Chapitre V:
La rue du Vieux-Mayeur
1. Les raisons et les modalités d’un départ
Imprévu
Le groupe des A.A. et le centre médico-social de l’A.L.F.A. semblaient relativement
bien installés dans l’immeuble qu’ils louaient boulevard Kleyer, tout près de
la maison où habitaient Suzanne et François. Pour quelles raisons, à la fin
d’un premier terme de trois ans, ont-ils résilié le bail et sont-ils allés
s’installer ailleurs? Ce départ nous a semblé d’autant plus inexplicable que
nous savions que ces deux organismes avaient envisagé, à un moment donné,
d’acheter la maison du boulevard Kleyer. A la réflexion, cependant, il nous est
apparu que ce projet d’achat devait répondre à une offre de vente du
propriétaire. Il est possible que les A.A. et l’A.L.F.A. n’aient envisagé
d’acheter l’immeuble que pour pouvoir continuer à l’occuper, mais qu’ayant fait
leurs comptes, ils aient constaté qu’ils ne pourraient jamais rassembler la
somme nécessaire. Ils se seraient alors résolus à vider les lieux. Nous n’avons
aucune certitude que les choses se soient passées ainsi, mais le scénario nous
paraît plus que vraisemblable.
Cependant, d’autres raisons ont pu jouer, au moins à titre subsidiaire,
et il est possible d’en imaginer quelques-unes. Le conseil d’administration de
l’ALLA. n’a-t-il pas, par exemple, jugé qu’il serait préférable de s’installer
en pleine ville, plutôt que dans un quartier périphérique ? Suzanne et François
n’ont-ils pas souhaité que le centre et le groupe s’éloignent de leur
propriété, de telle sorte que leur vie de famille soit bien séparée de leurs
activités extérieures ? N’ont-ils pas estimé prudent d’installer ces organismes
dans des locaux plus vastes, parce qu’eux-mêmes déménageraient un jour ou
l’autre et qu’alors, leur garage et certaines pièces de leur habitation ne
seraient plus accessibles aux A.A., aux Al-Anon et à l’A.L.F.A. ? Mais,
répétons-le, nous n’avons aucune indication réelle sur les raisons de ce
déménagement.
Une chose est pourtant étonnante, c’est que les membres du groupe des
A.A., qui s’étaient plaints des difficultés dues à la cohabitation avec le
centre médico-social de I’A.L.F.A., n’aient pas profité de l’occasion pour
chercher ailleurs un autre local, à ne partager avec personne... Il est vrai
qu’il aurait fallu procéder à plusieurs changements au même moment, et la
situation serait devenue très compliquée. Mais nous avons vu que la
cohabitation du groupe et du centre offrait aussi un certain nombre
d’avantages, auxquels il n’était pas possible, alors, de renoncer. L’un de
ceux-ci était de réduire les frais de la charge locative globale à supporter
pour l’immeuble. En effet, I’A.L.F.A., accueillant les A.A. dans ses propres
locaux, le centre s’assurait les revenus, si minimes soient-ils, d’une
sous-location. Enfin, il est possible que plusieurs membres influents des A.A.
n’aient pas désiré s’éloigner de François, dont ils appréciaient l’expérience
et la sagesse. Pourtant François venait de renoncer à la présidence du groupe
au profit de Louis, un ami de Marcel, et l’on ne peut pas prétendre qu’il ait
cherché à peser sur les décisions.
Le groupe des A.A. n’a donc pas profité de l’occasion pour se rendre indépendant. Ce n’était peut-être pas dans l’air du temps. Certes, la littérature recommandait l’autonomie des groupes. Mais on répétait partout que les A.A. et I’A.L.F.A. se complétaient De surcroît, chaque association tirait un avantage du voisinage de l’autre. Les A.A. profitaient d’une porte ouverte dix-huit heures par jour, cinq jours sur sept. L’A.L.F.A. bénéficiait de la notoriété grandissante des Alcooliques Anonymes. Et les professionnels intéressés par la psychothérapie de groupe pouvaient en étudier les effets dans ce grand laboratoire permanent que constituaient les activités et les réunions des A.A.
Nous évoquions plus haut le cas de notre ami Jacques, que son médecin
envoya chez Monsieur C. (François), rue du Vieux Mayeur. Le docteur se
posa-t-il la question de savoir s’il envoyait son patient chez les A.A. ou à
l’ALFA? La seule chose qui l’intéressât, c’était apparemment que son client,
auprès de Monsieur C., pourrait trouver une solution. Que le local des
Alcooliques Anonymes se soit situé là où ailleurs n’aurait rien changé ! La notoriété
de François était grande, c’est indéniable. C’était donc vers lui que la
plupart des médecins dirigeaient leurs clients éthyliques. Auraient-ils
témoigné la même confiance à l’égard d’un groupe des A.A. ? A cette époque, on
peut en douter.
Les locaux que I’A.L.F.A. loua rue du Vieux-Mayeur occupaient le
rez-de-chaussée d’une ancienne maison de maître. Ils se composaient de trois
grandes pièces en enfilade, qui pouvaient, soit communiquer, soit être séparées
les unes des autres par des portes à plusieurs battants. La première de ces
pièces prenait jour sur la rue, et la dernière, sur le jardin. La pièce
intermédiaire était un peu plus sombre que les deux autres. On accédait à ces
trois pièces par des portes donnant sur un vestibule, qui s’amorçait au sommet
d’un escalier en marbre blanc. Au pied de celui-ci, se trouvaient une ou deux
pièces en sous-sol, dont l’une avait dû servir de cuisine, et, au fond du
corridor, une kitchenette communiquant avec la pièce donnant sur le jardin. Il
fut décidé que I’A.L.F.A. se réserverait les deux premières pièces. Celle qui
prenait jour sur la rue servirait à recevoir les visiteurs. Celle qui était
sans fenêtres servirait de bureau et de dépôt d’archives. Mais la pièce située
à l’arrière serait accessible aux membres des A.A. les soirs de réunion, et
aussi à d’autres moments, selon les besoins ainsi que la kitchenette équipée
d’un évier avec l’eau courante, d’un réchaud à gaz et d’une ou deux armoires de
rangement. Cette grande pièce accueillerait aussi les séances des Al-Anon et
celles de 1’A.L.F.A. quand elles rassembleraient un public nombreux. Les
petites pièces du sous-sol ne reçurent pas d’affectation particulière elles
serviraient pour les réunions de quelques personnes, par exemple, celles du
comité. La pièce où se tiendrait les réunions ordinaires des A.A., qui avaient
lieu deux fois par semaine, était occupée en son centre par une très grande
table, probablement constituée par plusieurs tables juxtaposées et recouvertes
d’un tapis, autour de laquelle étaient disposées vingt-cinq à trente chaises.
Il en fallait bien autant pour accueillir les participants de cette époque-là.
Le modérateur s’installerait à un bout de table, le dos contre la porte de la
pièce du milieu.
Un mot au sujet de ce modérateur et
de la manière dont se tiennent les réunions chez les A.A. Les Américains
appellent chairman le meneur de jeu.
Ce mot se traduirait en français par l’orateur
ou le conférencier Mais le mot
modérateur rend mieux compte du travail accompli par celui qui préside. Il
s’agit souvent d’un membre que le hasard ou la bonne volonté désignent parmi
ses pairs, pour la seule durée d’une réunion. Quel est son rôle ? proposer un
sujet, parfois par le biais d’une lecture, et donner la parole aux
intervenants, en évitant que plusieurs personnes ne parlent en même temps ou
que le débat ne se concentre sur deux ou trois personnes. Aux Etats-Unis, nous
expliquait récemment un certain Dan, venu d’Arlington, le chairman souhaite la bienvenue à chaque intervenant et le remercie
par avance. Ainsi les interventions sont-elles ordonnées, et la réunion
paisible. Il n’y a jamais de brouhaha. Chacun, même le plus timide, peut ainsi
faire part de ses expériences et de ses réflexions. Le chairman adopte un ton calme et pondéré dans ses interventions,
qu’il réduit au strict nécessaire. Chez nous aussi, le modérateur est le plus
silencieux des participants, du moins quand la réunion se déroule bien. Le
modérateur n’a pas à donner son avis, et, s’il le donne, son avis ne prévaut
nullement sur celui de quiconque. Le modérateur est un membre parmi d’autres,
qui n’a de supériorité sur personne.
2. Des réalisations Intéressantes
Si l’année 1964 n’avait pas été celle des grands changements, hormis le
remplacement de Madeleine Bernès par Antoinette de Lamine au poste d’assistante
sociale, l’année 1965 allait être celle, non seulement du déménagement, mais
encore d’un certain nombre de réalisations intéressantes, dont la plupart
furent l’aboutissement d’initiatives et d’efforts antérieurs.
Chez les Al-Anon, une femme, une épouse d’alcoolique se montre, depuis un
certain temps, de plus en plus active, de plus en plus entreprenante. C’est
Marthe, l’épouse de Roger. Nous nous étions rendus chez eux pour recevoir leur
témoignage sur les premières années, si bien que nous en avons déjà parlé.
