Chapitre VI:
La rue Saint-Denis
1. L’installation
François nous annonce
la bonne nouvelle: la ville de Liège met à la disposition des A.A. et de l’A.L.F.A.
un immeuble qu’elle possède au centre de la ville. Il est situé rue
Saint-Denis, près de la collégiale du même nom, entre la me de la Cathédrale et
la place de la République française.
La rue Saint-Denis est
assez fréquentée, davantage le jour que le soir, mais reste une rue discrète.
C’est important. N'est-ce pas Louis qui disait toujours que l’endroit le plus
favorable pour installer un local était celui qui conviendrait pour ouvrir une
maison de passe? Les alcooliques, en effet, dès qu’ils cessent de boire, ont
tellement peur des qu’en dira-t-on qu’ils n’entrent pas dans un local s’ils
craignent d’être reconnus par les passants. Ils n’y pénètrent qu’assurés des
garanties de discrétion qu’offrent à leur clientèle les mauvais lieux.
C’est évidemment
paradoxal. Beaucoup furent peu discrets dans leur comportement de buveurs. Ils
braillaient au comptoir des cafés, d’où on les expulsait manu militari. Ils
faisaient du chahut ou de l’esclandre partout où ils passaient. Mais l’ivresse
les rendait inconscients de ce cirque dont ils étaient les augustes. S’ils en
éprouvaient quelque honte le lendemain, c’était d’une manière vague et
confuse...
Mais le nouvel
immeuble occupe une situation tout à fait rassurante. Les véhicules ne
s’engagent dans la rue que pour les livraisons. A la tombée de la nuit, peu de
gens y circulent. En face du local, il n’y a pas de fenêtres par où l’on puisse
observer les allées et venues. Les rares baies sont aveugles, ou donnent sur
des entrepôts. François peut rassurer les plus timides, les plus inquiets : la discrétion est garantie.
Comment la ville de
Liège en est-elle arrivée à mettre à la disposition des A.A. et de 1’A.L.F.A.
un immeuble au centre même de la cité ? Question délicate, dont nous ignorons
la réponse. Nous avons toutefois recueilli quelques indices, et nous allons
tenter d’y voir clair.
L’A.L.F.A., qui
bénéficiait déjà de nombreuses protections, s'était-elle attiré la sollicitude
des pouvoirs publics? C’est ce que la suite des événements donnerait à penser.
Pourtant, nous avons une autre version, que nous allons essayer d’établir et de
justifier: ce seraient les A.A. qui auraient été les bénéficiaires désignés.
Le jour de
l’inauguration des locaux, le 4 décembre 1970, Léon s’adressait aux
représentants de la ville. Il dit ceci
Enfin, je remercie, au nom du groupe de Liège, les
autorités communales, qui ont permis l’installation du groupe dans les locaux
que nous inaugurons aujourd’hui.
A première vue,
ces propos indiqueraient que les largesses de la ville s’adressaient bien aux
A.A. Mais nous savons que François et le docteur Goffioul avaient pris la
parole avant Léon. S’ils ont, eux aussi, formulé des remerciements, nous ne
pouvons rien conclure.
Un second indice
paraît plus significatif. C’est l’échevin des Affaires sociales qui a voulu
louer l’immeuble. Le bureau scabinal, à l’époque, se trouvait place Saint-Paul,
dans un vieux bâtiment qui avait été naguère le refuge de l’abbaye du Val-Dieu.
Mais le passé monastique des lieux n’empêchait pas l’occupant actuel d’être de
gauche. Or Suzanne et François sollicitaient habituellement les milieux
catholiques. Il eût été surprenant de les voir s’adresser ailleurs. Mais nous
savons, d’autre pan, que plusieurs membres des A.A. étaient bien introduits
dans les milieux socialistes. Ce serait donc à eux et au groupe des A.A. que
l’échevin aurait voulu faire une faveur, et non à l’ALfA. particulièrement.
Plus tard, la ville
ira encore plus loin dans ses libéralités. Elle proposera une location payante,
mais pour la valeur d’un franc symbolique. Mais à qui s’adressaient ces
largesses? Le centre médico-social et le groupe des A.A. se partagent les
lieux, avec aussi le groupe des Al-Anon, et celui que Marie anime, et qui est
réservé aux femmes. Qui veut-on favoriser principalement? le centre, le groupe,
ou les deux?
Nous ne connaissons
pas les intentions précises de l’échevin. Mais il y a lieu de penser qu’il a
voulu favoriser les A.A. Seulement un détail, qui n’est pas mince, a dû lui
échapper, comme il échappa d’ailleurs aux membres du groupe. C’est qu’une
association de fait n’est guère habilitée à intervenir dans une telle
opération. Seule I’A.L.F.A., grâce à son statut d’A.S.B.L., pouvait conclure un
bail. Celui-ci fut donc établi à son seul nom, et pas pour un franc symbolique.
Cette opération, si
elle eut pour conséquence de stabiliser le centre, eut aussi celle de
déstabiliser le groupe. Ce sont apparemment certains membres des A.A. qui
agirent le plus auprès des mandataires publics. Ils estimaient que le groupe
devait donc être le bénéficiaire principal de leur action. Ils n’imaginaient
pas au départ qu’elle pût profiter à une autre organisation.
Après la signature du
bail, des discussions éclatèrent entre plusieurs membres du groupe pour savoir
s’il faudrait continuer de partager l’immeuble avec l’A.L.F.A., ou, au
contraire, prier le centre de s’établir ailleurs. Manifestement ces membres se
croyaient chez eux, s’imaginaient pouvoir disposer de l’immeuble à leur
convenance. Or, pour qu’une telle méprise ait pu se produire, il a fallu que
l’opération se prépare et se réalise dans la discrétion. L’A.L.F.A., dont le
conseil d’administration comprenait un juriste, ne pouvait ignorer que
l’immeuble lui reviendrait, que les A.A. étaient légalement incapables d’en
assumer la location. Mais les dirigeants de I’A.L.F.A eurent soin de se taire
et de laisser quelques membres du groupe tirer les marrons du feu
On imagine le dépit de
ces membres qui espéraient candidement obtenir la pleine jouissance de
l’immeuble quand ils surent la vérité. Que François ait pu faire le jeu de
I’A.L.F.A., au moins par son silence, ne faisait que renforcer une certaine
méfiance à son égard.
Certes, les traditions
existaient, et l’une d’elle s’opposait à ce qu’un groupe reçût un don de
l’extérieur. Mais la perspective de disposer gratuitement d’un immeuble avait
été si grisante que certains l’avaient oublié, C’est d’autant plus
compréhensible qu’à l’époque, on ne connaissait pas encore très bien les
traditions. La première conférence nationale n’avait pas encore eu lieu. On
était toujours dans une période de recherches et de tâtonnements.
François, toutefois,
devait connaître mieux que quiconque la valeur de cette tradition, essentielle
aux yeux de nos prédécesseurs américains. C’est pourquoi il y a lieu de penser
qu’il ne considéra pas inéquitable l’attribution de l’immeuble à l’A.L.F.A.
plutôt qu’au groupe des A.A. L’attitude qu’il a prise a dû lui paraître
naturelle, car elle était conforme à l’esprit et à la lettre des traditions
d’autant que les généreux donateurs étaient politiquement étiquetés De
surcroît, dans son esprit, cette opération donnait la certitude au groupe des
A.A. de trouver pour sa vie ultérieure un local définitif.
Il apparaît clairement
que cette controverse ne fut pas alimentée par les membres des A.A. qui étaient
personnellement intervenus pour obtenir les faveurs de l’échevinat. Elle fit
les choux gras de ceux qui avaient l’habitude de manifester un esprit de contradiction
systématique.
