-là. Marcel ne nous fournit guère d’éléments neufs. Les réunions se tiennent dans le garage ou dans l’immeuble du boulevard Kleyer. Sur la façon dont elles sont conduites et dont elles se déroulent, Marcel ne dit rien. Il a simplement noté que le niveau intellectuel des participants lui avait paru très médiocre. Seuls François et deux ou trois autres faisaient exception. Seulement il existait entre eux des tensions, des rivalités, des désaccords... Il arrivait d’ailleurs à François de se contredire, de varier dans ses opinions, de quitter sa ligne de conduite c’était un homme en recherche et en constante évolution, et qui, par le fait même, déroutait souvent son entourage. Avec le recul, Marcel croit pouvoir distinguer trois époques la première, où François se montre ferme adepte des A.A.; la deuxième, où il place davantage sa confiance dans 1’A.L.F.A. et les médecins; la troisième, enfin, où il revient à ses convictions premières et reconnaît que l’action des A.A. est irremplaçable.

 

A la faveur de ses engagements successifs, François s’est exprimé haut et clair. Ses réflexions ont parfois été ressenties comme des attaques, et les ripostes ont suivi. Nous avons retrouvé, dans les archives de Marcel, une lettre adressée à François en novembre 62 par un certain Willy, qui écrit au nom de ses amis de Charleroi. Le signataire reproche à François les propos violents tenus à Libramont, après l’exposé du docteur Robaux, et qui sont apparus comme une sortie injustifiée. C’était l’époque où François ne jurait que par les A.A. et ne faisait guère confiance à la médecine. Mais plus tard, on entendit le même François déclarer que les A.A. ne sont peut-être pas aussi efficaces qu’on le pense. C’était l’époque où l’intéressé faisait plutôt confiance à l’A.L.F.A. et aux professionnels. Bref, aux dires de Marcel, les années 63 et 64 furent celles des hésitations et des controverses.

 

Les changements d’attitude de François ne furent pas les seules causes de difficultés. Il y en eut bien d’autres, et il serait impossible de les citer toutes.

 

Il y eut par exemple des conflits de personnes. Certains membres des A.A. considéraient comme une trahison que François, fort de son expérience de buveur stabilisé, pût exercer un emploi au sein d’un centre médico-social. François lui-même se sentait mal à l’aise dans cette situation; il n’avait dû l’accepter que sous le poids de diverses pressions. Car l’un des principes des A.A. était d’aider les autres pour s’aider soi-même, de rendre à d’autres ce qu’on avait personnellement reçu; or, une telle conception excluait tout professionnalisme. La double casquette de François l’embarrassait lui-même, mais elle lui attirait aussi des critiques, des jalousies ou des inimitiés. Marcel ne nous avoua-t-il pas qu’il en voulut longtemps à François de ne pas avoir engagé Simone ? Elle était dépressive et aurait eu besoin de travailler à I’A.L.F.A., non pour gagner de l’argent mais pour se changer les idées. D’autres en voulurent également à François pour des motifs similaires ou différents, mais n’eurent pas, comme Marcel, la sincérité de le reconnaître.

 

Il y avait aussi cette peur, quasi viscérale, chez certains membres des A.A, non seulement d’avoir à décliner leur identité, mais de se savoir fichés. Nous en avons déjà parlé. Or, quand ils s’adressaient à François en tant que membres des A.A., tout se déroulait dans le plus strict anonymat. Mais, comme le témoignage d’un ami le signalait plus avant dans ce récit, si on s’adressait à lui en tant que travailleur de I’A.L.F.A., on commençait par remplir une fiche de renseignements. Cette situation mettait beaucoup de monde mal à l’aise. Ceux qui ne voyaient pas très clair dans cet embrouillamini en arrivaient à reprocher aux A.A. de ne pas respecter l’anonymat La confusion entre les deux associations était fréquente et produisait des effets déplorables. Les témoignages de Henri, de Gilbert et de Marcel ne laissent aucun doute à ce sujet.

 

Si nous pouvons ajouter notre commentaire, nous y formulerons un certain nombre de vérités. La première est que les associations des A.A. et des Al-Anon ne sont pas en mesure de résoudre tous les problèmes avec lesquels sont confrontés les alcooliques et leurs proches. Elles ne le prétendent d’ailleurs pas et conseillent à leurs membres de recourir à des spécialistes quand c’est nécessaire. Mais certains membres de ces associations, plus particulièrement des Alcooliques Anonymes, ont reçu dans les groupes une aide si providentielle qu’ils s’imaginent superflu de chercher ailleurs. Ils sont parfois dangereux pour leurs camarades, quand ceux-ci, précisément, ont besoin d’une assistance spécialisée, qu’ils hésitent alors à se procurer.