Marthe et Roger peuvent être considérés comme de grandes figures des années
soixante. Au moment où Suzanne est de plus en plus accaparée par l’A.L.F.A.,
Marthe joue un rôle de plus en plus important chez les Al-Anon. Elle y prend la
relève de Suzanne. Comme celle-ci, elle reste toujours pendue au téléphone,
anime des réunions, répond à des appels à l'aide, noue des contacts avec des
groupes éloignés... Seulement, autant que nous le déplorons pour Suzanne, nous
savons qu’une telle activité est difficile à cerner t Elle s’intercale entre
deux tâches ménagères et ne laisse de traces que sur la taque de la cuisinière,
quand une casserole a débordé... Nous sommes pourtant sûrs que Marthe a pris
des contacts avec des Al-Anon de Bruxelles, afin d’organiser des échanges de
vues et de chercher, à travers un partage des expériences, une plus grande
efficacité et une plus grande unité dans l’action.
Chez les A.A.,où , sous l’impulsion de Marcel, les structures nationales se
mettent en place pour coordonner et harmoniser l’action des groupes, deux
grandes manifestations publiques vont s’organiser, qui seront le prélude à bien
d’autres dans les années soixante. La première est le congrès de Wiesbaden. Il
fut mis sur pied par des Allemands, mais permit à des Belges, wallons comme
flamands, à des Français et à des Suisses de se rencontrer, de faire
connaissance, d’échanger des idées et de dresser des plans sur l’avenir. A en
juger par les réflexions de ceux qui y participèrent, le principal mérite de
ces rencontres fut peut-être de permettre à quelques-uns d’échafauder de grands
projets. Certes, les réalisations envisagées procédaient davantage d’un élan du
coeur que d’une étude. Mais il est fréquent que des pulsions affectives précèdent
les grandes créations. On pourrait même se demander dans quelle mesure elles ne
les suscitent pas
C’est Marcel qui représentait le groupe et peut-être l’intergroupe au
congrès de Wiesbaden. Le délégué français s’appelait Manuel. C’était un noble
d’origine espagnole qui fréquentait un groupe à Paris. François fera la
connaissance de Manuel et entretiendra des relations avec lui durant plusieurs
années. Est-ce à Wiesbaden que les deux hommes se rencontreront? C’est
possible, mais nous ne savons pas avec certitude si François fit le
déplacement.
Ce congrès, à caractère cosmopolite par le grand nombre des étrangers qui
s’y rendirent, eut lieu le 15 juin 1965. Le congrès des Alcooliques Anonymes
belges d’expression française, le premier du genre, devait se dérouler à Liège,
le 24 octobre de la même année. Au départ d’une suggestion de François, Marcel
s’était fait l’artisan de cette vaste organisation. Seulement, nous n’avons pas
pu disposer du dossier relatif à ce premier congrès. Marcel l’avait remis à
Jean-Marie au moment où celui-ci s’est chargé (avec Nelly précisément)
d’organiser un autre congrès qui devait se tenir à Liège, lui aussi. Jean-Marie
reconnaît avoir effectivement reçu ce dossier de Marcel, mais il déclare
l’avoir confié, avec celui que lui-même venait de constituer, à un membre des
Services centraux censé regrouper et conserver toute la documentation.
Malheureusement, à cette époque-là, les Services centraux commençaient à battre
de l’aile. Le département des archives est allé à vau l’eau, et il n’a jamais
été possible de remettre la main sur ces dossiers, ni sur beaucoup d’autres.
Faut-il penser que leur disparition arrangeait bien certaines personnes, qui,
déjà, avaient d’autres choses en tête? C’est ce que l’on dit parfois. Mais nous
nous garderons bien de reprendre à notre compte cette interprétation
machiavélique.
Pour en revenir à ce tout premier congrès, Marcel nous a déclaré, lorsque
nous l’avons rencontré à son domicile, qu’il avait demandé au docteur Goffioul
de faire un exposé à la séance publique de l’après-midi, pour expliquer le rôle
et affirmer l’utilité des Alcooliques Anonymes dans le rétablissement des
buveurs pathologiques; qu’il avait demandé à Maître Ranscelot de traiter
l’aspect juridique de l’alcoolisme et qu’un prêtre avait été pressenti pour
situer cette maladie dans la perspective religieuse. En l’absence de documents,
nous pouvons nous faire une idée sur le programme de la séance publique.
Rappelons que ce tout premier congrès des Alcooliques Anonymes d’expression
française valut aux organisateurs un message de félicitations de Bill lui-même.
Coïncidence fâcheuse le congrès et le déménagement eurent lieu au même
moment. Or la date du congrès avait été fixée longtemps à l’avance. Si le
déménagement avait, lui aussi, été prévu de longue date, on se serait arrangé
pour que les deux ne tombent pas en même temps. Qu’est-ce qui a pu provoquer
cette coïncidence malheureuse ? Ne confirmerait-elle pas la lèse du départ
forcé, qu’on aurait espéré jusqu'au dernier moment pouvoir éviter, comme nous
l’expliquions au début de ce chapitre ? Il faudrait, pour répondre à cette
question, connaître toutes les tractations financières qui permirent à
I’A.L.F.A. de naître et de grandir, mais le lecteur comprendra que nous n’ayons
pas eu accès aux secrets de cet ordre. Leur importance est marginale
d’ailleurs, et nous en avons dit, déjà, bien assez sur le sujet
3. La recherche d’un second souffle
Nous avons rencontré Evelyne Libert, qui travailla au centre
médico-social de I’A.L.F.A., de janvier à septembre 1967, c’est-à-dire durant
les années qui précédèrent l’arrivée de Gilbert Yans.
Evelyne Libert nous a laissé l’impression qu’elle était une femme hors du
commun. Son curriculum vitae, d’ailleurs, en témoigne. Elle enseigna chez les chanoinesses
de Jupille, envisagea d’entrer dans cet ordre religieux, quitta pourtant la
communauté pour aller enseigner au Zaïre comme professeur d’histoire, revint
habiter rue du Vieux-Mayeur et travailler à I’A.L.F.A., puis partit à Bruxelles
s’occuper des Archives Royales. Retraitée en 1988, elle souhaita se rendre
utile et revint travailler bénévolement à I’A.L.F.A., où elle continue encore
aujourd’hui à rendre des services.
Comment Evelyne Libert fut-elle amenée à travailler à l'A.L.F.A., en
janvier 1967? Grâce à l’entremise du chanoine Gillard, toujours lui Il est vrai
que, si on est le fils d’un commissaire de police et le frère d’une directrice
d’école d’assistants sociaux, on connaît mieux que quiconque les détresses
humaines, et que si l’on est curé-doyen d’une paroisse fiche, où habitent des
personnes influentes, on sait aussi à quelle porte frapper pour obtenir des
fonds ou des appuis. N’empêche que le chanoine Gillard ne se contentera pas de
donner un emploi à Evelyne Libert: Il se chargea de la rétribuer au moyen d’une
caisse notre, dira-t-elle ! Cette
intervention financière confirme ce que nous pensons déjà depuis longtemps
1’A.L.F.A. manquait de ressources. Grâce aux maigres interventions des pouvoirs
publics et aux largesses de quelques mécènes grâce aussi à quelques combines,
I’A.S.B.L. parvenait à rétribuer François et Antoinette de Laminne,
respectivement comme secrétaire et assistante sociale. Mais elle n’aurait pas
pu supporter la charge d’un troisième traitement, qui, pourtant, d’après le
chiffre avancé par la bénéficiaire, restait des plus modestes. En dépit de ce
que certains prétendaient, le centre médico-social n’était, financièrement,
guère florissant. Pendant une longue période, ce fut le sens du dévouement
plutôt que l’appât du gain qui incita les professionnels à s’y faire embaucher!
Et nous ne sommes pas sûrs que les choses soient tellement différentes
aujourd’hui... Voilà, une fois de plus, qui souligne la mauvaise foi des
détracteurs de François. Faut-il donc toujours que les meilleures intentions
soient décriées ? Le parcours de Suzanne et de François montre qu’il est
impossible de se dégager de la masse des inactifs et des contestataires pour
faire oeuvre utile, sans être automatiquement soupçonné de basses connivences,
financières ou autres, par ceux-là même à qui l’oeuvre profite.