Il ne faudrait
cependant pas croire que les groupes avaient l’habitude de solliciter des aides
financières à l’extérieur. Le témoignage qui va suivre est tout à fait
rassurant à cet égard.
Feu André Cools, ce
ministre d’Etat mystérieusement assassiné, fut l’une des personnalités qui
prirent la parole au congrès de Seraing des Alcooliques Anonymes. Son
intervention consista en l’une de ces anecdotes savoureuses dont il avait le
secret. La voici résumée.
En ce temps-là, André Cools,
en tant que ministre, distribuait les subsides à diverses associations,
caritatives, culturelles, sportives ou autres. Tâche délicate que d’évaluer au
plus juste les besoins et les mérites de chacune, tout en respectant les
sacro-saints dosages linguistiques, politiques, idéologiques... Travail pénible
aussi, parce qu’on voudrait accorder davantage, mais que les ressources sont
limitées. Enfin, la journée s’achève, on arrive au bout de ses peines André
Cools pousse un soupir de soulagement.
C’est alors qu’il
aperçoit, sur un coin de table, un dossier qu’on n’a pas ouvert.
— On a
oublié celui-là, dit le ministre. De quelle association s’agit-il?
— Des Alcooliques Anonymes, répond un collaborateur.
— Tiens
donc / Que réclament-ils, ceux-la?
— Rien. Ils
ne demandent pas de subsides.
Le fait est si rare
qu’il surprend tout le monde. Personne n’imaginait qu’une association pût ne
pas solliciter les pouvoirs publics. Le ministre en est lui-même frappé. Invité
au congrès de Seraing, il voulut y souligner ce fait extraordinaire.
On dit que les
Alcooliques Anonymes sont devenus une multinationale plus importante que
Coca-Cola. C’est pourtant une société dont le seul souci est de se sauver
soi-même, tout en cherchant à sauver l’autre. Elle témoigne de cette capacité
des hommes, qui peuvent se faire anges ou démons selon qu’ils fraternisent ou
rivalisent. Chez les A.A., où il s’agit de survie, beaucoup apprennent à
cultiver ces vertus que la société exalte sans toujours les pratiquer. Ils y
parviennent parce qu’ils n’ont aucune ambition, notamment financière, et que
l’association n’en a aucune non plus. Voilà le secret de la vitalité du
mouvement et de sa formidable expansion.
Faut-il blâmer
1’A.L.F.A. de ne pas montrer le même désintéressement ? Assurément non Un
centre médico-social ne se compare pas avec un groupe des A.A. Ses objectifs,
ses méthodes ne sont pas les mêmes. Il doit fonctionner avec du personnel
qualifié, donc engager des professionnels. L’amateurisme, le bénévolat n’y ont
place qu’à titre auxiliaire.
On pouvait donc
s’attendre à ce que la cohabitation du groupe et du centre offrît des
avantages, mais suscitât des difficultés. Pourtant, parmi les alcooliques
rétablis grâce aux deux, nous n'en avons guère trouvé qui se soient plaints de
la situation au point de la souhaiter différente.
S’il y avait, entre
les A.A. et 1’A.L.F.A. des malentendus, des rivalités, des désaccords, si
certaines personnes, d’un côté comme de l’autre, souhaitaient la séparation, si
l’acquisition de l’immeuble par l’ALFA. avait déçu plusieurs membres du groupe,
il existait une masse silencieuse qui ne souffrait pas de la situation et
n’avait aucun désir de changement.
Léon faisait partie de
ce groupe. On pourra s’en convaincre en lisant de larges extraits de son discours,
prononcé lors de l’inauguration des locaux de la rue Saint-Denis. C’est un
plaidoyer en faveur d’une étroite collaboration entre les deux organismes.
Nous savons que l’alcoolisme fait des ravages, non seulement
chez ceux qui en souffrent et dont la santé physique, nerveuse et mentale se
détériore, mais encore au sein de leurs familles, dans les entreprises où ils
travaillent, sur les routes où ils circulent, etc., et cette extension des
dégâts de l’alcoolisme est en fait un fléau social.
Contre ce fléau, bien des actions se sont révélées
vaines: les magistrats savent que la répression ne guérit pas les alcooliques,
les médecins constatent que ni les médicaments ni les cures n’ont d’effets
durables, et les prêtres déplorent souvent l’inutilité de leurs efforts.
L’alcoolisme n’est pas seulement une affection du corps et de l’esprit, mais
une maladie de la personnalité tout entière, et c’est ce qui en rend le
traitement si complexe.
L’alcoolisme est une maladie progressive et incurable,
caractérisée par une dépendance physique et psychologique à l’égard de
l’alcool. Cependant, de cette maladie incurable, on peut arrêter l’évolution.
Les Alcooliques Anonymes sont une association d’hommes
et de femmes qui partagent leurs expériences, leurs énergies et leurs espoirs
pour mieux résoudre leur problème commun et aider d’autres personnes â faire de
même. La seule condition pour faire partie des A.A. est le désir d’arrêter de
boire. l’association reste indépendante de tout mouvement politique ou
confessionnel, elle ne participe d la défense d’aucun intérêt autre que son
objectif propre et n ‘est financièrement liée à personne.
Léon retrace alors
l’histoire du mouvement depuis sa fondation en 1935, aux Etats-Unis. Il
continue ensuite par ces mots
Lorsqu'un alcoolique s’adresse à nous, il est d’abord
invité à consulter un médecin, si possible un spécialiste, car l’action des
A.A. ne prétend pas supplanter celle des médecins: elle se combine avec
celle-ci pour lui servir, en quelque sorte, de prolongement. Entre-temps,
l’alcoolique est accueilli dans le groupe, où il rencontre une compréhension et une
confiance comme on ne lui en avait plus témoigné parfois, depuis longtemps. Il
est informé qu ‘il souffre d’une maladie incurable et progressive, dont
l’évolution ne peut être arrêtée qu’au prix d’une totale abstinence. En effet,
l’alcoolique a perdu la capacité de contrôler sa consommation dès qu’il a bu un
seul verre; mais qu’il veuille simplement ne pas prendre ce premier verre, un
jour à la fois, et il parviendra à la stabilisation souhaitée.
le nouveau qui s’engage dans l’abstinence bénéficie
d’une assistance de tous les instants: Jour et nuit, des membres des A.A.
accourront à l’appel d’un des leurs en détresse. Pourtant, rien ne sert d’être
aidé si l’on n’aide à son tour. Le nouveau est invité à s’occuper d’autres
alcooliques en difficulté S’il le fait, et s’il applique aussi le mode de vie
et le programme de rétablissement que les A.A. lui proposent, il pourra retrouver
un certain équilibre ainsi que le sens des valeurs humaines.
Je crois pouvoir affirmer que l’amateurisme des A.A.
combiné avec le professionnalisme des médecins et des travailleurs sociaux peut
donner des résultats. Nous les constatons parmi les membres du groupe, dont
beaucoup comptent plusieurs années d’abstinence totale, ce qui prouve la
stabilisation de leur maladie.
En conclusion, souhaitons que la collaboration des
Alcooliques Anonymes avec le centre médico-social de l’ALFA. continue, comme
par le passé, dans l’intérêt de tous. Enfin, je remercie, au nom du groupe de
Liège, les autorités communales, qui ont permis l’installation du groupe dans
l’immeuble que nous inaugurons aujourd’hui.
2. Une méthodologie nouvelle
La conduite des
réunions ordinaires, à I’A.L.F.A. comme chez les A.A., n’avait jamais été très
méthodique. Elle n’avait jamais obéi à des règles précises. Chaque modérateur
ou animateur agissait comme bon lui semblait, essayait de s’adapter aux
circonstances. C’était un travail empirique, dans lequel l’intuition semblait
jouer un grand rôle. Mais le poids des habitudes pesait lourd, puisque, à
défaut d’une méthodologie précise, la plupart des modérateurs ou animateurs
s’efforçaient d’imiter ce qu’ils avaient vu faire.
