*Table des matières

 

Chapitre VII.

 

Suzanne et les Al-Anon.

 

 

Au début des années soixante, on le sait, les membres des A.A. se réunissaient dans le garage de François. Or, plusieurs d’entre eux étaient accompagnés de leurs femmes. Les épouses voulaient-elles s’assurer ainsi que leurs maris se rendaient effectivement à une réunion ? Avaient-elles peur de rester seules, le soir, à la maison, comme elles l’avaient fait trop souvent? Ou certaines éprouvaient-elles le besoin de rencontrer d’autres compagnes de buveurs, de partager avec elles leur expérience?

 

Les premières fois, les accompagnatrices s'étaient installées dans le garage, aux côtés de leurs époux et parmi les autres buveurs. Mais Jules, le Tongrois, crut devoir intervenir, au nom des traditions, pour déconseiller cette pratique. Les femmes se sont alors réfugiées dans la cuisine, où Suzanne préparait les cafetières de café, qu’elle apporterait tout au long de la soirée dans le garage. C’est donc dans cette cuisine, bien avant que le mouvement des Al-Anon ne soit connu, que les conjoints d’alcooliques se rassemblèrent autour de Suzanne, pour partager leurs expériences et essayer de s’entraider.

 

Quiconque vit avec un buveur finit par en pâtir. On essaye alors de changer la situation, de remettre un peu d’ordre dans une vie de plus en plus anarchique. On cherche à convaincre ou à contraindre le buveur, mais c’est peine perdue. Fermeté ou douceur, menaces ou supplications, rires ou larmes, violence ou tendresse, rien ne sert. On sombre alors dans l’accablement, le désespoir. On en vient à se culpabiliser. Si mon mari boit, se demandent les épouses, ne serait-ce pas de ma faute ?

 

Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent, le mouvement des Al-Anon ne propose pas une méthode pour empêcher l’alcoolique de boire, ou pour l’amener à boire raisonnablement. Le premier point du programme, c’est, au contraire, d’admettre que l’on n’a aucune prise sur la maladie alcoolique. Ensuite, on cherche la meilleure façon de supporter une situation que l’on ne peut pas changer. Voici l’objectif du mouvement permettre à toute personne vivant avec un alcoolique de conserver son équilibre.

 

C’est d’ailleurs ce que nous confirmait Renée, en arguant de sa propre expérience. Nous avions fait sa connaissance quand nous commencions notre travail. Elle nous avait reçus avec empressement, bien que son mari fût malade. L’idée de publier un hommage à Suzanne et François lui souriait. Nous lui avions soumis les premières pages du manuscrit et, à quelques détails près, elle en avait apprécié, et le fond, et la forme. Ce fut pour nous un encouragement.

 

Renée nous avait aussi livré des souvenirs sur Suzanne. Ils corroboraient souvent ce que nous savions, mais y ajoutaient une note vivante, pittoresque. Quand nous sommes retournés chez elle, au moment de terminer notre ouvrage, Renée venait de perdre son mari. Mais elle ne cessait pas pour autant de mettre son expérience à la disposition de ceux qui en avaient besoin. Son numéro de téléphone continue de figurer dans un document de I’A.L.F.A. Renée est la personne à contacter pour entrer chez les Al-Anon.

 

Le cheminement personnel de Renée illustre bien les considérations que nous avons exposées au début de ce chapitre. C’est pour aider son mari à cesser de boire qu elle prit contact avec 1’A.L.F.A. en 1973. Auparavant, elle avait déjà tout essayé, hélas, en pure perte. N’y avait-elle pas risqué sa santé? Le médecin qui l’examina lui recommanda, en tout cas, de ne plus s’occuper que d’elle-même.

 

Son mari cessa de boire. Il lui conseilla de fréquenter les réunions des Al-Anon. C’est ainsi que Renée, en 1980, vint assister â sa première réunion. Elle fut accueillie par Suzanne. Elle en reste marquée. A cette époque-là pourtant, Suzanne n’était présente qu’une fois sur deux, et il lui arrivait de partir avant la fin. Quand elle venait, elle ne modérait pas nécessairement la réunion. Elle cédait parfois ses prérogatives à quelqu’un d’autre. Mais elle demeurait l’âme du groupe, et on le sentait...

 

Les membres des A1-Ateen ont cru que Suzanne s’était éloignée des Al-Anon au fur et à mesure qu’elle s’était davantage occupée d’eux. C’est peut-être un peu vrai. Suzanne ne pouvait pas se trouver partout. Mais n’oublions pas qu’en 1980, elle avait soixante-sept ans D’autre part, Renée nous signale que Suzanne s’était toujours intéressée aux enfants d’alcooliques. Dans les années soixante, quand on ne parlait pas encore des Al-Ateen, Suzanne organisait déjà des réunions à leur intention I

 

Quand Suzanne modérait une réunion, poursuit Renée, elle consacrait plus de temps aux problèmes évoqués par les participants qu’au contenu des publications ou aux questions de structures. Le livresque, l’administratif l’intéressaient moins que le vécu. Elle était d’abord femme de cœur. Son domaine: le sentiment, l’intuition. Tout le monde en convient. Renée nous signale encore que Suzanne accompagnait François à des séances de psychothérapie de groupe organisées pour les personnes souffrant de la maladie de Parkinson.

 

Suzanne était catholique : tout le monde le savait, elle n’en avait jamais fait mystère. Mais elle ne cherchait pas à faire partager ses convictions. Elle ne nourrissait même aucun sentiment défavorable à l’égard des incroyants. Elle se montrait tolérante, respectueuse même, envers toutes les opinions, toutes les croyances. Elle veillait d’ailleurs à n’être jamais directive, en aucune matière. Seulement, si elle revenait d’une retraite à Banneux, elle en parlait sans détour, comme elle l’eût fait de n’importe quel événement. Et à celui qui l’interrogeait sur sa foi ou sur sa pratique religieuse, elle répondait franchement.