Evelyne Libert arrivait tous les matins à sept heures dans les bureaux de
I’A.L.F.A. Elle était toujours la première, car elle avait l’avantage d’habiter
juste en face du centre médico-social. Quel était son travail ? Il consistait à
recevoir toutes les personnes qui se présentaient. C’était des gens de toutes
les conditions. On accueillait même parfois des membres de la haute société
l’alcoolisme frappe les riches comme les pauvres. Ensuite, il fallait établir
un dossier pour tous les visiteurs. Mais le travail ne consistait pas seulement
à recevoir, il comportait aussi des visites de malades, à leur domicile ou dans
des institutions. Evelyne Libert se souvient ainsi que, souvent, François
conduisait des alcooliques à Henri-Chapelle, chez les frères Alexiens, et
qu’elle-même s’est un jour rendue à Malmédy, à la clinique Reine Astrid, où
déjà le docteur Binot soignait les toxicomanes. Puis elle évoque un souvenir
plus précis, celui d’une certaine Lydia, qui ne parvenait pas à arrêter de
boire et qu’on avait placée à l’hôpital de Bavière. Evelyne allait passer
parfois un après-midi aux côtés de Lydia. Mais un jour Lydia voulut sortir de
l’hôpital. Son envie était en fait d’aller boire un verre avec Evelyne dans un
café des environs I
— Un verre, je vous le promets, rien qu’un seul...
Evidemment, les choses tournèrent mal. Lydia insista pour qu’on la
reconduise à Verviers chez son Robert...
Ce qui montre bien dans quel état de déraison était la malheureuse, c’est
qu’elle portait à bout de bras un sac d’une lourdeur extrême. Pourquoi un tel
poids, se demandera-t-on? Que pouvait contenir ce sac P Des lingots d’or? La
réponse est stupéfiante des pierres
Evelyne appréciait François. Elle l’avait écouté narrer quelques épisodes
tragiques de son enfance et elle avait compati. Mais Evelyne admirait Suzanne.
Pour elle, c’était Suzanne qui avait permis à François de ne plus boire, car
elle l’avait soutenu, sans en avoir l’air, dans toutes les initiatives qu’il avait
cru devoir prendre pour assurer sa sobriété. Selon Evelyne, Suzanne avait
littéralement sauvé François et
continuait à le “porter à bout de bras”. C’est elle qui avait les inspirations,
concevait les projets, dressait les plans... puis s’arrangeait pour faire
croire à François que ces idées venaient de lui I
Ce portrait, où François semble être le ludion de Suzanne, laissera
sceptique. Nous-mêmes le livrons avec des réserves. Ce n’est pas que nous doutions
de la sincérité d’Evelyne Libert. Mais nous avons constaté que les témoignages
étaient plus souvent sincères qu’objectifs. On peut le comprendre. Les témoins
s’expriment avec le cœur plutôt que la raison. Au moment des faits, beaucoup se
trouvaient émotivement impliqués les alcooliques par la métamorphose qu’ils
subissaient, les collaborateurs bénévoles par la compassion qu’ils ressentaient
ou par l’idéal qu’ils poursuivaient, et les collaborateurs rétribués par
l’exploration qu’ils entreprenaient d’un domaine nouveau et par le fait que
leur sort dépendait d’une institution d’avenir incertain. Voilà des
circonstances qui ne favorisent pas toujours l’objectivité ! C’est donc avec
prudence que nous livrerons les témoignages, et après avoir procédé à des
recoupements. Dans le cas présent, des éléments confirment les vues d’Evelyne,
et d’autres les infirment. Au lecteur de juger!
Voyons d’abord ce qui peut accréditer les propos d’Evelyne.
Nous avions été frappés, nous l’avions dit, par une ressemblance qui
existait entre la mère et l’épouse de François. Si cette ressemblance n’est pas
fortuite (et, selon Jacques, le fils de nos fondateurs, elle ne le serait pas),
on peut supposer que François ait choisi une des deux femmes pour retrouver
l’autre. Si c’est le cas, s’étonnera-t-on qu’il se soumît à Suzanne et se
laissât régenter par elle?
Lors de notre dernière entrevue avec Elisabeth, au chevet de son père,
nous avions convenu d’établir un document qui fît connaître l’action de nos
fondateurs. Mais ce qui comptait le plus pour Elisabeth, c’est que l’œuvre de
sa mère, décédée un peu plus tôt, ne tombât jamais dans l’oubli. Ne faut-il pas
en conclure qu’Elisabeth jugeait les réalisations de Suzanne plus importantes
que celles de François?
Suzanne apparaissait plus robuste que son mari. Elle avait les gestes
plus prompts et la démarche plus décidée. Sa voix était plus chaude, plus
sonore, et son articulation, plus incisive. Suzanne n’avait pas altéré sa santé
par des excès de boisson dont son mari, lui, gardait des séquelles. Enfin la
foi de Suzanne était restée plus constante que celle de François, qui avait
connu des hauts et des bas. Suzanne avait d’ailleurs reçu certains signes qui
l’avaient renforcée dans ses convictions.
Tous ces faits sont de nature à confirmer les vues d’Evelyne. Seulement
il en est d’autres, qui paraissent les infirmer.
Le plus important n’est-il pas que François ait un jour cessé de boire?
Il n’y a qu’une minorité d’alcooliques qui se rétablissent. C’est donc un
exploit I Mais dans quelles conditions renonça-t-il à l’alcool P Suzanne
n’était pas présente, ou, alors, n’était pas intervenue. C’est François
lui-même qui a sollicité l’aide d’un prêtre, puis qui, sur ses indications,
s’est rendu au siège du Bien-Etre social.
C’est tout seul qu’il a pris l’initiative de ces démarches puis qu’il les a
effectuées, Dieu sait dans quel état!
Mais François n’entendait pas se rétablir seul. Il souhaitait associer
d’autres alcooliques à son propre relèvement. Qu’on se rappelle son
empressement à se rendre aux Sans-Logis, où
Gaston l’attendait I Durant des années, François s’est efforcé d’aider d’autres
alcooliques à se rétablir. Et il a poursuivi son action malgré les critiques et
les attaques dont il fut l’objet, jusqu’à ce que la maladie le doue chez lui et
le voue à l’inaction.
Finalement, quels furent les rôles exacts de Suzanne et de François ? Qui
menait le jeu? Qui se contentait d’obéir? Etait-ce Suzanne qui, comme le
pensait Evelyne, avait permis à François de ne plus boire, en le soutenant,
sans en avoir l’air, dans toutes les initiatives qu’il avait cru devoir prendre
pour assurer sa sobriété? Est-ce que Suzanne, comme le dit Evelyne, avait porté
son mari à bout de bras? Etait-ce elle qui concevait les projets, dressait les
plans... puis s’arrangeait pour faire croire à François que les idées venaient
de lui?
Pour
nous, ce sera toujours un mystère, et nous préférons qu’il en soit ainsi...
Evelyne reconnaît qu’elle n’a jamais pu faire la distinction entre
1’A.L.F.A et les A.A. Durant les huit ou neuf mois au cours desquels elle a
travaillé, elle a toujours plus ou moins confondu les deux organismes. Cette
confusion est devenue fréquente au fil du temps chez bon nombre d’observateurs.
Même François n’a pas toujours, lui non plus, su faire la différence. Ainsi, il
avait pris l’habitude d’accompagner Suzanne quand celle-ci présidait les
réunions du conseil d’administration, et il a fallu qu’un jour, quelqu’un lui
dise Votre place n ‘est plus ici ! François
en a souffert et Suzanne aussi, assurément. Il fallait clarifier la situation,
et, d’autre part, François ne voyait pas très clair dans les questions
financières ou administratives, que Suzanne semblait maîtriser beaucoup mieux.
Cette réflexion éclaire à souhait la complémentarité des rôles. Si il y a
eu des confusions inévitables, elles n’ont pas entamé la crédibilité du centre,
l’A.L.E.A. a évolué, et les A.A. ont prospéré, peut-être même plus tôt que dans
d’autres régions. N’est-ce pas l’essentiel ?
Evelyne a eu l’occasion d’accompagner Suzanne et François dans un voyage
à Paris, au c ours duquel François avait rencontré plusieurs membres des A.A.
français. C’est peut-être à cette occasion qu’il fit la connaissance de Manuel,
ce noble d’origine espagnole dont nous avons parlé. Evelyne a conservé le
souvenir d’une histoire qu’il racontait volontiers Manuel appartenait à une
vieille famille bourgeoise de Catalogne, et ses ancêtres, à un moment donné,
eurent le privilège de pouvoir entrer dans la cathédrale de Barcelone montés
sur un cheval blanc. Manuel en parlait-il parce que c était la vérité ou pour
se faire valoir P Toujours est-il que l’histoire lui avait valu d’être appelé
par ses amis L’Espagnol au cheval blanc. De
Paris, Evelyne se souvient encore de cette soirée où, avec Suzanne, elle se
retrouva dans une boîte pour homosexuels Il y avait là deux amis, dont l’un semblait alcoolique et
que l’autre essayait de ramener sur le droit chemin. A Paris, Evelyne a aussi
rencontré une certaine Annie, qui est peut-être celle que l’on retrouvera au
C.F.E. (Comité Francophone Européen) des années plus tard, où Manuel fera lui
aussi une apparition, mais.., pas sur un cheval blanc !
*
* *
Si François, pour certaines choses, était peut-être à la remorque de Suzanne,
du côté cœur, en revanche, il ne manquait pas d’initiative.