La cohabitation des
A.A. et de l’A.L.F.A. avait cependant apporté des idées. Les animateurs des
réunions de l’A.L.F.A. bénéficiaient d’une formation. Gilbert, par exemple,
était diplômé, comme nous l’avons dit, au titre d’assistant social de niveau
A1, avec, comme spécialité, le travail de groupe. Il possédait donc une
méthodologie dé la conduite des réunions. Evidemment, à lui seul, il ne pouvait
pas modifier les pratiques habituelles, mais il apportait petit à petit des
améliorations à ce qui se faisait. Son influence déteignait aussi parfois sur
les réunions des A.A., dont nous avons déjà évoqué le déroulement.
Quand Gilbert, dans le
cadre de son stage de fin d’études, avait pu assister, boulevard Kleyer, à une réunion
modérée par François, il avait constaté que celle-ci consistait en un tour de
table, au cours duquel chacun des assistants donnait de ses nouvelles. Nous
ignorons, Gilbert ne l’ayant pas précisé, si des commentaires suivaient les
interventions individuelles, et, dans l’affirmative, si c’est François ou un
autre membre du groupe qui les faisait.
Par rapport aux toutes
premières réunions, il y avait déjà progrès. Celles qui se tenaient dans le
garage avec les alcooliques, ou dans la cuisine avec les épouses, devaient être
des réunions tout à fait informelles. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner
dans le garage, et un certain nombre de gens se tenaient prêts à partir pour
répondre à l’appel. Il était difficile, dans de telles conditions, d’organiser
quoi que ce soit. C’est bien pourquoi la réunion à laquelle Gilbert assista,
deux ans plus tard, devait constituer un progrès sur le plan de l’organisation.
Mais il restait encore du chemin à parcourir avant de trouver la formule
idéale, de mettre au point une méthodologie adaptée aux objectifs poursuivis et
aux possibilités des participants.
Les réunions des A.A.
se voulaient didactiques. Le mouvement a un programme de rétablissement à faire
connaître, ainsi qu’un partage d’expériences personnelles à organiser. Pour
atteindre le premier objectif le modérateur entreprenait des lectures à haute
voix, qui pouvaient donner lieu à des questions ou à des commentaires. Pour
atteindre le second, il invitait un assistant à faire son témoignage.
L’intéressé se lançait
dans le récit de ses aventures de buveur. Il insistait moins sur son
relèvement, considérant qu’à partir du moment où il avait cessé de boire, son
histoire n’avait plus d’intérêt C’est dans cet esprit que Jean, Marcel, Louis,
Luc, Guy, Georgette, Denise, Nelly, Benoît, Léon et combien d’autres faisaient
d’habitude leur témoignage. Cet étalage tragi-comique permettait aux nouveaux
de constater que les anciens, même s’ils n’en avaient pas l’air, étaient
réellement des alcooliques, et parfois de la pire espèce.
Toutefois, certains
vont donner à leur témoignage une outrance qui le rendra peu crédible. Ainsi,
de témoignage en témoignage, les aventures de tel alcoolique deviendront de
plus en plus extravagantes.
Un danger réel
apparaîtra dans ce cas: c’est que le nouveau ne se reconnaisse pas dans ces
récits rocambolesques, et n’en vienne à conclure que le mouvement n’est pas
fait pour lui. Il eût été plus utile que chacun présente sommairement le récit
de sa dérive de buveur, que la plupart des assistants connaissaient pour
l’avoir vécue eux-mêmes, puis en vienne à l’essentiel : A partir de la, voici comment j’ai trouvé l’abstinence et comment je me
suis rétabli... Mais le temps d’une telle démarche n’était sans doute pas
encore venu. Beaucoup de ceux qui faisaient leur témoignage cherchaient à
impressionner l’auditoire par le caractère exceptionnel de leurs mésaventures.
Ils visaient un succès oratoire avant tout, pour leur satisfaction personnelle.
Les réunions de
1’A.L.F.A., elles, se voulaient thérapeutiques. Elles visaient à faire prendre
conscience aux participants de la nature de leurs problèmes et des difficultés
qui les attendaient sur la voie du rétablissement. L’animateur, par conséquent,
se montrait peu directif. Il laissait s’exprimer qui le désirait, n’intervenant
que si quelqu’un coupait la parole à celui qui l’avait, ou empêchait les autres
de parler par ses remarques, critiques ou moqueries, ou par sa logorrhée. Mais
parfois, l’animateur sortait de sa réserve pour poser des questions visant à faire
prendre conscience de certains mécanismes psychologiques, de certains liens
automatiques entre les faits et les réactions. En général, les propos qui
s’échangeaient au cours de la séance concernaient les problèmes du sevrage et
de l’abstinence. Mais comme les conjoints étaient admis, on évoquait aussi des
problèmes conjugaux ou familiaux. On essayait de savoir comment restaurer
l’harmonie au sein du couple ou du ménage, et comment chacun des membres de la
famille pouvait aider les autres.
S’il arrivait souvent
aux modérateurs des réunions chez les A.A., de parler beaucoup et de donner
leur avis sur différents sujets, ou si les anciens prenaient de telles
initiatives, les animateurs de I’A.L.F.A. se mettaient moins en évidence, Ils
utilisaient plus volontiers leurs oreilles que leur larynx! François fit de
même à son retour de Trois-Rivières, cette
ville située dans le sud du Québec, un peu au nord-est de Montréal, où il avait
effectué un stage, comme nous l’avons dit, deux années de suite, dans un centre
de réadaptation pour alcooliques. On lui avait sans doute enseigné là-bas les
vertus de l’écoute et du silence, car, dans les entretiens qu’il eut par après
avec les gens, il ne disait pas trois mots : Il se bornait à se racler la
gorge, pour indiquer qu’il écoutait ce qu’on lui racontait. C’était devenu, à
un moment donné, tellement systématique qu’un peu plus tard, cette sorte de tic
servira de point de repère. On dira:
— C’était
l’époque où François poussait ses petits grognements...
Quel intérêt ont toutes
ces futilités pour le lecteur? Qu’il se rassure De petites choses ont parfois
de grandes conséquences, et c’est le cas ici. C’est à la veille de
l’installation rue Saint-Denis que François nous revient tout pétri des vertus
du silence et de l’écoute attentive. Or, à cette occasion, un des membres du
groupe écrit un article humoristique dans le périodique Renouveau, une publication émanant du “Bien-être social”, cette
A.S.B.L. à laquelle François s’était adressé en 1960, quand il cherchait de l’aide
pour arrêter de boire.
L’article est intitulé
Des Oreilles d’Ane et figure sous la
rubrique “le coin des A.A.” Il était signé Jean MAR. Nous en reproduisons
ci-dessous quelques passages
Vos facultés d’écoute, répète François, vos facultés
d’écoute, c’est ce qu’il vous faut premièrement développer. Car, pour tout ce
qui est de la parole, moins vous en direz...