 

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Le principe fondamental de la non-ingérence dans les problèmes de boisson est non seulement d’une acceptation difficile, mais encore d’une application hasardeuse. Dans beaucoup de cas, cela tient aux habitudes ou à la nature même des personnes.

 

J’avais tout essayé, nous a dit Renée. Elle a fait comme beaucoup d’épouses. Elle a vu son mari malade les lendemains de cuite, elle l’a entendu jurer que ce serait la dernière fois. Elle l’a cru sincère, et il l’était alors effectivement. N’était-ce donc pas son devoir de l’aider? Sans aucun doute. Mais comment ? Elle a tout essayé ces mots-là trahissent son désarroi... Prenait-elle une initiative? Elle s’en mordait les doigts. S’abstenait-elle d’intervenir? Elle se sentait coupable. Cruel dilemme où, comme tant d’autres, elle se sentait enfermée I Quelle délivrance, pour une femme au bout du rouleau, de s’entendre dire qu’elle-même, comme son mari, est impuissante devant l’alcool, et qu’il faut cesser un combat perdu d’avance I Seulement, après un certain temps, l’épouse se sent d’attaque. Ses vieilles habitudes réapparaissent. Elle essaye à nouveau de s’interposer entre la bouteille et le buveur...

 

Sa nature y est peut-être pour quelque chose. Ce ne serait pas sans raison, semble-t-il, qu’une femme épouse un buveur. Un tel homme exerce sur elle une mystérieuse fascination. On a vu des femmes divorcer d’un alcoolique pour en épouser un autre I L’une d’elle quitta son second mari..., mais pour devenir la maîtresse d’un alcoolique On lira plus loin les confidences de Suzanne quant au choix de son futur mari. Elles sont significatives...

 

Qu’est-ce qui pousse une femme à partager la vie d’un buveur? Nous n’aurons pas la prétention de répondre à une telle question. Mais nous pouvons livrer certaines de nos observations. Il nous a semblé que beaucoup d’épouses d’alcooliques étaient des femmes fortes et généreuses. Fortes, on ne peut en douter, puisque nombre d’entre elles ont fini par assumer tous les rôles au sein de la famille. Généreuses, c’est très probable, puisque la plupart ne quittent pas leur mari et essayent de l’aider de toutes les manières possibles. Elles sont même compatissantes et secourables. Elles auraient un peu le profil de l’infirmière : elles sont toutes dévouées, mais... elles commandent

 

Les femmes correspondant au portrait que nous venons d’esquisser ont bien du mérite à s’imposer la règle de non-intervention, Elles doivent constamment réfréner leurs tendances naturelles. Le caractère religieux du programme peut les y aider. Comme celui-ci s’inspire des douze étapes des Alcooliques Anonymes, les réflexions sur la spiritualité, en annexe, le concernent également, de même que le programme des A1-Ateen.

 

Suzanne fut une de ces épouses portées par tempérament, non pas seulement à intervenir, mais à le faire d’une manière vigoureuse. Par elle-même, elle avait déjà mis un frein à ses excès. Mais quant à ne plus s’occuper de rien, il ne fallait pas encore y compter. On va le voir. Quand les réunions des A.A. s’organisèrent dans le garage, elle y assista tout naturellement avec d’autres épouses venues accompagner leur mari. C’est Jules, le Tongrois, qui s’y opposa en vertu des traditions. Jules fréquentait le mouvement des A.A. depuis deux ans (une année à Hasselt et une année à Tongres, dans le groupe qu’il y avait lui-même fondé) et apportait aux Liégeois son expérience. On se rallia finalement à son point de vue. Les femmes se réfugièrent dans la cuisine. Mais comme les membres des A.A. étaient des grands consommateurs de café, c’était un va-et-vient continuel entre la cuisine et le garage. Suzanne n’a-t-elle pas pu en profiter, malgré elle, pour exercer une surveillance discrète sur la réunion? Car, si François ne buvait plus depuis quelques mois, elle ne savait pas combien de temps cela durerait. Et puis, les inquiétudes survivent toujours aux causes qui les ont engendrées I

 

Nous disions que la pratique des valeurs spirituelles contenues dans le programme pouvait aider les femmes de buveurs â ne plus s’interposer entre leur mari et l’alcool. Pour Suzanne, le programme n’apportait rien de neuf. Elle avait déjà une foi vivante. Elle assistait aux offices, se livrait à toutes sortes d’exercices de piété et pratiquait l’entraide et la charité sous différentes formes. Mais elle allait approfondir, grâce au programme, la notion de partage des expériences. De même que les alcooliques assurent leur sobriété en aidant d’autres alcooliques, Suzanne allait retrouver et raffermir son équilibre en s’occupant d’autres épouses de buveurs.

 

Mais le plus prodigieux, c’est que Suzanne, fille et femme d’alcooliques, a trouvé dans cette circonstance douloureuse l’occasion de remplir, de sanctifier sa vic. Après avoir tâté du théâtre, du militantisme social, de l’apostolat religieux, elle a découvert sa vraie vocation. Depuis le jour où François s’est arrêté de boire, elle s’est occupée des Al-Anon, puis de I’A.L.F.A., des Al-Ateen et des Preteen, dont elle animait encore les réunions la veille de sa mort. Quel pouvoir extraordinaire elle a reçu de transformer ainsi l’adversité en succès !

Chapitre VIII

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