Une dizaine de personnes, parmi lesquelles deux ou trois femmes,
descendent de voitures sur le parking d’un hôtel-restaurant, à la campagne.
Deux ou trois hommes se dirigent vers un minibus, qui faisait partie du convoi.
Ils en descendent précautionneusement un fauteuil roulant dans lequel est assis
un infirme. Celui-ci ébauche un sourire en voyant le paysage qui l’entoure. Il
prononce, d’une voix un peu déformée
— Quelle chance !Je vais aller sur les balançoires!
Il y a, en effet, des jeux pour enfants tout autour de l’établissement.
Les pelouses sont d’un beau vert lumineux, qui tranche sur le vert sombre des
sapinières, et, par une échappée, on aperçoit un plan d’eau qui miroite au soleil.
Le groupe, après avoir respiré à pleins poumons et contemplé la nature, se
dirige vers le restaurant. Deux ou trois hommes sont nécessaires pour pousser
le fauteuil roulant, qui semble anormalement lourd et difficile à manœuvrer.
Qui est ce handicapé, lié sur son siège et raccordé
à toutes sortes d’appareils? Un alcoolique? Pas du tout! Il s’agit de Paul
Dermont. Beaucoup de Liégeois l’ont connu quand il était présentateur des
spectacles de variétés qui passaient entre deux films dans un cinéma de la ville.
Le malheureux a contracté cette maladie virale appelée la poliomyélite, connue
aussi sous le nom de paralysie infantile. Le virus détruit les centres nerveux,
ce qui réduit, puis supprime la mobilité, et quand la paralysie atteint les
voies respiratoires, c’est la mort. On la retarde en plaçant le malade dans un
poumon d’acier. C’est un tube horizontal dans lequel le corps disparaît
entièrement. La tête seule émerge. Des miroirs permettent, au patient
immobilisé, d’apercevoir ses visiteurs ou de regarder la télévision. Mais, à un
stade antérieur, le malade peut parfois se déplacer sur un fauteuil roulant,
grâce à un appareil respiratoire transportable.
C’est ce qui avait permis à Paul Dermont de se rendre sur les bords du
lac de Robertville, en compagnie de François et de quelques membres des A.A.
L’hôtel restaurant leur était connu parce que le patron, à la suite d’un
problème de boisson, avait fréquenté le mouvement pendant quelque temps. Une
photo a même été prise, devant l’établissement, avec presque tous les membres
du groupe de Liège, disposés sur deux rangs. Cette photo est connue : elle a
été tirée à de nombreux exemplaires et en plusieurs formats. Il y en avait une
au mur, dans la maison de Suzanne et François. Marcel, quand nous lui avons rendu
visite, a pu reconnaître toutes les personnes photographiées. C’étaient, par
ordre alphabétique Albert, André, Etienne, François, Georges, 1-lenri, Henri,
Henri, Joseph, Léon, Malon, Marcel, Prosper, Roger, Roger, Simone. Certains
étaient membres du groupe depuis le début. D’autres sont arrivés après 1963,
mais avant le déménagement. Il y a aussi, parmi ces personnes, des membres des
groupes de Seraing et de Malmédy, qui prenaient part, eux aussi, aux
excursions.
Ce sont ces gens-là qui, à l'instigation de François, avaient amené Paul
Dermont au bord du lac de Robertville, où ils avaient l’habitude de passer
certains de leurs dimanches. Et d’avoir vu le malade réagir aussi
courageusement et conserver un si bon moral dans d’aussi tragiques conditions
les aidait, eux, à supporter plus facilement les difficultés de leur propre
vie. Mais ce qui frappe surtout, c’est que nos prédécesseurs, et François le
premier, savaient compatir aux souffrances d’autrui et tendre, quand ils le
pouvaient, une main secourable. C’est peut-être un exemple à méditer. Mieux:
c’est l’une des clés de notre rétablissement.
*
* *
Gilbert, dans le cadre de son stage de fin d’études, avait assisté à une
réunion dans l’immeuble du boulevard Kleyer. Un certain nombre de personnes que
nous avons interrogées avaient, elles, participé à ces réunions du début, soit
dans le garage, soit dans l’habitation. Or, nous n’avons pas retiré de leurs
témoignages l’impression que ces réunions étaient conduites de manière
méthodique. Il s’agissait plutôt d’un tour de table, où chacun parlait de son
propre cas, ou, alors, de discussions informelles sur un point du programme,
sans que celui-ci ait fait l’objet d’une étude systématique.
Maïs voici que, fin avril 1967, Antoinette de Laminne part en Suisse pour
s’y marier et que, début mai, Gilbert Yans arrive à 1’A.L.F.A. pour remplacer
sa collègue. Or, à cette époque, les réunions des A.A. vont prendre une autre
tournure. L’une des raisons est peut-être que I’A.L.F.A. organise aussi des
réunions, qu’elles ont du succès, et que chacun des organismes cherche, sinon à
rivaliser avec l’autre, tout au moins à manifester sa spécificité. D’autre
part, l’année 1967 voit arriver dans les groupes des personnalités influentes
Léon (en janvier), Jean-Marie (en avril), Henri (en août), Nelly (en
septembre), des membres dynamiques comme Albert, Arthur, Nicolas, Raymond (le
facteur) et aussi Marie, la future animatrice du groupe des femmes se
réunissant le lundi après-midi. Il y a certaines périodes où les arrivées se succèdent,
où les nouveaux se rétablissent bien et jouent un rôle important. Est-ce
l’effet d’une conjonction astrale ? Le résultat d’un climat social ou politique
? En 1968, l’esprit était à la contestation, surtout chez les jeunes. Faut-il y
voir la raison de cet apport de sang neuf? Faute de pouvoir l’expliquer, actons
simplement le fait.
Les réunions de I’A.L.F.A. sont des séances de psychothérapie de groupe,
dans lesquelles le modérateur joue un rôle très peu directif et où
n’interviennent pas de notions religieuses ou spirituelles. Ces réunions sont
accessibles, non seulement aux buveurs et aux pharmacodépendances, mais encore
aux personnes de leur entourage. Les réunions des A.A. sont aussi des réunions
de psychothérapie de groupe, même si elles se présentent rarement comme telles.
Mais le modérateur y joue parfois un rôle assez directif, et les valeurs
spirituelles, voire religieuses, y sont fréquemment évoquées. Contrairement aux
réunions de I’A.L.F.A., les réunions ordinaires, chez les A.A., ne sont pas
accessibles aux membres de la famille. Une autre différence est aussi que, chez
les A.A., il n’est pas rare d’effectuer des démarches auprès de buveurs en
rechute ou qui ne connaissent pas encore le mouvement. Les personnes qui
assistent aux réunions de I’A.L.F.A. ne semblent pas connaître ces
préoccupations. Elles restent davantage centrées sur elles-mêmes et leur
famille, sans avoir, comme les membres des A.A., le souci des alcooliques qui souffrent encore. C’est
peut-être pour cela que les liens semblent moins étroits entre les membres de
I’A.L.F.A. qu’entre les membres des A.A. Mais les conflits y sont aussi moins
virulents Une autre différence doit encore être soulignée. Comme les réunions
de 1’A.L.F.A. rassemblent de nombreux conjoints d’alcooliques, la restauration
du couple et de la cellule familiale est souvent à l’ordre du jour. Elle est
souvent présentée comme un facteur important de rétablissement, soit à titre de
moyen, soit à titre d’objectif. En revanche, lors de leurs réunions fermées,
les A.A. échappent à l’influence directe de leurs proches.
Ainsi peut-on dire que les réunions de I’A.L.F.A. exerçaient plutôt une
action centripète, et celles des A.A., une action centrifuge. Mais tous les participants
ne sont pas également sensibles à cette différence.
Quand Gilbert est arrivé, un certain nombre de personnes fréquentaient
uniquement les réunions de l’A.L.F.A., et un certain nombre d’autres,
uniquement celles des A.A. Mais la plupart iraient bientôt d’un côté comme de
l’autre. Ils ne sauraient même pas toujours où ils étaient I On peut le
comprendre. Si les jours différaient, les réunions se tenaient toutes à la même
heure, dans le même immeuble et dans la même pièce. L’anonymat était partout de
règle, et on ne se connaissait que par les prénoms. François et quelques autres
modéraient les réunions des A.A. et de I’A.L.F.A. Comment les gens
pouvaient-ils s’y retrouver? Ainsi, beaucoup de personnes assimilaient les deux
mouvements, passaient de l’un à l’autre, transportaient dans le second ce qui
appartenait au premier et favorisaient ainsi l’uniformisation des rites et des
méthodes. Par réaction, les responsables tentèrent d’affirmer clairement, de
manifester ostensiblement la spécificité des deux mouvements. L’A.L.F.A. se
lança dans la psychologie, et les AA,, dans l’étude du Big Book
L’étude du Big Book? Il ne
faudrait pas s’en faire une trop haute opinion. Le modérateur commençait
souvent par lire cette fameuse page intitulée Notre méthode, qui nous paraît relever davantage de la publicité
que de l’information, et avoir été inspirée par des rêves plutôt que par des
réalités. Ensuite, le modérateur entreprenait la lecture d’un chapitre, parfois
complet, de l’ouvrage. Comme il n’avait pas répété la veille et qu’il n’avait
sous les yeux qu’une mauvaise traduction, on sentait qu’il ne comprenait pas
toujours ce qu’il disait, L’auditoire, alors, s’agitait... ou s’endormait I
L’épreuve achevée, le modérateur fermait son livre, puis posait invariablement
la même question:
--Voilà! Alors, qu’en pensez-vous?