Nous voilà, tous les cinq, ahuris, consternés par des
propos qui bouleversent nos convictions. Un silence règne, où chacun s’efforce d’enclencher
sa marche arrière... Nous sommes ceux qui allons orienter les prochaines
réunions des Alcooliques Anonymes. Comment concevions-nous jusqu ‘ici notre
mission ? L’article indiquait alors
le déroulement des séances à cette époque-là. Nous en avons parlé dans les
pages précédentes. Quelques paragraphes plus bas, nous lisons
Bon. Ainsi donc, moi qui croyais, quand je modérais
une réunion, que l’on attendait de moi des flots d’éloquence, je n’ai plus qu’a
fermer.. mon robinet! Ce que François me propose n‘est rien d’autre que
d’échanger, contre le bonnet d’âne du cancre, la toque du magister dont je
m’étais coiffé. "Botus et Mouche cousue", comme on dit, non dans le
“Big Book", mais dans Tintin. Et alors, celui qui présidera une réunion,
que fera-t-il? Office de garniture de cheminée? Pourquoi ne pas engager alors
des majorettes? Est-ce qu ‘au Canada peut-être? François n‘est pas d’humeur à
rite. le moment n ‘est pas à la plaisanterie...
Suit alors un passage
où les raisons sont indiquées de prendre les choses avec sérieux, voire avec
gravité : passage grandiloquent, dont on ne sait s’il faut en rire ou le
prendre au tragique. Viennent ensuite les paroles de François
Ce n‘est point de conseils, de leçons ou de belles
paroles qu’ils ont besoin. Ce qu’il leur faut, c’est pouvoir décrire leurs
angoisses, leurs luttes, et se libérer ainsi du fardeau qui les accable; c’est
pouvoir partager leurs succès et leurs espoirs, et se réjouir des plaisirs
qu’ils retrouvent; c’est pouvoir échanger les fruits de leur expérience et
s’épauler dans leur conquête de l’équilibre. Mais pour ce qui est de la
parole... moins vous en direz...
Tout l’art du meneur
est d’orienter la réunion de telle sorte que chacun y trouve l’occasion
d’exposer ses problèmes et d’aider ses camarades à résoudre les leurs. Le
meneur n’est au service du groupe que pour mieux permettre à celui-ci d’être au
service de chacun. La parole change de camp. Camarades, ne venez plus nous écouter: venez nous parler!
L’auteur, quelques
lignes plus bas, fournit une précieuse indication. Il écrit:
Telles sont les bases sur lesquelles se réorganisent
actuellement les réunions des Alcooliques Anonymes du groupe deLiège, et les
résultats, déjà, s’avèrent encourageants. Les membres viennent plus nombreux,
nouent entre eux des contacts plus francs, plus profonds. N’aurait-on pas dû se
douter depuis longtemps qu’il ne servait pas à grand-chose de faire des cours?
Quand nous buvions, n’en avons-nous pas reçu assez de ces leçons, plus
irritantes qu’efficaces?
Et François de me glisser à l’oreille:
“Toi qui sembles intelligent dans certains domaines,
je ne comprends pas qu’avec l’alcool
Ouais!
Un bonnet d’âne pour le chairman!
*
* *
Les petits grognements de François, ses théories
sur la primauté de l’écoute, ses conceptions de l’objectif des réunions furent
les étapes initiales d’une évolution déterminante au sein du mouvement des
Alcooliques Anonymes. Si quelques personnes furent séduites par ces idées
neuves, aucune ne s’attendait aux péripéties qui s’ensuivraient.
Les gens que François
avaient convaincus, dans le comité et l’équipe des modérateurs, étudièrent la
manière d’appliquer les théories nouvelles. Des réunions de travail
s’organisèrent, auxquelles François participa de temps à autre. On se rendit
compte que quelques notions de psychologie seraient les bienvenues: quelqu’un
fut chargé d’acquérir des ouvrages de vulgarisation sur l’animation des groupes
et les entretiens individuels. On décida de faire circuler ces publications, de
s’en partager la lecture. Mais à peine un ou deux livres furent-ils distribués
et parcourus à la hâte que toute cette bibliothèque disparut mystérieusement.
Peut-être ne s’agissait-il que d’un chapardage pour se procurer de l’alcool? Mais
l’idée qui s’imposa fut que les projets dérangeaient, et qu’on avait cru devoir
en saboter la mise en oeuvre...
Le déménagement vint
faire diversion, mais, une fois le groupe installé dans son nouveau local, on
se remit à étudier les projets. Le principe de la réunion en deux parties fut
conservé, mais, au contraire de ce qui s’était toujours fait, on jugea
préférable de commencer par le tour de table. On permettait ainsi à certains
participants de se libérer de leurs soucis de leurs craintes ou de leurs préoccupations
avant d’aborder l’étude d’un des points du programme. Celui qui arrivait à la
réunion avec un poids sur l’estomac ne
pouvait s’intéresser à rien s’il n’avait d’abord pu s’épancher.
On ne commença donc
plus par la lecture et on fut plus attentif à d’abord laisser s’exprimer
librement ceux qui en éprouvaient le besoin. Mais le problème fut alors de
déterminer l’attitude du modérateur durant cette première phase du travail.
Devait-il poser des questions, donner des avis, réprimander ou louanger? Ou
fallait-il qu’il se cantonne dans un silence absolu ? Question embarrassante
Car certains intervenants avaient des difficultés à s’exprimer, parfois parce
qu’ils ne trouvaient pas les mots, mais parfois aussi parce qu’ils se sentaient
bloqués : ce qu’ils auraient voulu dire ne passait pas. On connaît, dans les
groupes, des personnes qui restent pratiquement muettes les premières semaines
ou les premiers mois. Faut-il attendre passivement, ou faut-il les aider?
Les réponses à ces
questions, et à bien d’autres encore, se trouvent dans un fascicule que l’un
des modérateurs avait eu le temps de parcourir et dont il avait retenu
l’essentiel. L’auteur commençait par y recenser les erreurs habituellement
commises en présence des personnes qui exposent leurs difficultés ou leurs
malheurs : c’est de questionner, de dramatiser ou de minimiser les faits, de
louanger ou de blâmer, de moraliser ou de conseiller. Selon lui, aucune de ces
attitudes n’est utile. Il suffit de voir comment réagissent ces personnes pour
en être convaincu. Les questions les inquiètent et les réduisent parfois au
silence. La dramatisation de leur situation ne fait que les accabler davantage,
mais le contraire n’est pas meilleur : si on minimise les faits, on passe pour
indifférent. Les jugements, les appréciations, bonnes ou mauvaises, toutes les
formes de moralisation placent les personnes dans une position d’infériorité
elles risquent d’avoir alors l’impression de se retrouver sur les bancs de
l’école. Et les conseils, s’ils sont bons pour ceux qui les donnent, ne sont
pas toujours applicables par ceux qui les reçoivent. On le dit : Les conseilleurs ne sont pas les payeurs!
Tout cela est bien
beau. Mais si tout est à exclure, que reste-t-il? Pousser, comme François, des petits grognements? A vrai dire, François y a renoncé. Quand on lui parle, ou qu’il
modère, il semble maintenant avoir des réactions normales. Pourtant, à
l’observer plus attentivement, on constate qu’il ne commet guère les erreurs
que la brochure dénonce. Mais comment s’y prend-il? Applique-t-il simplement la
recette de l’auteur, ce moyen presque magique d’éviter les pièges, tout en
donnant à celui qui parle l’impression qu’on l’écoute, qu’on le comprend, qu’on
ressent les choses comme lui ? Mais quelle recette ? Quel moyen?
La reformulation des propos. Il s’agit de
répéter en d’autres termes ce qui vient d’être dit, sans rien ajouter d’autre.
On peut résumer, élaguer, mais sans jamais travestir la pensée ou les
sentiments de celui qui s’exprime. On joue simplement le rôle d’un écho, d’un
miroir. On reflète. Celui qui parle
se sent alors compris et accepté. Il peut librement rendre compte de ce qu’il a
vécu, exprimer franchement ses sentiments, livrer sans crainte le fond de sa
pensée. En s’effaçant, on lui ménage un espace de liberté où il puisse être
lui-même.