 

La deuxième vérité dont nous sommes convaincus, c’est que des spécialistes, si nombreux et compétents soient-ils, n’ont qu’une action limitée sur les alcooliques. Supposons que l’un de ceux-ci se montre tout à fait sincère et témoigne d’un réel désir de se rétablir le médecin, le psychiatre peut-être, vont lui donner des conseils, lui faire prendre conscience de certaines réalités et lui prescrire les médicaments appropriés, qu’ils réduiront ensuite progressivement; le psychologue va le réconcilier avec son entourage familial; l’assistant social va l’aider dans ses démarches administratives; le juriste le conseillera s’il a maille à partir avec la Justice. Mais ensuite? Si notre alcoolique se remet à boire, même avec prudence et modération, à quoi auront servi toutes ces interventions ? A procurer un répit, mais non à résoudre le problème L’opinion de François, celle que, d’après Marcel, il adopta finalement, est donc tout à fait fondée, et nous y souscrivons sans réserve l’action des A.A. est irremplaçable! Finalement Suzanne et François, le chanoine Gillard et plusieurs médecins réputés avaient effectivement vu juste quand ils estimèrent qu’à coté des groupes, il fallait créer un centre médico-social.

 

Les confusions et les controverses ne sont pas le résultat de cette situation. Elles proviennent de la double appartenance de François, ainsi que d’une cohabitation trop étroite, due à l’exiguïté des bâtiments. Mais elles furent entretenues et aggravées par des personnes mal intentionnées qui prenaient plaisir à susciter des conflits. Ce furent des gens mal dans leur peau qui médirent de François pendant des années, des esprits chagrins qui le qualifièrent de personnage prétentieux qui avait fait fi des traditions, d’ancien ouvrier qui avait obtenu une promotion grâce à son alcoolisme, ou de buveur qui avait perdu toute liberté de boire ou de ne pas boire, du fait de ses fonctions professionnelles. Ces méchancetés furent souvent inspirées par la jalousie.

Il ne faut donc leur accorder aucune foi. Mais un récit complet ne pouvait occulter le fait que François ait fait l’objet de diffamations. Toute association d’hommes et de femmes est confrontée à des éléments perturbateurs. Ce sont des gens qui estiment ne pas occuper la position, ou ne pas jouer le rôle auxquels ils pourraient prétendre, ou bien, alors, des personnes dont l’esprit de contradiction est hypertrophié. Mais ces éléments perturbateurs sont encore plus nombreux dans des groupes d’anciens buveurs comme ceux des A.A. ou ceux de I’A.L.F.A. En effet, des gens de tous les milieux s’y côtoient, beaucoup y arrivent perturbés, et il leur faut un temps pour recouvrer un relatif équilibre. Par ailleurs, il n’y a pas, dans ces groupe, d’autorité désignée, et les membres y sont pratiquement tous sur un pied d’égalité les uns par rapport aux autres.

Jacques ajoute, au témoignage de Marcel et à nos remarques, des considérations personnelles illustrées par un bref récit

Combien de malheureux n’ont-ils pas franchi la porte d’un local pour considérer ensuite qu’ils n’y avaient pas leur place! Ils sont nombreux à être retournés à leurs vieilles habitudes après quelques essais infructueux. La plupart connaîtront une dérive inexorablement fatale! C’est devant ces échecs que des préjugés regrettables se sont enracinés dans les mentalités de nos prédécesseurs. Ils se sont parfois fait une fausse idée des conditions dans lesquelles on pouvait arriver à la sobriété. Beaucoup croyaient qu’il fallait avoir connu une déchéance spectaculaire pour en avoir “marre de boire”.

 

Nous avons déjà souligné que le recrutement dans certains milieux défavorisés avait donné à nos groupes une composition très bigarrée. Certains témoignages qu’on y entendait faisaient état de déchéances rappelant les romans de Zola ou “Les Misérables” de Victor Hugo. C’était à croire que les auteurs de ces témoignages s’étaient nourris de cette littérature! C’est ainsi que, pour nos prédécesseurs, le mot “alcoolique” évoquait l’image d’un ivrogne débraillé et tapageur. C’était faire fi de la misère, de la déchéance morale dont souffraient des personnes de plus belle apparence. Bill et Bob aux Etats-Unis, François, chez nous, n’ont pas dormi sous les ponts, la bouteille à la main ! D’autres, hélas! sont allés jusque-là. Il n'y a pas d’alcoolique type. Le dénominateur commun, c'est la perte de contrôle. Mais les conséquences diffèrent pour chacun. Certes, on prétend qu’un alcoolique, pour arrêter de boire,  doit d’abord avoir “touché son fond”. C’est vrai mais le fond de l’un n’est pas celui de l’autre, et tes apparences sont parfois trompeuses.

 

Vers la fin des années soixante, un nouveau membre se présente. Il s’installe à table. Il a l’air triste et accablé. Nelly, compatissante, l’entraîne dans une pièce adjacente pour lui présenter le mouvement et lui en indiquer les principes de base. Mais notre homme fond en larmes, et Nelly ne sait plus que dire... Le nouveau finit par dominer son émotion, il revient s’asseoir à la table. On lui donne la parole, et il ne résiste pas au besoin de se confier, de s’humilier, même, devant tout le monde. Pour la première fois, après des années de fidélité, l’homme, sous l’effet de la boisson, vient de tromper sa femme. Pour lui, c’est irrémédiable. Quelque chose s’est brisé. Il n’oserait plus paraître devant son épouse...