La lecture venait d’évoquer tant de choses différentes que personne ne
savait de quoi il fallait parler. Le silence régnait. Puis quelqu’un, qui avait
été frappé par une idée, par une phrase, par un mot, souhaitait réagir. Ce dont
il discourait n’avait peut-être pas d’intérêt ni de rapport direct avec le
sujet du chapitre, mais qu’importe Un de ses compagnons prenait ensuite la
relève, ergotait sur un détail, puis la discussion s’enlisait... C’était donc
le moment que les ténors du groupe attendaient pour monopoliser la parole à
leur profit, sous le couvert de l’intérêt général. Les jours fastes, ils
ressassaient de vieux souvenirs, et les jours néfastes, poursuivaient leurs
querelles en prenant l’auditoire à témoin de leur bon droit, Il fallait un
modérateur à poigne pour les faire taire, et ce n’était pas toujours le cas.
Mais si on parvenait à les museler, ils se rendaient dans un café des environs,
après la réunion, pour y reprendre leurs discussions. Elles duraient parfois
jusqu’à l’aube...
Quand Léon est arrivé, il a pris le temps de se rétablir, puis il a
cherché à ce que les réunions s’améliorent. Léon s’était vu confier la charge
de rassembler et de distribuer les publications. Comme il remplira cette
fonction durant des années, on l’appellera Léon
littérature. Mais il ne tardera pas à découvrir une brochure, éditée en
Suisse, qui contient un excellent commentaire des douze étapes. Le texte en est
beaucoup plus clair, plus simple et plus compréhensible que celui du Big Book Aussi quand Léon assurera le
rôle de modérateur, il utilisera
cette brochure pour la lecture initiale. Et si l’on sait que Léon avait fait du
théâtre en amateur et qu’il savait particulièrement bien mettre un texte en valeur,
on comprendra que les réunions aient pris, grâce à lui, un intérêt nouveau.
Malheureusement, cette brochure suisse ne fait pas partie des publications
officielles du mouvement. Elle a cessé d’être distribuée.
Les réunions de 1’A.L.F.A. se déroulaient autrement. Elles ne
s’appuyaient pas sur un livre et ne comportaient aucun rite. Elles donnaient
l’impression d’être plus spontanées, plus improvisées que celles des A.A.. Le
modérateur s’appliquait à n’exercer aucune pression, aucune influence sur les
participants. Quand François modérait, il adoptait ostensiblement cette
attitude non-directrice, quitte à laisser s’établir de longs silences, parfois
pesants. Quelqu’un prenait la parole pour déclarer, par exemple
— Hier soir, j’ai bu un verre parce que je me sentais nerveux...
François disait alors, sur un ton neutre
— Jacques nous annonce que, hier soir, il a pris un verre parce qu’il
était nerveux.
Et il attendait une réaction au sein du groupe. Elle pouvait se produire
sous la forme d’une question. Quelqu’un pouvait demander, par exemple:
— Tu as bu un verre, ou tu en as bu plusieurs?
Mais cette réaction pouvait aussi prendre la forme d’un reproche
— Si on doit se remettre à boire chaque fois qu’on se sent nerveux, on
n’en sortira jamais. Il faut savoir ce que l’on veut...
François enchaînait:
— Emile nous dit que l’on doit savoir ce que l’on veut. Est-ce aussi
l’avis d’autres personnes?
Et la réunion se poursuivait ainsi, pas à pas, au fil des interventions,
que le modérateur laissait venir, sans les susciter ni les orienter. La méthode
permettait à chacun de formuler son opinion, de manifester ses sentiments, de
relater ses faits et gestes. C’était son grand avantage. En revanche, elle ne
stimulait pas les discussions, et le groupe restait passif, sinon somnolent. De
longs silences, parfois, séparaient les interventions, et celles-ci manquaient
souvent de relief. On n’avait jamais l’impression, en partant, d’avoir discuté
d’un sujet précis, d’être parvenu à une conclusion. Il était même difficile de
faire la synthèse de ce qu’on avait entendu, et on n’emportait, au mieux, que
des fragments épars de sagesse ou de savoir. C’étaient les inconvénients de la
méthode.
Quand Gilbert modérait, les choses étaient un peu différentes. Avec sa
formation psychologique, il s’intéressait davantage aux mécanismes du
comportement. Il essayait de découvrir les ressorts qui avaient poussé telle ou
telle personne à réagir d’une certaine manière. Il posait des questions, par
exemple, pour connaître les circonstances précises d’une rechute et essayer
d’en discerner les causes profondes. Dès lors les réunions prenaient plus
d’intérêt. Mais Gilbert restait tributaire des confidences qu’on voulait bien
lui faire, des détails qu’on acceptait de lui fournir. Or, il y avait des jours
de soleil et des jours de pluie...
Habituellement un principe de neutralité régissait l’attitude du
modérateur. François et Gilbert s’y soumettaient facilement. Suzanne était plus
impulsive. Elle ne parvenait pas toujours à refréner ses manifestations
d’enthousiasme ou de dépit, et cédait parfois à la tentation, bien naturelle,
de prodiguer des conseils. Il y avait encore d’autres modérateurs, sur le
travail desquels nous n’avons recueilli aucune information.
C’étaient les psychologues Hubert Duchesne et Albert Janssens, le docteur
Emile Binot et le prêtre-ouvrier Louis Flagothier, auxquels il faut ajouter
certains anciens du groupe des A.A. Un détail encore : à un certain moment, les
réunions de I’A.L.F.A, faisaient l’objet d’un rapport écrit. Une sténographe,
mademoiselle Francine Lonchay, prenait des notes, puis deux ou trois personnes
successivement se sont chargées de la rédaction de comptes rendus Mais cette
pratique du rapport écrit fut rapidement abandonnée. Elle était de nature à
inquiéter certaines personnes, à les dissuader de faire des confidences ou,
tout simplement, de prendre la parole. Ces rapports ont pu constituer une base
d’étude pour comprendre la réaction des alcooliques, analyser leurs problèmes
et jalonner les étapes de leur rétablissement.
En dépit de certaines erreurs, la conduite des réunions ordinaires
s’améliora grandement à cette époque par rapport à ce qui s’était fait dans le
garage ou chez les A.A. en général. François avait été l’artisan principal de
cette évolution. Des méthodes de travail spécifiques, tant à l’A.L.F.A. que
chez les A.A., avaient été mises au point et étaient régulièrement appliquées.
Les idées étaient parfois venues de loin. François avait en fait visité
beaucoup de groupes des A.A., mais aussi différentes institutions traitant des
alcooliques. Il avait rencontré beaucoup de personnes expérimentées et il les
avait interrogées sur leurs méthodes de travail. Mais surtout François avait
subi un stage de quatre semaines, puis un second de trois semaines,
respectivement en 67 et en 68, au sein d’une équipe thérapeutique de
réadaptation pour alcooliques à la maison de Trois-Rivières au Canada. A la suite de ces deux stages, et,
probablement au vu d’un mémoire qu’il aura rédigé, François se verra décerner,
par l’université de Sherbrooke, un certificat d’études post-universitaires sur
l’alcoolisme et autres toxicomanies.
La salle où se tenaient les réunions, nous l’avons dit, jouxtait un petit
local équipé pour préparer du café et laver la vaisselle. C’étaient souvent des
épouses d’alcooliques qui effectuaient ces besognes, et Suzanne, bien que
présidente du conseil d’administration, n’était pas la dernière à plonger ses
mains dans l’eau chaude. Mais il y a eu ensuite un préposé au café. Il
s’appelait André. Et, à cause de sa fonction, on l’appelait André-café. A
l’époque, il logeait à l’Armée du Salut. Plus tard, il vécut à l’abbaye de
Maredsous, où il rendait des services comme homme de peine. Au début des années
septante, il faisait encore visite épisodiquement au groupe, installé alors rue
Saint-Denis. Nous ignorons ce qu’il est devenu aujourd’hui.
*
* *
Vers la fin des années soixante, François parut connaître des ennuis de
santé ou des problèmes psychologiques. Peut-être ne souffrait-il que d’une
grande fatigue, résultat de l’activité qu’il avait déployée depuis qu’il avait
cessé de boire. Mais peut-être aussi subissait-il les premières atteintes de
cette maladie qui l’emporterait des années plus tard, la maladie de Parkinson?