Et, à partir de là,
des prises de conscience pourront avoir lieu, des résolutions pourront se
prendre, des mutations pourront s’accomplir. Il ne s’agit pas simplement d’un truc, d’un procédé, d’une technique.
C’est une attitude nouvelle qu’il faut adopter : celle qui consiste à s’oublier
pour faire place à l’autre.
Cette attitude peut
être prise par le modérateur au moment du tour de table, surtout avec les
personnes que l’embarras, la timidité, les scrupules ou l’émotion empêchent de
s’exprimer. Elle convient aussi pour accueillir un nouveau, si l’on admet qu’il
faille lui laisser un moment la parole avant de l’informer. Et enfin, on peut
l’utiliser au cours d’une visite qu’on fait à un alcoolique, chez lui ou dans une
institution.
*
* *
Si les réformateurs
avaient trouvé dans les ouvrages de psychologie comment réorganiser le tour de
table, c’est la littérature elle-même
qui leur indiqua sur quelle base concevoir la seconde partie de la réunion. Ils
ne durent pas chercher très loin; quelques mots tirés de la définition du mouvement suffirent à les
éclairer: Les Alcooliques Anonymes sont
une association d’hommes et de femmes qui partagent leurs expériences...
Ils se sont arrêtés.
Ils avaient la formule
Dans la pratique
habituelle, le modérateur lisait un texte, puis demandait aux assistants ce
qu’ils en pensaient. Les échanges qui avaient lieu alors étaient des échanges
d’idées. Différentes personnes confrontaient leurs opinions. Des discussions en
résultaient, et elles étaient parfois véhémentes. Ce n’était pas souhaitable.
Plutôt qu’un partage d’idées, mieux valait susciter un partage d’expériences.
Ce que chacun a pu vivre ne donne pas lieu à des contestations : l’intéressé
rapporte des faits. Il est inattaquable, sauf à prétendre qu’il ment. Mais qui
oserait le dire? Il restait à faire en sorte que les expériences aient un
rapport entre elles, qu’elles permettent de dégager une conclusion utile. Le
seul moyen était de partir, non plus d’une lecture, mais d’une question : mais,
détail important, qui soit formulée de telle sorte qu’elle permette à chacun
d’évoquer son expérience personnelle. La lecture pouvait venir à la fin : on
verrait alors si les Américains étaient arrivés aux mêmes conclusions ou à des
conclusions différentes.
Bref, un certain
nombre de modérateurs, pour des raisons bien précises et après mûre réflexion,
entendaient rompre avec la tradition. Ce n’était pas du goût de tout le monde.
Les expériences ne confirmaient d’ailleurs pas toujours la pertinence de leurs
conceptions. Il est vrai que ces expériences étaient souvent tentées dans de
mauvaises conditions, dues principalement au trop grand nombre de participants
et à l’état d’esprit de certains d’entre eux.
La manière dont se
déroulaient les réunions méritait des critiques. Mais ce n’est pas tout. Nous
venons de recueillir un témoignage sur la façon dont le groupe traitait ses
membres après une rechute. On comprendra que ceux qui avaient flanché aient
parfois hésité à revenir s’asseoir autour de la table...
J’avais bu au cours d’un réveillon, après une longue
période de sobriété, Voulant retrouver l’abstinence, je me rendis tout de suite
à une réunion. J' avouai l’accident. J’attendais de la compréhension et des
encouragements. Mais, au contraire, j’eus le sentiment qu’on faisait mon
procès!
Certains prétendaient que ma rechute se préparait
depuis longtemps. Ils la sentaient venir, ils auraient pu l’annoncer. D’autres
mirent l’événement sur le compte de ma situation sociale, qu’ils enviaient, ou
encore incriminèrent l’attitude de ma femme, qu’ils n‘avaient peut-être vue
qu’une ou deux fois!
Quelqu‘un me demanda même: “Mais alors, ce que tu nous
racontais quand tu étais modérateur, ce sont donc des “couillonnades”?
Il n'y eut que Nelly pour me témoigner un peu de
compréhension, et je sortis de la réunion plus perturbé que je n’y étais entré.
Mon médecin traitant s’intéressait à l’alcoolisme, Il
suivait régulièrement les séances d’information organisées par les A.A. Je lui
fis part de ma surprise et de ma déception. Il m’en fournit l’explication que
voici.
“Il peut exister dans les groupes d’abstinents, si
l’on n’y prend garde, une forme de rejet du membre en rechute. Celui-ci, en
effet, ne vit plus en conformité avec les principes dont chacun a fait ses
certitudes. Vous avez été, par votre rechute, l’image de ce que chacun de vos
compagnons pouvait être à tout moment. Vous les avez donc gênés, inquiétés,
perturbés, peut-être, et ils ont réagi par de l’agressivité, dans un simple
réflexe de défense.”
Cette interprétation m ‘a paru judicieuse, et c’est
pourquoi je la livre à mon tour, à titre d’hypothèse.
*
* *
Les réunions des A.A.
étaient de plus en plus houleuses. Des conflits y éclataient, des gens y réglaient
leurs comptes ou y tenaient des meetings. C’était parfois lamentable. Par
contre, les réunions de I’A.L.F.A. échappaient à ces turbulences. La présence
de plusieurs épouses constituait déjà un frein. Mais les animateurs tenaient
mieux les choses en mains. Ils ne laissaient pas dégénérer la situation. On
n’avait jamais connu de séances houleuses à l’A.L.F.A.
Or, on se souvient de
la situation que nous avons décrite, au sujet de l’accès aux réunions :
Quiconque voulait s’adresser aux A.A. devait souvent passer par le personnel ou
par le responsable du centre. Si le nouveau venu voulait faire partie des
Alcooliques Anonymes, on lui indiquait les jours et heures de réunions, en lui
signalant la possibilité d’assister aux séances de I’A.L.F.A. Mais si le
nouveau venu ne formulait aucune demande, c’étaient alors les membres du
personnel de 1’A.L.F.A. qui l’orientaient d’un côté ou de l’autre, selon ce
qu’ils jugeaient préférable. Or, quand il apparut que les réunions des A.A. se
déroulaient dans un mauvais climat, on n’y envoya plus que des gens mal motivés
ou gravement perturbés, pensant qu’ils se sentiraient mieux à leur place. Cette
mesure n’améliora pas l’atmosphère des réunions plus elle se détériora, plus on
hésita à orienter de ce côté-là les personnes bien disposées ou qui avaient
conservé une bonne maîtrise d’elles-mêmes. Cette politique de 1’A.L.F.A. ne fut
pas délibérée. Les travailleurs sociaux n’avaient cherché qu’à aider les gens
le mieux possible. Ce n’est qu’à la longue que les dégâts se révélèrent et que
le groupe des A.A. devint de plus en plus anarchique. Et, pour ne rien
arranger, un nombre croissant de personnes se présentaient au centre, ce qui
gonfla l’effectif des groupes et rendit de plus en plus difficile encore la
conduite des réunions.
3. Une seconde
dissidence?
On
se rappelle que, vers 1961, des
motifs religieux avaient entraîné le départ de plusieurs membres du groupe, qui
fondèrent, â Seraing, un nouveau groupe, plus conforme à leurs convictions.
Faut-il d’ailleurs encore parler pour 1974 de dissidence, comme lors de la
création du groupe de Seraing? La réponse doit être nuancée. En effet, en 1961,
pour Liège et la province, comme solution au problème de l’alcoolisme, seule
existait l’initiative de François. Mais en 1974, treize ans plus tard, le
groupe de Liège n’est plus seul dans la province il existe un groupe â Malmédy,
(animé par Georges), à Verviers, (par Michel) et à Amay, (par Camille). Il faut
noter que ces groupes sont très marqués par l’empreinte, voire l’autorité personnelle
de leurs fondateurs.