 

Cet aveu fut accueilli avec surprise. Bon nombre de gens avaient trompé leur femme dans les mêmes circonstances et n’en avaient guère éprouvé de remords. les scrupules du nouveau paraissaient disproportionnés. Certains les jugeaient même risibles! Pourtant l’intéressé lui, voyait les choses tout autrement. Il se sentait accablé par le poids de sa faute, qu ‘il considérait comme grave. Mais il eut l’impression, ce soir-là, que personne ne comprenait ses sentiments, et il se sentait très seul avec son problème...

 

S’il était difficile aux membres du groupe d’accepter des réactions qui n ‘étaient pas celles de la majorité, un autre préjugé les empêchait également d’accueillir et d’intégrer certains buveurs: c'était l’idée qu’à vingt-cinq ou trente ans, on n’avait guère de chances de s’en tirer, car on n’avait pas assez bu ! Même François se laissait influencer par toutes ces notions qui circulaient alors.

 

le nouveau, quelques jours plus tard, se présenta devant François. le hasard voulut que celui-ci connût sa famille, dont plusieurs membres exerçaient à liège une activité sociale. François n y vit pas une circonstance favorable. Il déclara au nouveau: «En appartenant à un tel milieu, vous avez peu de chances de résoudre votre problème...” Propos étonnants dans la bouche de François, mais qui reflètent les idées de l’époque,

 

Après cette intervention de Jacques, revenons-en à Marcel. Ce ne sera plus pour parler des incertitudes de François ou de l’atmosphère des réunions, Notre fondateur avait confié à Marcel deux missions importantes, dont Marcel s’acquitta très bien. La première concernait les structures du mouvement. La seconde, l’information du public. Nous allons donc examiner ces deux réalisations, dont Marcel fut à la fois l’organisateur et la cheville ouvrière.

On se souvient que François avait créé, à Liège et dans certaines villes belges francophones, un intergroupe dont il signalait l’existence le 12 mars 1962, dans une lettre adressée à Eve Marsch, à New-York. Il avait essayé, ensuite, d’étendre cet intergroupe et de lui donner un caractère international. Nous avons retrouvé dans les archives de Marcel un document qui semble confirmer ce projet. Il s’agit d’une lettre adressée à François, depuis New-York, le 13 novembre 1962 et rédigée en français. En voici le premier paragraphe

Nous avons été heureux d’avoir votre lettre et d’apprendre que vous envisagez la possibilité d’organiser un congrès à Paris, pour tous les groupes de langue française. Nous avons pris la liberté de transmettre cette information au groupe Leman à Genève, car il y a plusieurs groupes parlant français en Suisse, qui auraient intérêt à prendre part à ce congrès. Donc vous recevrez sans doute des nouvelles du groupe Leman à ce sujet.

 

Mais, selon Marcel, cette tentative d’internationalisation n’avait pas abouti, comme François l’espérait. Un peu plus tard, notre fondateur envisagea un autre projet et en confia la réalisation à Marcel celui de constituer des services centraux à l’échelle de la Belgique francophone. Le 1er décembre 1964, Marcel, sobre depuis le 31 mars 1963, se fixa comme objectif préalable de restaurer l’intergroupe. A cet effet, il rédigea la lettre suivante à l’intention de tous les groupes wallons

Depuis plusieurs mois déjà, le groupe de liège tente de coordonner les efforts des différents groupes A.A. qui se forment sous son égide dans toute la région qui l’entoure, région allant jusqu’à nos quatre frontières. Approfondissant cette idée, il en est arrivé à penser à la création d’un intergroupe A.A. belge francophone. D’accord avec quelques amis d’Anvers, de Bruxelles, de Malmédy et de Saint-Vith, réunis à liège au mois d’août 1964, la formation en a été décidée. Par manque de cohésion ou faute de renseignements, tous les groupes francophones n‘ont pas été avertis de cette initiative. Nous supposons néanmoins que vous verrez, comme nous, la nécessité de compléter les maillons de la chaîne de solidarité A.A. en Belgique et que vous voudrez bien vous joindre à nous pour atteindre ce but. Il est bien entendu que ceci ne diminuera en rien l’autonomie de chaque groupe...

 

Marcel indique ensuite quelques domaines qui pourraient relever de la compétence de l’intergroupe : la liaison entre les groupes flamands et wallons; la représentation de chaque groupe aux réunions de l’intergroupe par l’envoi de délégués; la distribution à tous les groupes d’un journal, qui existe d’ailleurs déjà; les projets envisagés pour l’organisation de congrès; l’approvisionnement en documentation, etc... Enfin, Marcel demande à chaque groupe de lui répon