A moins qu'une certaine incompréhension à laquelle il se heurtait, surtout chez
les A.A., ne l’ait déçu et découragé ? Ou qu’il ait traversé, huit ou neuf ans
après la première, une nouvelle crise mystique ? C’est difficile à dire,
d’autant que nous ne connaissons rien de sa vie de famille, de sa situation
financière, de l’attitude de ses enfants... Ce que nous pouvons dire, c’est que
François vécut une période difficile et que plusieurs personnes s’en rendirent
compte. Son comportement pouvait varier d’un jour à l’autre, parfois même d’une
heure à l’autre. Il se montrait loquace, puis, soudain, se refermait, ne disait
plus un mot. On l’apercevait parfois à son bureau, inactif, immobile, même, et
la tête penchée en avant; il restait de longs moments dans cet état de
prostration, et les personnes qui le voyaient se sentaient mal à l’aise...
Voilà des signes qui pourraient faire penser à une rechute. Mais cette
hypothèse n’est pas envisageable : François était trop souvent en relation avec
trop de gens pour qu une rechute puisse passer inaperçue. Il était un point de
mire. Il servait de modèle. Par ailleurs, il avait assez de rivaux qui
n’auraient pas manqué de relever un faux pas, s’ils en avaient eu l’occasion.
Si nous restons clans l’expectative par rapport à cet état, c’est parce
que nous avons tort de chercher une raison, une seule, alors qu’il y en a
vraisemblablement plusieurs, dont l’accumulation a pu être déterminante pour
plonger François dans l’état que nous avons décrit. Nous avons signalé l’éviction
de François des séances du conseil où il avait l’habitude d’accompagner
Suzanne. Même si les paroles furent maladroites, le fait ne justifie pas l’état
de François. Mais ce frit peut-être la goutte qui fit déborder le vase. En
effet, les critiques ne manquaient pas a l’encontre de François dans le milieu
des A.A. Comme notre fondateur faisait l’objet d’une vénération profonde de la
part d’un grand nombre de personnes, il portait nécessairement ombrage à ceux
qui briguaient l’autorité ou le prestige au sein du mouvement, et ils étaient
quelques-uns : nous pourrions en nommer certains, mais nous ne le ferons pas.
Aux yeux de beaucoup de personnes, Suzanne et François présentèrent une
image véritablement emblématique. Ils furent souvent idéalisés, à cause de leur
efficacité, de leur générosité, de leur charisme. Si cette situation leur valut
d’être admirés ou louangés, elle suscita fatalement, en contrepartie, des
dépits et des jalousies. Des gens qui auraient voulu briller ou exercer une
autorité supportaient mal le prestige dont jouissaient nos fondateurs. Ils ne
manquaient aucune occasion de les critiquer ou de les dénigrer, surtout en leur
absence. On verra quelles aberrations provoqua le besoin de prestige et
d’autorité de quelques-uns. Nous voulons parler de ce fameux problème
d’A.S.B.L. dont certains conservent un souvenir bien amer...
Revenant plus précisément à la personne même de François, nous
signalerons qu une mutation s’est produite à cette époque-là, pensons-nous,
dans les croyances religieuses de ce dernier. Non pas qu’il ait perdu la foi
l’oraison funèbre de Georgette, qu’il prononça sur le trottoir de la rue
Saint-Denis, en témoigne; mais ce dont François s’était libéré, c’est de cette
sorte de crédulité presque superstitieuse, que l'Eglise a peut-être favorisée
naguère, mais qu’elle semble réprouver aujourd’hui. Gilbert nous a fourni
quelques détails qui vont peut-être éclairer nos propos. Comme Suzanne sentait
que son mari n’avait plus la même piété, la même confiance dans la Providence
et qu’il s’éloignait peut-être des sacrements, ne fréquentant, par exemple,
plus systématiquement la messe dominicale, elle lui cousit sur les vêtements et
sous-vêtements des scapulaires, des médailles miraculeuses, etc... dans le but
de lui conserver les faveurs du Ciel... Mais François se rebiffait contre cette
façon d’agir et il détachait tout ce que sa femme avait cousu. Gilbert fut
maintes fois témoin de ces gestes iconoclastes. Mais nous n’oserions pas
prétendre que la mutation subie par François s’est limitée à ces pratiques. Ce
que Gilbert nous a rapporté ne constitue peut-être que la partie visible de
l’iceberg, et nous ne saurons jamais quelle crise François a peut-être
traversée dans le secret de son cœur...
*
* *
La cohabitation du
groupe des A.A. et du centre médico-social de 1’A.L.F.A., et le fait que
François faisait partie de ces deux organismes ont eu un grand avantage sur le
plan du recrutement des malades alcooliques. On se souvient de ce téléphone qui
sonnait pratiquement tous les jours dans le garage, de ces courageux qui
enfourchaient leur bécane pour se rendre, de nuit, par tous les temps, auprès
des buveurs qui venaient d’appeler. C’était parfois toute une aventure.
François Il racontait que, s’étant ainsi rendu dans les cantons de l’Est par
une nuit de brouillard, il n’avait jamais pu trouver la maison de celui qui
avait téléphoné. Pire, la visibilité devenant de plus en plus mauvaise, lui et
son compagnon avaient dû passer la nuit dans une grange et revenir à Liège le
lendemain matin. On se souvient aussi des propos d’Evelyne Libert au sujet de
son travail : elle parlait de visites aux institutions ou au domicile même des
alcooliques. Le moindre parcours en voiture avec François, le fondateur, était
d’ailleurs significatif: on ne pouvait passer dans une rue sans que François ne
s’écriât
— Tiens, ici habite une dame qui. Je suis allé ‘faire une douzième” au
dernier étage de ce building. C’est là qu’un homme s’est jeté par la fenêtre...
François avait connu des dizaines, des centaines peut-être de personnes
et de drames, dans tous les coins de la ville et des environs. Il reconnaissait
les endroits, mais l’évocation des prénoms s’avérait plus laborieuse...
Parmi les récits que nous avons recueillis, en voici un qui nous a semblé
riche de sens. François avait été appelé auprès d’un malheureux que la boisson
et la déchéance avaient conduit au bord du suicide. Notre fondateur mobilisa
toutes ses ressources de cœur et d’esprit pour essayer de le dissuader de
mettre fin à ses jours. Cet homme avait-il, d’ailleurs, vraiment l’intention de
se tuer, ou se complaisait-il seulement dans un apitoiement larmoyant? François
n’aurait pas su le dire... Les heures passaient, et rien ne semblait pouvoir réconforter
le malheureux. Vers quatre heures du matin, François, qui faisait six-deux, dut quitter son compagnon en
espérant qu’il se ressaisirait ou qu’il s’endormirait. Rentré chez lui à trois
heures de l’après-midi, notre fondateur apprit que l’homme s’était bel et bien
suicidé. Et il raconta souvent cette expérience, pour que d’autres en tirent
les leçons. Après avoir pris l’avis de plusieurs personnes, François en vint à
conclure qu’il n’avait aucune responsabilité dans ce drame. Il avait fait tout
son possible, et l’issue fatale avait été inéluctable. François entendait
montrer, par ce récit, qu’un membre des A.A. est limité dans son intervention.
Il n’a pas tous les pouvoirs. Certes, François donna libre cours à son chagrin,
mais il eut la sagesse de ne pas se culpabiliser.
Depuis que le centre médico-social avait pignon sur rue et que sa
notoriété s’affirmait, de plus en plus d’appels téléphoniques lui étaient
adressés. Si les Alcooliques Anonymes avaient été les plus sollicités au début,
1'A.L.F.A. s’était emparée de la première place. C’était compréhensible. Quand
on formait le numéro des Alcooliques Anonymes, on ne pouvait toucher un membre
de l’association que les soirs de réunions. Il existait bien un autre numéro
que celui du local, mais il sonnait chez Suzanne et François, à Comte. Là
encore, il fallait téléphoner le soir pour avoir des chances d’atteindre
François. Sinon, c’était Suzanne qui décrochait, renseignait, réconfortait au
besoin, prenait note et transmettait. En revanche, lorsqu’on formait le numéro
de I’A..LF.A., on était pratiquement certain de trouver quelqu’un pendant les
jours et heures ouvrables, et même encore certains soirs. Les A.A. se rendaient
compte de cette situation; ils avaient essayé, à l'instigation de Louis,
d’installer une permanence rue du Vieux-Mayeur, mais celle-ci ne fonctionna que
très peu de temps.
Est-ce que Suzanne a récupéré au profit du centre des communications
téléphoniques destinées aux Alcooliques Anonymes? Nous ne le croyons pas. Le
témoignage de Jean-Marie nous rassure. Quand Jean-Marie a composé le numéro des
Alcooliques Anonymes de Liège, ce fut effectivement Suzanne qui répondit. Elle
commença par réconforter son interlocuteur, puis s’efforça de lui rendre
espoir. Mais, ensuite, elle lui indiqua le numéro d’un membre des A.A., en
l’occurrence celui de Marcel, et l’engagea à prendre contact avec celui-ci.