La dissidence qui
s’est produite en 1974, et qui aboutit ainsi à la fondation de Liège IL,
n’avait plus la même origine que celle de 1961, lors de la création du groupe
de Seraing. Elle pourrait plutôt être considérée comme une extension naturelle
et nécessaire du mouvement des A.A., qui évoluait ainsi très favorablement,
puisque, peu après, d’autres groupes verront le jour, sans que personne n’y
trouve à redire.
Elle semble avoir eu
deux causes principales une première, qui était bien visible, la surpopulation,
et une seconde, connue seulement de quelques personnes, l’envie d’expérimenter
une méthodologie nouvelle dans des conditions favorables. Il s’agissait de se
donner les possibilités de mettre en pratique les théories que nous venons
d’exposer, et il n’y aurait pas eu moyen de le faire rue Saint-Denis. Non
seulement le groupe était devenu trop nombreux, mais les réunions étaient trop
agitées pour que l’on puisse y faire du bon travail, du moins dans le sens où
certains l’entendaient. De surcroît, les innovations déplaisaient à plusieurs
anciens, qui les combattaient systématiquement. Une rupture était inévitable à
court ou à moyen terme.
On avait bien tenté de
réagir contre une trop grande affluence aux réunions. Divers moyens avaient été
mis en oeuvre à cet effet. On avait ajouté une troisième réunion aux deux qui
existaient déjà. Mais la force de l’habitude entraînait les gens à venir
nombreux les jours traditionnels et à déserter cette troisième réunion. On
avait alors essayé d’organiser, ces jours-là, deux réunions en même temps, une
au rez-de-chaussée, l’autre au premier étage. Mais il y avait, dans les
groupes, des personnalités plus attractives que d’autres, qui rassemblaient
autour d’elles une grande affluence. Là où allaient ces meneurs se
concentraient les suiveurs, et il n’était pas possible de constituer deux
groupes de même force. L’une des réunions était toujours favorisée au détriment
de l’autre. On se trouvait donc dans l’impasse.
Au début de l’été, le comité
reconnut qu’il serait bon d’ouvrir un autre groupe ailleurs, qui deviendrait
comme une succursale. Il motiva son avis par des considérations d’affluence,
d’encombrement, d’exiguïté des locaux. Les partisans des réformes ne parlèrent
pas de leurs projets. Nelly et Jean-Marie mirent les vacances à profit pour
trouver un local et pressentir quelques personnes, en vue de s’assurer de leur
présence dans le nouveau groupe. Au mois de septembre, ils annoncèrent
l’ouverture prochaine du groupe de Liège Il, rue Volière, dans un local loué à
la paroisse Saint-Servais. Comme on n’avait parlé de rien, la nouvelle surprit.
Elle provoqua des réactions en sens divers, les unes hostiles, les autres
amicales. Roger, le président du nouveau comité de Liège J, avec l’assentiment
de ses membres, fit parvenir un colis de littérature
au groupe de Liège II, à titre d’encouragement.
François ne vint
jamais rue Volière. Il s’était annoncé pour le jour de l’inauguration, quelques
mois plus tard, mais il se décommanda. Plusieurs membres du groupe avaient
souhaité lui faire connaître comment se déroulaient les réunions. François
aurait pu constater que ses suggestions n’étaient pas restées lettre morte.
Hélas, François n’est jamais venu y assister! A-t-il ressenti la fondation du
nouveau groupe comme un geste d’hostilité à son égard, comme un désaveu de son
action? A-t-il pensé que l’expérience tournerait court, que les dissidents
reviendraient au bercail? A moins que l’explication ne soit beaucoup plus
simple. Depuis 1972, François n’exerce plus qu’une activité réduite il ne
préside plus de comité, ne modère plus de réunions, y assiste à peine...
N’est-ce pas le fait d’une santé déficiente, dont on avait déjà perçu les
signes?
Pourtant, à l’occasion
d’une émission de télévision, à laquelle participeront Nelly et Francine,
toutes deux membres de Liège 11, François se rendra au parc de la Boverie, où
les studios se trouvent, pour s’assurer que tout se passe bien. Francine, qui
le verra pour la première fois, dira
— Il
correspond bien â l’idée que je m’en faisais. On sent que c’est une
personnalité.
C’est ce soir-là que
François fit cette réflexion, que nous avons déjà rapportée
— Ce qui
distingue les A.A. des autres associations d’anciens buveurs, c’est qu'ils ont
un programme spirituel. Mais beaucoup de membres paraissent l’ignorer!
Qu’est-ce qui avait
amené François dans ce parc, à quelques centaines de mètres d’où s’était
déroulée son enfance malheureuse? N’était-ce pas ce désir qu’éprouvent souvent
les hommes vieillissants de revenir sur les lieux de leurs premières années?
Nous ne le saurons jamais...
4. Le contrecoup des
changements
La fondation d’un
groupe dissident, avec ce qu’elle implique de départs, ne fut pas le seul
changement que dut affronter le groupe de Liège, qui prit désormais le nom de
Liège I. L’ensemble du mouvement était sur le point de se réorganiser. On
verrait bientôt se créer une A.S.B.L. à Bruxelles, s’organiser la première
conférence à Bévercé. D’autre part, Suzanne et François commenceraient à réduire
leurs activités, tandis que le centre médico-social augmenterait son effectif
et renforcerait son professionnalisme. Tous ces changements eurent une
incidence sur la vie du groupe, et, malheureusement, elle ne fut pas bénéfique.
Dans le nouveau groupe,
les méthodes préconisées par François pour conduire les réunions étaient
appliquées avec sérieux et donnaient d’excellents résultats. Fondées sur
l’accueil, la tolérance et le respect d’autrui, elles permirent à des
alcooliques parfois gravement atteints de se rétablir peu à peu, par une
fréquentation assidue et active des réunions. Certains évoluèrent si
favorablement qu’ils décidèrent de rendre ce qu’ils avaient reçu et fondèrent
de nouveaux groupes. Ce fut le cas de Pierrot, de Henri, d’Albin et de José, à
qui nous devons la fondation des groupes d’Engis et de Visé, toujours en
activité, la relance d’un groupe dans le midi de la France et la création du
groupe de Robermont, aujourd’hui disparu; Ce fut aussi le cas de Jean-Claude,
avec ses deux tentatives d’implanter un groupe dans le quartier Saint-Pholien.
Le fait d’avoir ainsi
contribué à l’expansion du mouvement ne fut pas le seul mérite du groupe de
liège II. Il eut aussi celui de rassembler un public très varié, où étaient
pratiquement représentées toutes les couches sociales. Et malgré le grand
nombre de nantis et d’intellectuels qui le fréquentaient, il évita de devenir
un groupe élitiste. S’il compta parmi ses membres des représentants du clergé,
de la magistrature, du barreau, du monde politique, du corps enseignant et du
corps médical, il faut noter qu’à côté de ces personnes-là s’installaient des
pensionnaires d’une institution psychiatrique. On allait les chercher en
voiture et on les reconduisait après la réunion. On avait même organisé pendant
deux ans des séances pour eux à l’intérieur de l’institution, ce qui avait
représenté, pour plusieurs personnes, plus de deux cents heures de prestations
bénévoles. Or, une sympathie mutuelle existait entre ces alcooliques si
différents les uns des autres. C’était en partie les fruits de la méthode
préconisée par François, que lui-même, hélas, n’avait jamais eu l’occasion de
voir appliquée dans son propre groupe.