Mais, évidemment, Suzanne en a profité pour signaler à Jean-Marie l’existence
du centre, et lui a conseillé de s’y rendre. L’intéressé n’eut pas à se plaindre
de l’accueil reçu
— Je ne me souviens pas exactement
des propos de Suzanne niais ce que je sais, c ‘est qu’au terme de notre
conversation, j’avais repris espoir; depuis ce jour-là, je n’ai jamais plus bu
et n’ai pratiquement plus eu soif !
La plupart des demandes de renseignements et d’appels à l’aide
aboutissaient donc à I’A.L.F.A., soit dans les bureaux de la rue du
Vieux-Mayeur, soit au domicile de la présidente. Le centre se chargeait ensuite
d’orienter les correspondants vers ses propres services ou vers le groupe des
A.A. Cette situation conduisait souvent François à faire appel à différentes
personnes, les plus disponibles et les plus dévouées, pour se rendre chez tel
ou tel buveur qui venait de se signaler et de réclamer du secours. C’est ainsi
que beaucoup de membres du groupe, après avoir franchi la première étape, et
peut-être la deuxième, se lançaient dans la douzième sans avoir seulement lu
les autres. Mais cet itinéraire conduisit souvent ceux qui l’empruntèrent à la
sobriété durable. Il n’est prescrit nulle part d’aborder les étapes dans
l’ordre, bien que cette façon d’appliquer le programme ait aussi ses avantages.
Mais le travail de douzième étape, même sommairement réalisé, par des personnes
encore au début du rétablissement, créait dans le groupe une dynamique
favorable, assurait le recrutement et détournait certains alcooliques de
s’intéresser trop à eux-mêmes et de s’apitoyer sur leur sort.
Pourtant, s’accrocher seulement à la première et à la douzième étape, en
négligeant systématiquement les dix autres, ne va pas sans danger. L’un de nos
amis en a fait l’expérience. Il s’est arrêté de boire en 1969, a procédé comme
nous venons de dire et a connu la rechute trois ans plus tard. Il reconnaît que
l’omission des étapes intermédiaires lui fut préjudiciable, parce qu’il ne savait plus se détacher émotionnellement
des situations qu’il rencontrait. Il aurait mieux fait de penser à lui-même, de
prendre conscience de sa situation, avec clairvoyance et humilité, plutôt que
de toujours partir au secours d’autrui non sans un certain orgueil. Et
notre ami de conclure: Deux attitudes
sont nécessaires pour avoir une abstinence stable, donner et recevoir.
Le centre médico-social recevait parfois des cas très lourds. Ils lui
étaient envoyés par des psychiatres dépassés ou par des épouses désespérées,
qui voyaient dans I’A.L.F.A. un exutoire à ces situations impossibles. En
conséquence, les membres des A.A. furent souvent appelés à intervenir auprès de
buveurs gravement atteints, dont beaucoup ne souffraient pas seulement
d’alcoolisme... Si ces démarches étaient le plus souvent vouées à l’échec,
quelques succès furent pourtant enregistrés. Il y a quelques années, Jacques
s’entendit héler dans la rue par un homme bien mis, très présentable et qui descendait
d’une Mercedes. Jacques ne reconnut pas tout de suite son interlocuteur, et
pour cause C’était Louis. En 1969, François avait envoyé Jacques chez ce
buveur, qui refusait obstinément d’encore se lever Jacques le persuada de
quitter son grabat, de se laver et de se vêtir. Ensuite, il le ramena chez lui
pour le faire manger. C’était ce dont Louis avait le plus besoin. Celui-ci
resta quelques jours chez Jacques, et, durant cette période, fut abstinent. Il
assista même à quelques réunions. Ensuite, il reprit ses activités
professionnelles, et personne n’entendit plus parler de lui. Jacques, de son
côté, connaîtra de grandes difficultés. Il lui arrivera de perdre la foi dans
la sobriété et le programme, pour la retrouver ensuite, après bien des avatars.
Le jour où il rencontra Louis, descendant de sa Mercedes, celui-ci lui déclara
: C’est toi qui m’as sauvé la vie, il y a
vingt ans. C’est grâce à toi que j’ai une famille, une maison et la belle
voiture que tu vois!
Ce n’est pas pour en tirer gloire que Jacques nous a relaté ce qui
précède. Son but était tout différent. Il voulait, au contraire, montrer que le
message des Alcooliques Anonymes peut être transmis par des personnes fragiles,
qui n’ont pas elles-mêmes assimilé le programme. Ce n’est pas la compétence qui
rend crédible, c’est la ferveur, et les débutants l’ont parfois plus que les
anciens
On voit que la cohabitation des A.A. et de I’A.L.F.A., à côté de ses
inconvénients, offrait aussi maints avantages, notamment au niveau du
recrutement. Un groupe ne vit que s’il se développe et s’il se renouvelle. La
présence d’un nouveau à une réunion est toujours un stimulant.
La situation se dégrada pourtant, par le fait de certaines circonstances,
mais aussi du mauvais esprit de quelques-uns. Le recrutement, par moments,
dépassait les possibilités d’assimilation du groupe. Quand trop de débutants se
présentent, il devient difficile de les accueillir, de les informer, de les
encadrer comme il convient. La présence d’un nouveau est toujours un événement
heureux, mais s’il en arrive un ou deux à chaque réunion, il faut répéter les
mêmes choses et on n’avance plus dans l’étude du programme. Et quand les
réunions perdent leur intérêt, l’absentéisme sévit. La physionomie du groupe se
modifie. L’équilibre est rompu. Pour éviter de déstabiliser le groupe, François
a essayé d’orienter davantage de personnes vers les réunions de l'A.L.F.A. Mais
son initiative a été interprétée par certains comme une tentative, une manœuvre
destinée à favoriser une institution au détriment de l’autre, et les
protestations ont fusé, d’abord à mi-voix, puis à cor et à cri. Il n’est pas
impossible que les travailleurs de 1'A.L.F.A. aient opéré des sélections,
jugeant que telle personne serait mieux à sa place aux réunions de l’A.L.F.A.
qu’à celles des A.A. Mais ces interventions dans le choix du groupe, pourtant
fondées sur des éléments psychologiques et motivées par l’intérêt des personnes
autant que par celui des organisations, ont toujours paru suspectes à certains
membres des A.A., qui les jugeaient inspirées par l’esprit de rivalité et
parlaient de concurrence déloyale.
Les conflits étaient-ils permanents ? Non On sentait de la méfiance chez
certains membres des A.A. plus que dans le groupe en tant que tel, et parfois
de l’irritation à l’A.L.F.A. Mais ces sentiments n’empêchaient pas l’entente de
régner et la collaboration de s’établir. Seulement, de temps en temps, une
fausse note venait briser cette harmonie. Et les fausses notes sont celles qui
s’entendent le plus !
*
* *
Les tensions, les conflits pourraient s’expliquer, entre autres raisons,
par le fait que Suzanne et François furent considérés par beaucoup comme des
parents de substitution. Ils jouèrent si souvent, auprès des personnes en
détresse, le rôle de consolateur, de confident, de guide et de soutien que
d’aucuns les identifièrent à des grands frères, à des grandes sœurs, à des
pères ou à des mères. Cette identification n'était pas toujours consciente, et
elle ne se faisait d’habitude que dans certains domaines et dans certaines
circonstances. Mais beaucoup de gens voyaient, en Suzanne et François, non
seulement les personnes dévouées et généreuses qu’ils étaient, mais, au-delà de
cette réalité, l’image d’un parent qui leur avait manqué et qu’ils continuaient
inconsciemment à rechercher. Investis malgré eux de ces rôles difficiles,
Suzanne et François se voyaient souvent l’objet d’une admiration, d’une
reconnaissance et d’une soumission qui surprenaient par leur côté passionnel,
démesuré, inattendu. Mais, comme il arrive aux adolescents de se révolter
contre l’autorité parentale, beaucoup de ces personnes, qui avaient d’abord
placé Suzanne ou François sur un piédestal, se muèrent un jour en iconoclastes:
c’était la démarche qui leur permettait d’évoluer, de se libérer, de devenir
plus autonomes.
4 .Un
bilan déficitaire mais encourageant
Suzanne n’est guère apparue
jusqu’ici que dans des rôles obscurs, indispensables assurément, mais qui ne
lui ont pas permis de se mettre en valeur. Nous l’avons vue préparer le café,
consoler des épouses éplorées, répondre au téléphone, modérer des réunions,
accompagner son époux à Paris et s’y égarer, avec Evelyne Libert, dans des
lieux insolites... Certes, nous savons qu’elle préside le conseil
d’administration de l'A.L.F.A.; mais y exerce-t-elle autre chose que ce qu on
appelle une présidence-croupion?
Il semble que la réponse soit affirmative. Nous avons sous les yeux les dernières pages du rapport d’activités et du dernier bilan financier dressé par l’A.L.F.A. en 1968, et leur lecture nous conduit de surprise en surprise. On va d’ailleurs s’en rendre compte par les extraits et résumés que nous en donnons.