L’indéniable succès du
nouveau groupe finit par porter ombrage à l’ancien. Certains membres de Liège J
s’étaient imaginés que l’expérience tournerait court, que le bateau ne
tarderait pas à sombrer et qu’eux-mêmes n’auraient plus qu’à recueillir les
naufragés. Or, au fil du temps, ils voyaient s’écrouler leurs illusions. Ils
finirent par prendre en grippe leurs anciens compagnons, par nourrir à leur
égard des sentiments vraiment hostiles.
Nelly fit l’expérience
de cette animosité qui, un soir, se concentra sur elle. L’envie l’avait prise
de revoir ses anciennes connaissances, et elle avait décidé d’assister à une
réunion de Liège I. Elle s’en mordit les doigts. On s’acharna contre elle. Sa
compassion, sa générosité, son dévouement furent tournés en dérision. Comme on
l’avait souvent vue là où un drame venait d’éclater, on l’accusa d’attirer le
malheur. L’un de ses détracteurs, maniant la métaphore avec férocité, la traita
de mouche â caca!
Tout éplorée, Nelly
fit pan de sa mésaventure à quelques amis de Liège II. Elle avait des larmes
dans les yeux, des sanglots dans la voix. Richard et Jean-Marie, pour l’inciter
à prendre en blague les propos qu’on lui avait tenus, lui dirent en riant Dégonflais, nous allons t’appeler Mouchette!
Nelly sourit. Elle s’apercevait qu’elle avait encore des amis.
De telles attitudes
témoignent d’un bien mauvais esprit dans le groupe de Liège 1, et d’autres
faits confirment cette impression.
Il était alors
question de réorganiser le mouvement des Alcooliques Anonymes belges
d’expression française. Dans cette perspective, la fondation d’une a.s.b.l.
était à l’ordre du jour.
Le lecteur se sera
convaincu, par le compte rendu des transactions immobilières avec la Ville, que
le statut d’a.s.b.l. procurait des avantages. Les membres du groupe avaient pu
s’en apercevoir encore mieux. Un projet comme celui-là devait donc obtenir leur
approbation. Or ils y furent hostiles, pour la plupart d’entre eux. Jacques
représentait alors le groupe de Liège I à l’intergroupe. Au cours de l’été
1972, il se rendit régulièrement à Namur, en compagnie de Nelly et de
Georgette, qui l’accompagnaient de bonne grâce. Il avait pour mission de faire
connaître l’opinion de ses camarades sur le projet de création d’une A.S.B.L.
Voici ses commentaires.
Il y avait bien, parmi les membres du
groupe, quelques partisans de cette A.S.B.L., mais encore davantage de
farouches adversaires du projet. Ceux-ci s accrochaient à la lettre de nos
traditions plutôt qu’à leur esprit. Allait-il donc falloir refaire tout ce
chemin que les Américains, bien avant nous, avaient déjà parcouru, quand le
volume des activités les avaient obligés à se doter de structures mieux
adaptées?
A Liège, on crut bon de rouvrir le débat. Mais ce
furent des controverses de chiffonniers / Elles fournirent à certains
l’occasion de rappeler que François”avait déjà fait bien trop d’entorses aux
traditions”.
Jacques se rendait à
Namur pour y annoncer que le groupe de Liège I n’avait aucun avis, que ses
membres ne parvenaient pas à se mettre d’accord.
Il se sentit bouleversé
d’avoir à transmettre de pareilles nouvelles. Il crut bon d’inviter Jo, de
Bruxelles, à venir expliquer le problème et tenter d’apaiser les esprits. Ce
fut peine perdue...
Les réticences, les
critiques et les oppositions n’empêchèrent pas I’A.S.B.L. de se constituer. Ses
adversaires de Liège I, dépités, engagèrent leur groupe dans un isolationnisme
de plus en plus ombrageux. Voilà une des raisons du déclin de Liège I.
La réorganisation des
Alcooliques Anonymes belges d’expression française ne réclamait pas seulement
que l’on fondât une A.S.B.L., mais encore que l’on organisât des conférences
annuelles. Celles-ci rassembleraient des délégués de groupes, d’intergroupes
régionaux et de services spécialisés, pour permettre de prendre ensemble et de commun
accord les décisions qui assureraient la bonne marche du mouvement.
La première conférence
eut lieu à Bévercé, une commune proche de Malmédy. Les touristes familiers de
la région connaissent la ferme Libert, transformée depuis des années en hôtel-restaurant
à succès. C’est en contrebas de cet établissement, sur la route Malmédy-Eupen,
au bord de la Warche, que la commune de Bévercé a construit son centre
culturel. Il est assez vaste pour accueillir une centaine de personnes. C’est
là que furent réunis les délégués de toute la Belgique francophone.
Les travaux débutèrent
sur une note grave. On réclama une minute de silence à la mémoire d’un des
artisans de la réorganisation du mouvement. Il s’appelait Jean-Louis. Il venait
de succomber à un mal qui l’avait frappé pendant que, debout, il récitait la
prière de la Sérénité, en tant que
modérateur, dans le local de son groupe. Ce drame avait provoqué l’émotion,
surtout dans la région bruxelloise, où il avait eu lieu. La minute de silence
fut observée avec gravité, parfois avec chagrin. On se rassit. Plus personne
n’avait envie de rire ou de plaisanter. On était là pour travailler, et
serieusement...
A un moment donné, on
entendit un bruit de porte dans le fond de la salle. Quelques personnes se
retournèrent. Un homme venait d’entrer. Il restait debout. Il avait l’air
surpris. On aurait dit quelqu’un qui s’était trompé de jour ou d’endroit, et se
trouvait parmi des gens avec lesquels il n’avait rien à faire... Ce qui
confirma cette hypothèse, c’est qu’après quelques minutes d’hésitation,
l’inconnu fit demi-tour et s éclipsa. Pourtant, dans l’assemblée, quelques
personnes avaient eu l’impression d’avoir
déjà vu cette tête-là quelque pan. Et pour cause!
Se rappelle-t-on que,
dans les premières années, quand les groupes commencèrent à se multiplier,
François chargea Marcel de créer des structures? Celles que Marcel mit en place
s’appelèrent les Services centraux, New-York se réservant l’intitulé Services généraux, devenu disponible
depuis l’adoption de la formule Services
mondiaux Or, ces Services centraux eurent leur heure de gloire. Bill
lui-même adressa ses félicitations à leur promoteur. Sa lettre est reproduite
dans ce livre. Maïs revenons à notre inconnu de Bévercé c’était Marcel !
Pourquoi joua-t-il le rôle d’intrus? Parce que personne ne l’avait invité Le
groupe de liège 1, dont Marcel faisait partie, vivait en vase clos et ne
déléguait plus personne nulle part. D’autre part, le souvenir des Services
centraux, après quelques années de disfonctionnement, s’était estompé. On avait
bien chargé Philippe de s’informer à leur sujet, mais il n’avait rien trouvé.
Il faut dire aussi que les Services centraux, sur la fin, sombrèrent dans
l’anarchie. Jean-Marie en témoigne. Il a participé, à Verviers, aux dernières réunions
des Services centraux, puis, à Bévercé, aux premières conférences des Services
généraux. Autant Verviers lui donna une impression pénible, autant Bévercé le
rassura. Mais il n’empêche qu’on aurait dû épargner à Marcel, l’un des
pionniers du mouvement, l’humiliation de ne compter pour rien, alors qu’il
avait une longue expérience à partager Mais il ne faudrait pas oublier non
plus. Si on veut être tout à fait objectif que les organisateurs de la
conférence avaient probablement encore en mémoire les oppositions récentes que
le groupe de Liège avait soulevées, dans le contexte franchement pénible que
nous avons décrit, à la constitution de I’A.S.B.L. Et Marcel n’y avait pas été
étranger.