Le centre
médico-social de I’A.L.F.A. fut officiellement crée le 1er avril 1963. Son but
est de s’occuper de la réadaptation des alcooliques, sur les plans physique,
psychologique, social et moral. Il est spécialisé dans la pré-cure et la
post-cure des alcooliques. Il met à la disposition des patients et des membres
de leur entourage une équipe thérapeutique composée de médecins, de
travailleurs sociaux et de conseillers moraux. Son action peut aussi s’étendre
à d’autres toxicomanies.
Des précisions
suivent, notamment au sujet des pré-cures et de la post-cure. Nous les
transcrivons
L’alcoolique qui se présente au centre est reçu
cordialement, informé sur sa maladie, conseillé et assisté dans ses efforts. Le
service social l’aide à résoudre ses problèmes de travail et de sécurité
sociale. Il prend contact avec la famille, qui doit aussi être conseillée,
guidée, informée, encouragée: c’est l’ensemble de ce qu’on appelle la
“pré-cure”.
Pour la désintoxication proprement dite, on adresse le
malade au service médical du centre, pour une cure ambulatoire; ou, sinon, on
l’oriente vers un centre hospitalier spécialisé.
La période la plus importante et la plus longue est
assurément celle de la “post-cure”. L’alcoolomane a besoin d’être conseillé et
encadré pendant de longs mois. C’est là le rôle des Alcooliques Anonymes. C’est
aussi celui du centre, qui organise des séances de thérapie et d’information,
ouvertes aux alcooliques et à leurs conjoints. Le but de ces réunions est
d’arriver à favoriser une maturation progressive de l’alcoolomane et d’aider à
résoudre les tensions existant entre les conjoints.
Le rapport annuel dont
nous tirons ce passage nous fournit par ailleurs d’autres précisions. Les
locaux du centre, situés 37 me du Vieux-Mayeur, sont accessibles les jours
ouvrables de 9 à 18 heures. Une permanence téléphonique fonctionne tous les
jours; numéro d’appel jusqu’à 18 h.30, le 52.47.51; après 18 h.30, le 52.66.59
(c’est le numéro privé de Suzanne et François).
Le service social est
assuré par le secrétaire social permanent (suivent les noms et titres de
François); par un assistant social, monsieur Gilbert Yans, niveau Ai, diplômé
du Centre de Formation Sociale de Liège, formation spéciale travail de groupe;
et par une infirmière sociale, madame Jeanine Coch-Colette, niveau A2 pour son
diplôme d’aspirante en nursing, et niveau Ai pour son diplôme d’infirmière
sociale graduée, décernés par l’Ecole spéciale d’Infirmières et d’Accoucheuses.
Ces trois personnes sont rémunérées par l’ALFA. Le service médical est assuré
par trois médecins un "interniste", le docteur J. Jacquet, chef du
service de médecine interne à l’hôpital des Anglais; un omnipraticien, le
docteur C. Rogister, médecin adjoint des hôpitaux de Liège; et un
neuropsychiatre, le docteur F. Goffioul, assistant à la clinique psychiatrique
de l’université (service du professeur Bobon). C’est au docteur Goffioul que
fut confiée la direction du service médical.
Entre le 1er avril 63
et le 31 décembre 67, plus de onze cents patients ont été aidés par le centre,
un bon millier d’hommes et une centaine de femmes. Soixante pour cent de ces patients
avaient entre 30 et 50 ans. Toutes les professions, toutes les classes sociales
étaient représentées. Plus de sept cent cinquante conjoints ont accompagné les
patients au centre, aux consultations ou aux réunions de psychothérapie.
Sur un petit millier
de personnes qui se sont présentées durant cette époque, 562 ont été vues par
un médecin, et 196 ont dû être hospitalisées dans un établissement spécialisé.
Depuis la fondation, sept médecins ont donné des consultations gratuites au
centre, abandonnant même à I’A.S.B.L. les 80 francs que le ministère allouait à
la prestation. Ce sont, dans l’ordre alphabétique, les docteurs Delrée,
Duchesne, Goffioul, Husquinet, Jacquet, Lecoq et Rogister.
Les réunions de
psychothérapie ne se faisaient pas que dans les locaux de la rue du
Vieux-Mayeur. Plusieurs avaient lieu dans des institutions de soins. A un
moment donné, le calendrier de ces réunions fut établi comme suit le mardi
matin, réunion à9 h 30 au sanatorium des frères Alexiens à Henri-Chapelle; le
mardi après-midi, à 14 heures, réunion dans les locaux de l’ALFA. des
alcooliques hospitalisés; le mercredi après-midi, à 15 heures, réunion au
sanatorium Notre-dame des Anges, à Glain; et le mercredi soir, à 20 heures
réunion dans les locaux de I’A.L.F.A., rue du Vieux Mayeur, où les conjoints
peuvent accompagner les patients. Ces différentes réunions, quand elles
n’étaient pas animées par le personnel du centre, le furent, à titre bénévole,
par l’abbé Flagothier, par le docteur Emile Binot, ou par les psychologues
Albert Janssens ou Hubert Duchesne, quand ce n’était pas par des membres du
groupe de Liège des Alcooliques Anonymes.
Le centre
médico-social de l’A.L.F.A. joua un rôle de pionnier. Il assura la promotion
d’autres centres celui de Bastogne, celui de Namur, celui de Verviers et celui
de Malmédy. Il poursuivit aussi, depuis sa fondation, et parfois en
collaboration avec les Alcooliques Anonymes, une action permanente de
prévention et d’information, par des causeries et des conférences, et par
l’envoi de journaux et de brochures.
*
* *
Tous les
renseignements qui précèdent viennent donc du rapport publié par 1’A.L.F.A. en
1968. Or ce rapport se termine par une conclusion que nous reproduirons in
extenso parce qu’elle est de la main même de Suzanne. Voici ce qu’elle écrit:
Parallèlement â l’action des Alcooliques Anonymes,
celle du centre médico-social répondait d une urgente nécessité.
En effet, l’alcoolique qui veut se stabiliser a
besoin, dans la plupart des cas, d’une aide médicale. D’abord> parce que l’abus
d’alcool amène des perturbations dans le corps et l’esprit; ensuite, parce
qu’un médecin compétent doit suivre l’évolution du malade et l’aider à
surmonter certains malaises physiques et psychiques, qui apparaissent en plus
pendant le sevrage. Des soins sont donc requis pour remédier aux conséquences
de l’alcoolisme, de même que pour consolider l’abstinence. Fréquemment aussi
l’alcoolique en voie de stabilisation a besoin d’une aide que nous appellerons
sociale. Des problèmes divers sont venus se greffer sur sa maladie: problèmes
d’ordre familial, judiciaire etc..., qui le concernent, lui et son entourage.
Dès lors, apparaît l’utilité d’une permanence sociale.
Le centre offre â l’alcoolique cette double
assistance, médicale et sociale, dans la mesure actuelle de ses possibilités.
Plus de 1.500 personnes en ont gratuitement profité depuis avril 1963.
Le travail de notre centre est grandement facilité par
l’esprit d’équipe qui anime ses principaux collaborateurs, et par la
compréhension rencontrée maintenant dans divers milieux. En effet, nos contacts
avec certains organismes ont fini par sensibiliser ceux-ci aux problèmes et,
dans la région, la notion d’alcoolisme-maladie sociale devient de plus en plus
familière.
C’est ainsi, entre autres, qu’un accueil favorable
nous est réservé dans les bureaux d’Assistance publique, les Mutualités, les
Services sociaux d’entreprises, les hôpitaux généraux et psychiatriques et même
les commissariats de Police ou les postes de Gendarmerie.
Au fur et d mesure qu’une démarche d’un genre nouveau
doit être entreprise, et que des nouvelles personnes responsables sont alors
contactées, nous nous efforçons de les rendre sensibles à notre action, et nous
réussissons presque toujours. Le nombre de nos sympathisants s’accroît sans
cesse, au grand bénéfice de nos futures activités. C’est un aspect important,
nous semble-t-il, de notre travail de pionniers...
*
* *
Le rapport d’activités
est suivi par un bilan financier. Celui-ci est nettement déficitaire, pour tous
les exercices d’ailleurs. Les subsides restent toujours inférieurs aux montants
dépensés par le centre.
En 1962, en effet,
1’A.L.F.A. a eu des frais d’installation pour un montant de 47.569 francs et
n’a reçu, du Ministère de la Santé Publique, aucun subside.
En 1963, les dépenses
ont atteint 219.326 francs et le Ministère a versé 91620 francs de subsides et
une prime d’encouragement de 15.000 francs.
En 1964, les dépenses
atteignent 372.834 francs, tandis que les subsides ne dépassent pas 150.872
francs.
En 1965, les chiffres
sont respectivement de 468.712 francs de dépenses contre 230.480 francs
d’allocations.