Revenons à Liège. Les
nouvelles n’y sont pas encourageantes. Des tensions de plus en plus fortes se
font sentir entre le groupe et le centre médico-social. Suzanne et François
n’ont plus suffisamment d’influence pour maintenir une certaine cohésion et le
groupe fonctionne d’une manière de plus en plus anarchique. Ou bien ceux qui
l’animent sont débordés, ou bien ils croient aux vertus du désordre; on ne voit
pas d’autre explication.
Il y avait déjà
plusieurs années que François n’avait plus été élu président du comité de Liège
J, car il n’avait plus posé sa candidature. Mais il avait essayé de maintenir
quand même, dans cette grande maison où cohabitaient des organismes différents,
une apparente harmonie. Suzanne s’efforçait, elle aussi, d’aplanir les
difficultés. Pourtant, les tensions subsistaient.
Le groupe périclitait,
c’était évident. L’isolement dans lequel il s’était confiné n’expliquait pas à
lui seul cette situation. Nous y voyons deux autres raisons le départ
d’éléments valables à cause du succès de Liège IL, et l’arrivée de nombreux cas
difficiles, à cause de conditions de recrutement un peu particulières.
Si le groupe de Liège
IL marchait bien, c’est parce que plusieurs de ses membres avaient un bon
esprit et exerçaient une influence favorable. Or, ces personnes venaient, pour
la plupart, de Liège I. Ce groupe était donc privé d’un certain nombre
d’éléments qui l’auraient peut-être empêché de sombrer dans l’isolement et
l’anarchie.
D’autre part, le
recrutement, de la manière dont il se faisait, ne pouvait guère compenser ces
départs. Nous avons déjà expliqué que les alcooliques qui s’adressaient rue
Saint-Denis, en sonnant à la porte ou en décrochant le téléphone, ne pouvaient
entrer en contact avec les A.A. que deux fois par semaine. A d’autres moments,
les alcooliques avaient affaire avec le personnel de l’A.L.F.A. Celui-ci les
accueillait, leur proposait de l'aide, puis leur parlait de réunions de
psychothérapie qui avaient lieu certains soirs dans la maison. Imaginons
l’attitude des ces professionnels à ce stade-là de l’entretien. Si le malade
leur semblait motivé et capable de se rétablir, le dirigeaient-ils vers le
groupe des A.A., qui ne leur inspirait plus tellement confiance? Si le malade,
au contraire, leur semblait peu motivé et s’ils craignaient qu’il ne pose des
problèmes, le dirigeait-ils vers le groupe de I’A.L.F.A., qu’ils considéraient
comme un meilleur outil de travail? Les réponses à ces questions mettent
inutilement en cause les travailleurs du centre, car, à supposer qu’ils se
soient interdit d’influencer quiconque, (ce qui est peut-être vrai pour
certains d’entre eux), la situation n’aurait pas été différente. Les
alcooliques auraient été invités à choisir eux-mêmes leur groupe, après avoir
assisté à une ou deux réunions dans chacun. Vers lequel se seraient-ils alors
tout naturellement dirigés ? Vers le groupe où ils avaient repéré le plus de
gens semblables à eux-mêmes ! Il apparaît donc que c’était moins l’attitude du
personnel de I’A.L.F.A. que la cohabitation elle-même qui empêcha le groupe de
Liège I de profiter d’un recrutement normal, et qui lui ôta, après le départ de
plusieurs de ses membres, la possibilité de se régénérer par un apport de sang
neuf.
5. La page est tournée
Début 1979, un
imprimé, au double en-tête A.L.F.A. - A.A. fut adressé â un grand nombre de personnes.
En voici le texte
Cher(e) Ami(e),
Vous n’êtes pas sans savoir que notre ami François C.,
fondateur du groupe A.A. de Liège et secrétaire de l'A.L.F.A., va prendre une
retraite bien méritée au terme d’une carrière bien remplie, et, ce, à la fin du
mois d’avril.
Ceux qui l’ont connu savent combien, depuis de
nombreuses années, son dévouement a la cause des A.A. et â leur développement
fut un don de soi, au service d’une action aussi efficace que la discrétion
avec laquelle le travail fut effectué.
Voilà pourquoi nous espérons marquer notre sympathie
tout à fait exceptionnelle à l’occasion du départ de ce grand ami, qui nous
quitte pour une tranche de vie que nous lui souhaitons calme et heureuse.
le vendredi 27 avril 1979, à 19 heures 30, une fête
sera organisée en son honneur, à la salle des sports et loisirs, rue Nicolas
Spiraux, à Grivegnée, soirée à laquelle vous êtes cordialement invité(e) etc...
Le jour de la fête,
c’est Léon qui prononça le discours. En voici les principaux passages
Mon cher Français,
Nous voici réunis pour une sympathique manifestation:
celle qui va consacrer ta vie de labeur, à laquelle tu as donné le meilleur de toi-même.
Mais je m’en voudrais de t’entra Liter dans un lattis officiel, farci de tous
les grands mots que ce genre de circonstance implique. Je veux rester dans la
note optimiste que m’inspire cette réunion.
S’il m’échoit ce soir le privilège de t’adresser
quelques mots et de te féliciter, c’est non seulement à la demande de
quelques-uns d’entre nous, mais aussi parce que, ayant pendant plusieurs années
participé aux réunions des A.A. ainsi qu ‘aux séances de I’A.L.F.A., j’ai le
sentiment d’avoir été très prés de toi par l’esprit, et, toujours, ton
comportement m’a servi d’exemple.
Si, j’aurai bientôt la joie de compter une année de
plus en tant qu ‘abstinent heureux, c’est un peu d toi que je le dois, ainsi
que beaucoup d’autres parmi les AA. de Liège... etc.
Léon retrace alors la
fondation du groupe en 1960, puis celle du centre en 1962. Il dit:
Tu prends un congé sans solde de six mois à l’usine et
tu te lances dans une autre entreprise difficile: créer un centre médico-social.
Ce sera le premier du genre en Wallonie.
Ton congé sans solde ayant été deux fois renouvelé,
encouragé par les médecins, et soutenu par de nombreuses personnes de bonne
volonté, tu parviens à ouvrir I’A.L.F.A.
Tant bien que mal, l’évolution du centre se poursuit.
Après quelques années, il deviendra le centre d’accueil que nous connaissons et
par lequel beaucoup d’amis, tout comme mo4 sont passés avant d’effectuer le
premier pas vers une vie nouvelle, faite d’espoir et de dignité retrouvée.
Après le centre de Liège, tu aideras à la mise en
place de plusieurs autres, tels que Malmédy Namur, Huy, Bastogne, Verviers,
A-mil-A ... , j’en oublie, peut-être?
Voilà, en résumé très bref la tâche que tu as
commencée il y a presque vingt ans, et dont l’exemple doit tous nous
réconforter. Si certains réussissent une carrière, toi, tu as réussi ta vie: en
la mettant au service des autres.
C’est pourquoi ce 27 avril 1979, après tant d’années
d’un labeur souvent ingrat, nous te souhaitons tous une heureuse retraite au sein
de ta famille, en compagnie de l’infatigable Suzanne, que nous associons de
tout cœur à l’hommage amical que nous t’adressons aujourd’hui.
A partir de cette date
du 27 avril 1979, on ne verra plus guère François me Saint-Denis. Il a 66 ans
et commence â connaître les effets de la maladie de Parkinson. Il craint de se
montrer avec ses tremblements incoercibles, et se cache de plus en plus chez
lui, où quelques membres des A.A. continuent de lui rendre visite
régulièrement. Il assume même une mission de parrainage à l’égard de certains
d’entre eux, qui se sentiront singulièrement désemparés, une dizaine d’années
plus tard, quand François mourra. Notre fondateur aura tenu à rester utile
jusqu’au bout, illustrant par là le propos de Léon: