*Table des matières

 

Chapitre VIII.

 

Suzanne et le Mouvement des Al-Atcen

 

 

1.     Description

 

L’alcool, quand il fait du buveur un malade, en a souvent fait un autre de la personne qui partage sa vie. Mais ses méfaits vont plus loin. Les enfants peuvent aussi être perturbés par la cohabitation avec un alcoolique, et par la mésentente de leurs parents. Ils peuvent avoir perdu leur équilibre et ruiné leur santé.

 

De même que les membres des Al-Anon ont cherché remède dans des réunions de partage et de soutien, ainsi que dans l’application d’un programme, les enfants d’alcooliques se sont aussi regroupés. Ils ont mis leurs expériences en commun, se sont mutuellement soutenus et encouragés, et se sont également soumis à un programme spirituel. Le mouvement qu’ils ont ainsi formé s’appelle le mouvement des Al-Ateen. Il accueille des personnes âgées de onze à dix-neuf ans. Pour les enfants plus jeunes, on a constitué des groupes séparés. Ils relèvent du mouvement des Preteen.

 

Christian est le premier membre des Al-Ateen que nous avons interrogé. Mais il nous a conseillé d’en rencontrer d’autres, notamment Eric et Nancy. Christian fréquente le mouvement depuis une quinzaine d’années. Il fut l’un des nombreux filleuls de Suzanne. Son témoignage nous a donc paru précieux.

 

C’est le samedi 16 août 1980 que Christian s’est rendu à sa première réunion. Elle se ternit rue Saint-Denis, dans le local du rez-de-chaussée, où se tiennent les réunions des A.A. et celles de I’A.L.F.A. Christian avait alors douze ans et demi. Il se rappelle que le groupe, constitué depuis un an, commençait à se disperser. Il se souvient d’un couple des personnes d’une vingtaine d’années qui, quelques mois plus tard, quittèrent les Al-Ateen pour se rendre chez les Al-Anon. Il se souvient aussi de deux garçons, de dix-huit et dix-neuf ans, qui sont partis quelques mois après son arrivée et qu’il n’a jamais revus. Six mois après être entré dans le groupe, Christian s’est donc retrouvé seul. Durant trois ans, il n’a eu aucun compagnon.

 

Il allait avoir seize ans quand un second membre fit son apparition. Le groupe, enfin, allait reprendre vie. Que s’était-il passé durant cette éclipse de trois ans ? Christian n’était évidemment pas resté seul dans le local des réunions. Suzanne, Malou, ou les deux venaient lui tenir compagnie.

 

Quel rôle jouaient ces deux femmes dans un mouvement réservé à des adolescents ? Elles parrainaient le groupe, lui faisaient profiter de leur expérience. Suzanne appartenait au mouvement des Al-Anon. Sa présence chez les Al-Ateen s’inscrivait dans les traditions. Malou faisait partie des A.A. C’était moins habituel. Mais le groupe de Liège avait estimé logique de se faire parrainer par un membre des A.A. D’autres groupes, d’ailleurs, l’imitèrent. N’est-il pas logique, si l’on veut connaître la maladie alcoolique, d’en parler avec une personne qui en est atteinte?

 

Suzanne et Malou avaient fait de leur mieux pour soutenir Christian. Quand l’une ou l’autre participaient à une séance publique d’information, elles n’oubliaient pas de signaler l’existence du mouvement des Al-Ateen. Elles firent même davantage. Sitôt que Christian en fut devenu capable, elles l’invitèrent à présenter son témoignage en public: au cours des réunions ouvertes, tout d’abord, puis, plus tard, au congrès des A.A. et des Al-Anon.

Est-ce l’effet de ces témoignages? Est-ce la conséquence du développement du mouvement dans d’autres régions ? Est-ce simplement l’effet du hasard ? Nous l’ignorons, mais ce qui est certain, c’est que le premier groupe des Al-Ateen se reconstitua peu â peu. Christian se rappelle encore l’arrivée d’un certain Christophe et de Geneviève, qui précédèrent Eric, Nancy, Catherine... Mats, précise-t-il, il y en eut encore bien d’autres. Plus de cent jeunes se sont assis â notre table!

 

Des notes de Christian, nous extrayons encore ces quelques précisions: Lorsque le groupe a commencé â devenir plus nombreux, vers les années 84 ou 85, les réunions furent fixées aux premier, troisième et cinquième samedis de chaque mois. Un changement de local fut aussi décidé, mais dans le même bâtiment. Les réunions n ‘ont plus eu lieu au rez-de-chaussée, mais au premier étage, dans la pièce où les membres des Al-Anon tenaient aussi les leurs. Enfin, pour permettre à certains de nos membres de prendre pan, l’après-midi, à des activités sportives ou autres, nous avons fixé le début de nos réunions à 17 heures 30. Et, ajoute encore Christian, comme tous les groupes de Belgique s’étaient donné un nom, nous en avons cherché un nous aussi. Nous avons décidé de nous appeler “le groupe Tchantchès et Nanesse "

 

2.     Le rôle de Suzanne

 

Suzanne, dit Christian, était pour nous une seconde mère : une mère spirituelle qui ne prétendait évidemment pas remplacer notre mère naturelle. Ce ne fut pas l’impression de tout le monde. Certains membres du groupe voyaient plutôt Suzanne comme une grand-mère. Sans doute étaient-ils plus jeunes, niais Christian poursuit Suzanne nous a tous aidés personnellement, mais de manière discrète et sans attendre de merci. Et jamais elle ne racontait à l’un ce qu’elle avait fait pour l’autre. Elle était la discrétion même. Nous ignorions d’ailleurs la nature de ses activités. Que faisait Suzanne en tant que membre des Al-Anon? Dans combien de mouvements était-elle plus ou moins impliquée? Quelles étaient ses occupations personnelles? Personne n’aurait pu le dire.

De Nancy, de Marie-France ou d’Eric, nous avons pourtant obtenu quelques informations. Nous avons appris que Suzanne n’avait jamais cessé de jouer un rôle actif au sein de l’A.L.F.A., bien qu’elle n’y eût plus aucune fonction officielle. Nous nous sommes laissés dire qu’au fur et â mesure que Suzanne s’investissait chez les A1-Ateen et les Preteen, elle s’éloignait des Al-Anon, où on ne la voyait plus guère. Il est vrai qu’avec les réunions des Al-Ateen et des Preteen, Suzanne avait de la besogne Les Preteen se réunissaient le même jour que les Al-Ateen, mais à des heures un peu différentes. Les aînés, nous l’avons vu, arrivaient vers 17 h. 30. Suzanne ouvrait la réunion. Les cadets, eux, se présentaient vers 18 heures. Suzanne descendait présider leur réunion, qui s’achevait une heure plus tard. Suzanne, alors, remontait clôturer la réunion des A1-Ateen.

 

Suzanne avait élevé deux enfants. Elle n’ignorait pas l’importance des études, des diplômes, de l’instruction. Mais elle savait aussi que le climat, dans les familles où l’on boit, ne favorisait pas le travail intellectuel, ni même la concentration. C’est pourquoi elle encourageait tant de jeunes à prendre leurs études au sérieux. Après chaque session d’examens, en février, en juin ou en septembre, Suzanne téléphonait à chacun pour s’enquérir des résultats. Christian écrit

 

Selon le cas, elle nous félicitait, nous encourageait ou nous remontait le moral. Et s’il le fallait, elle n'hésitait pas à nous tirer l’oreille ! Maïs quand Suzanne nous réprimandait, nous acceptions généralement mieux ses remarques que celles de nos parents.

 

Parvenu dans le supérieur, Christian avait dû subir douze examens en seconde session. Sa grand-mère s’était rendue à l’église, y avait prié et y avait fait brûler un cierge. Mais quelle ne fut pas la surprise de Christian d’apprendre que Suzanne, de son côté, avait fait exactement la même chose I Et le jeune homme de nous confier que, pendant un certain temps, il s’était cru le petit-fils de Suzanne...

Suzanne recueillait les confidences des jeunes, mais aussi celles de leurs parents. On imagine que les deux versions d’un même fait coïncidaient rarement I Que faisait Suzanne devant ces contradictions? Il n’a pas été facile de le savoir, car elle agissait différemment selon les cas. Certes, jamais elle n’opposait une version à une autre comme aurait fait un enquêteur. Mais quand un membre des Al-Ateen se donnait visiblement le beau rôle, Suzanne savait utiliser les informations qu’elle détenait pour poser des questions précises et forcer son interlocuteur à modifier son récit, à replacer les événements dans une plus juste perspective. En revanche, on ne cite aucun exemple où Suzanne aurait rapporté aux parents les confidences de leurs enfants.

 

On sait que les Al-Ateen, comme d’ailleurs les Al-Anon et les A.A., s’appuient sur un programme spirituel, exposé et commenté dans différentes publications. Mais, dans le groupe de Liège, on n’a pratiquement utilisé celles-ci qu’après la mon de Suzanne. Tant qu’elle animait les réunions, o n y faisait du programme sans s’en rendre compte. Suzanne savait ce que c’était de vivre avec un buveur: elle l’avait fait pendant des années, avec son père d’abord, avec son mari ensuite. Elle se souvenait de ces expériences, savait les évoquer et en dégager les enseignements. C’est donc en partant de ce qu’elle avait personnellement vécu qu’elle inculquait les éléments du programme. Quand nous avons rencontré Nancy, Marie-France, Eric et Christian, nous avons eu la surprise de constater qu’ils connaissaient aussi bien que nous les événements des années soixante. Ils les avaient découverts à travers les récits de Suzanne. Elle leur avait parlé du garage, des cafetières de café fort, et des épouses qui lui faisaient leurs confidences dans la cuisine...

Au mépris, peut-être, de certaines traditions, Suzanne aidait financièrement les jeunes dont elle s’occupait. Les réunions des Al-Ateen, après s’être déroulées dans le local, s’achevaient souvent à La Maison des Brasseurs. Suzanne ne s’y rendait évidemment pas. Mais elle allongeait bien souvent un billet pour permettre aux plus démunis d’y participer avec les autres. Quand il s’agissait de se déplacer de manière officielle, Suzanne intervenait dans les frais. Elle cédait aussi des publications à prix réduit et mettait la différence de sa poche. Elle avait ainsi instauré le rite des cadeaux, à la Saint-Nicolas et à Pâques. Les bénéficiaires en parlent encore avec émotion:

 

Grâce à ces cadeaux, nous nous sentions considérés, nous devenions des personnes importantes. C’était d’autant plus réconfortant que beaucoup de membres des Al-Ateen, chez eux, dans leur vie de tous les jours, avaient l’impression d’être peu de chose, de n ‘avoir pas d’importance. Pire encore, certains se sentaient responsables des drames qui déchiraient leur famille. Les gâteries de Suzanne les revalorisaient à leurs propres yeux.

 

Il arrivait aussi que des membres des Al-Ateen aillent partager le repas de Suzanne et François, à l’improviste ou après en avoir convenu. Eric était même devenu, à une certaine époque, un convive habituel. Il suivait des cours au "Forem", non loin d’où habitaient Suzanne et François. Un jour, sur l’heure de midi, il se rend chez eux. Mais le temps passe en discussions, si bien qu’au moment de reprendre les cours, Eric n’a pas mangé. Il avale quelque chose en courant... Est-ce que Suzanne eut l’impression d’avoir manqué à ses devoirs ? La semaine suivante, quand Eric revint, son couvert était mis, et le repas était prêt. Eric devint l’invité habituel du samedi midi.

Cette place offerte à Eric autour de la table rappelle cette habitude des parents de Suzanne de laisser un jour par semaine une chaise libre pour un pauvre; vieille tradition toujours vivante dans certaines familles chrétiennes, qui obligeait à se priver au bénéfice d’un plus malheureux que soi.

Eric, évidemment, n’avait jamais manqué de nourriture. Mais peut-être avait-il faim d’autre chose: de cette convivialité, de cette sympathie, de cette chaleur humaine que l’on ressent au cours d’un repas généreusement partagé.

 

Si le sort d’autrui ne laissait indifférents ni les parents de Suzanne ni Suzanne elle-même, on ne s’étonnera pas qu’elle ait insisté pour que les membres du groupe s’entraident. Elle leur en fournissait d’ailleurs souvent l’occasion. Quand il lui semblait que quelqu’un négligeait les réunions ou traversait une mauvaise passe, Suzanne alertait ses compagnons : A propos... si vous alliez voir ce qu’untel devient? On ne l’a plus vu, je suis inquiète... Et souvent l’expérience confirmait qu’aider autrui était une bonne façon de s’aider soi-même, à condition de ne pas dépasser les limites raisonnables.

 

Suzanne n’a jamais dissimulé ses convictions religieuses, mais elle ne cherchait pourtant pas à les faire partager. Si ses attitudes, ses confidences, son charisme naturel ont parfois favorisé des retours à la foi ou même des conversions, Suzanne n’a jamais provoqué ces mutations : elle respectait trop la liberté de chacun. Peut-être se rappelait-elle que la foi est un don de Dieu ?

 

3. La personnalité de Suzanne

Suzanne éclatait de santé, débordait d'énergie. Sa vitalité se manifestait dans l'attitude, le regard, le geste, la parole. Tout le monde en témoigne.

Eric raconte qu'il allait parfois avec elle faire des achats pour le groupe. Ces jours- là, il n'arrêtait pas de courir derrière Suzanne. Personne n'aurait pu la suivre !

Christian relate l'anecdote suivante :

Cet hiver-là, il y avait une épaisse couche de neige, et les véhicules roulaient difficilement. Certaines lignes de bus n'étaient plus desservies. Suzanne était venue à pied de chez elle jusqu'au local. Nous aurions toujours ignoré cet exploit, si quelqu'un ne l'avait questionnée sur la circulation des bus: ne pouvant répondre, elle fut bien obligée de dire qu'elle était venue à pied. Elle comptait d'ailleurs retourner de la même façon, et il fallut beaucoup insister pour qu'elle accepte d'être reconduite en voiture. Or, à l'époque, elle avait septante ans !

Quand Suzanne était jeune, sa force physique lui avait parfois joué des tours. Elle raconte qu'à l'époque où François buvait, elle le frappait quand il rentrait en état d'ivresse. Une fois même, elle lui cassa un balai sur l'échine. Mais elle avait aussi la force de le hisser jusqu'à sa chambre quand il ne tenait plus sur ses jambes. Or, un jour, elle lui asséna de tels coups de poing que François, le lendemain, se plaignit de douleurs dans le dos. Montre-moi ton dos, lui dit-elle. Quelle ne fut pas sa surprise d'y voir la marque de ses phalanges! Elle retint l'exclamation qui lui venait aux lèvres et se contenta de dire: Je ne vois rien d'anormal; tu n'as sûrement rien de grave...

Vive dans ses gestes, vive dans ses reparties, vive dans ses réactions, Suzanne était aussi capable de décisions rapides. Elisabeth, sa fille, devait participer à un camp que le curé projetait d'organiser à Lourdes. Mais au dernier moment, l'une des deux adultes responsables fait faux bond. Le curé, qui craint de partir seul, parle d'annuler le projet. Elisabeth est déçue, comme beaucoup de ses camarades. Suzanne se propose immédiatement. Elle sera du voyage. Elle remplacera la personne défaillante. Le camp aura lieu comme prévu.

A l'inverse, quand il s'agit de remplacer Suzanne, c'est moins facile. Elle fait si bien ce qu'elle doit faire que personne ne veut le faire à sa place !

Pour ce qui est des réunions, par exemple, Suzanne connaissait son programme sur le bout des doigts, dit Christian. Nous l'avons surnommée "notre encyclopédie vivante". Avec elle, nous faisions du programme sans même nous en rendre compte. Suzanne était très psychologue. Elle avait une façon bien à elle d'atténuer les propos trop virulents et de démasquer les mensonges. Elle utilisait souvent la gentillesse, parfois l'humour, mais agissait toujours avec tact.

Pourtant, malgré ses aptitudes, Suzanne n'avait pas envie de monopoliser les fonctions de modérateur. Personne ne voulait prendre sa succession. On remettait toujours sine die la prise d'une telle responsabilité. Certains eurent même si peur de devoir prendre la place de Suzanne qu'ils n'osaient plus venir aux réunions. Suzanne s'inquiétait de ne plus les voir et finissait par les relancer. Ils lui avouaient alors leurs craintes de parler en public, leur incapacité de conduire une réunion. Et c'est ainsi que, contre son gré, Suzanne resta seule à modérer les réunions.

Suzanne était-elle donc la femme parfaite, l'irremplaçable, celle qui avait toutes les qualités ? Assurément non! On pourrait même dire que derrière l'image qu'elle donnait d'elle-même et que la plupart des gens connaissaient, il se cachait une autre Suzanne, bien moins sûre d'elle, et à qui il arriva de commettre de lourdes erreurs !

Mais rendons la parole à Christian. Suzanne, précise-t-il, ne parlait guère de son passé, sinon parfois pour évoquer un passé qu'elle qualifiait de lointain. C'est ainsi qu'elle finit par révéler qu'elle était elle-même fille d'alcoolique. C'était son père qui buvait. Sa mère avait dû beaucoup en souffrir, car elle n'avait jamais cessé de recommander à sa fille de ne jamais faire comme elle, de ne jamais épouser un alcoolique. Quand Suzanne fit la connaissance de François et le présenta aux siens, la maman flaira le danger. Elle réitéra ses mises en garde. Suzanne n'en eut cure. Elle répliqua que François ne buvait pas plus que les autres.

Même si, peut-être, elle soupçonnait un danger, continue Christian, Suzanne se persuada qu'elle s'y prendrait mieux que la plupart des femmes, qu'elle arriverait à forcer son mari à se conduire convenablement, peut-être même à renoncer à l'alcool. N'avait-elle pas assez souffert, déjà, des excès de son père ? Elle veillerait donc à s'éviter pareilles misères, elle réagirait à temps: elle avait l'avantage de connaître le problème... Son père (qu'elle respectait malgré tout, précisait-elle chaque fois qu'elle parlait de lui), son père, elle ne l'avait pas choisi, elle avait bien dû le subir. Mais son mari, ce serait différent: s'il le fallait, elle saurait le mater !

Hélas, à l'instar de sa propre mère, Suzanne en fut bientôt réduite à relever son mari affalé sur le sol, à mentir à ses employeurs pour justifier ses absences, et à des médecins pour obtenir des certificats, conclut Christian, qui résumait les propos de Suzanne.

 

Quant à nous, nous nous demandons si tout ceci est le résultat d'une coïncidence ou d'une fatalité: est-ce la malchance qui conduisit Suzanne sur les traces de sa mère, ou quelque chose la destina-t-elle à ce malheur ? Question difficile, mais nous pencherions pour la seconde hypothèse. La boisson provoque souvent, sur le cercle familial, plus de dégâts qu'il ne paraît. Dans ses jeunes années, Suzanne a dû ressentir l'impact de certaines images ou de certaines scènes. Elle n'aura pu éviter d'en rester marquée. Mais ce ne fut peut-être que le moindre mal. Le plus grave, le plus dommageable pour elle, ce fut peut-être de n'avoir jamais reçu de son père tout ce qu'elle attendait de lui, et notamment la sécurité, la confiance en soi. Un buveur pourrait-il donner ce que lui-même ne possède pas ?

On objectera que Suzanne était pourtant l'image même de la femme forte. C'est vrai. Mais pour essayer de résoudre cette contradiction, rendons encore la parole à Christian. Un jour; Suzanne nous avoua que, pendant sa jeunesse, loin de fréquenter les gens de son milieu, elle se mêlait aux "basses classes du "Laveu". Parmi ces personnes peu instruites, elle pouvait passer pour savante. Elle se prenait pour un capitaine de navire (le bateau-lavoir, comme elle disait ?) Ou un chef d'armée à la tête de ses troupes. Toute grisée du plaisir de dominer; elle ne voyait pas qu'elle

faisait fausse route, qu'elle n'était pas à sa place. Ce n'est que plus tard qu'elle comprit son erreur; et, alors, elle en eut honte et en resta très longtemps accablée. ..

Pareil comportement trahit, n'est-il pas vrai, un manque de confiance en soi et un besoin de valorisation. N'est-ce pas ce qui, plus tard, conduira Suzanne vers l'action sociale et le militantisme ? Ce qui lui fera braver les périls et relever les défis ? C'est peut-être dans cet état d'esprit qu'elle négligea les avertissements de sa mère et s'imagina qu'elle pouvait mater un alcoolique. L'expérience eut vite balayé ses illusions. Suzanne dut baisser pavillon. Elle en témoigna au cours d'une réunion. Christian s'en souvient bien: Suzanne nous a confié, rapporte-t-il, que sa plus grande difficulté avait été se de taire lorsque son mari avait bu. Pour y parvenir, elle fourrait dans ses poches ou dissimulait dans ses tiroirs des petits papiers sur lesquels elle avait écrit "Tais-toi". Elle en retrouvait un peu partout, les relisait et essayait ainsi de renforcer ses résolutions. Silence! on titube! Aurait-elle pu écrire. Saluons l'ironie du destin: Suzanne, forte de l'expérience de sa mère, se flatte de pouvoir mater un alcoolique. Elle s'y emploie: bastonnades, coups de poing... rien ne change. Elle subit les servitudes, les humiliations de toutes les femmes d'alcooliques, jusqu'à devoir se taire... Il fallait sans doute qu'elle aussi, à un moment donné, touche le fond avant d'entamer une vie nouvelle. Elle était descendue très bas. Elle allait remonter très haut !

Quand François, au cours des dernières années, fut accablé par la maladie, Suzanne continua de l'assister comme elle le faisait depuis qu'il avait cessé de boire. Mais son rôle devenait de plus en plus pénible. Elle le remplissait néanmoins. Le jour de son mariage, elle s'était engagée pour le meilleur et pour le pire. Elle tenait donc sa promesse, soignait et soutenait au mieux son mari. Ce n'était pas une tâche facile. Nous en avions eu un aperçu par les propos de Jacques, quand nous lui avions rendu visite Montagne de Bueren, après le décès de ses parents. Jacques nous avait décrit son père comme un malade exigeant et capricieux. François réveillait sa femme plusieurs fois par nuit pour qu'elle lui donne à boire, le change de position, etc. Or Suzanne, malgré son âge, menait encore une vie active. Elle avait besoin de ses heures de sommeil.

Loin de se plaindre ou de critiquer son mari, Suzanne en parlait en termes flatteurs. Elle évoquait ses souffrances, son isolement, son abandon par ceux-là mêmes qu'il avait tant aidés! Christian avait été sensible à ce propos de Suzanne et avait décidé de faire quelque chose. Je téléphonais le troisième jeudi de chaque mois, sachant que, ce jour-là, Suzanne présidait la réunion des Al-Anon. François décrochait, reconnaissait ma voix et, sur un ton de regret, m'annonçait que sa femme n'était pas là. Il avait l'air réellement contrarié, comme si cette absence devait me décevoir profondément. Mais je le rassurais tout de suite, précisant que ce n'était pas à Suzanne que je désirais parler, mais à lui-même. Sa voix changeait alors. Elle se faisait cordiale, vibrait parfois d'émotion...

 

4. Les côtés pittoresques de Suzanne

Suzanne était prude: ce fut souvent un sujet de taquineries. François, lui-même, quand il était plus jeune, s'amusait à provoquer sa femme en public. Il parlait de sexe, en des termes inusités dans les sacristies. Suzanne se composait un visage réprobateur. Puis François prenait l'auditoire à témoin :

-Voyez! Elle prend son air pincé. Mais, dans le fond, elle aime bien !

Suzanne alors éclatait de rire! Mais nous ne connaissons pas la suite. .. ' ,

Si elle aimait bien, chez les Al-Ateen, elle allait être servie! Sans le savoir, elle les avait mis sur la voie par le récit d'une de ses mésaventures. L'histoire se passe à la libération. Les troupes américaines occupaient le pays. Suzanne, qui était encore jeune, aperçoit une petite fille qui joue avec des ballons. Elle s'approche de l'enfant, s'extasie... puis soudain s'éloigne, horrifiée. Les ballons étaient des préservatifs !

Christian raconte l'aventure suivante. Malou se rend à Salzinne en voiture avec trois membres du groupe. Chemin faisant, ils aperçoivent une friterie, puis une seconde friterie... l'envie de frites les gagne. Ils demandent à Malou de s'arrêter à la prochaine. Mais la conductrice en dépasse encore quelques-unes, aperçues trop tard ou d'accès difficile. Les jeunes ont de plus en plus faim... Voici que, sur un tronçon désert apparaît une enseigne prometteuse. Malou ralentit, freine, braque, arrête sa voiture devant la vitrine de l'établissement. Le rideau s'écarte. Une dame, très peu vêtue, regarde avec surprise la Coccinelle rouge et ses occupants. De retour à Liège, les trois jeunes . s'empressent d'informer Suzanne :

-Malou nous a conduits chez les putes !

Pauvre Suzanne, elle ne savait que dire! Elle fut sur le point de se fâcher, à cause de ce qu'allaient penser les parents. Mais elle finit par en rire, en imaginant la scène...

Les dames de petite vertu sont à l'origine d'une seconde anecdote. Jean-Marie, après chaque réunion, venait rechercher Suzanne et Malou pour les reconduire en voiture. Un soir, en arrivant, il annonça :

-Je viens de me faire draguer par deux putes !

Suzanne, offusquée, demanda :

-Et qu 'as-tu fait ?

-Rien, dit Jean-Marie. Cela ne m'intéressait pas.

Tranquillisée, Suzanne reprit sa respiration pour déclarer, d'un ton professoral : -C'est quand même bien, un homme fidèle !

Mais Jean-Marie fit un geste de dénégation en disant :

-Cela ne m'intéressait vraiment pas parce qu'elles étaient trop moches... et

trop chères .!

Suzanne faillit avoir une attaque, et tout le monde éclata de rire. Finalement Suzanne nous imita, en se forçant un peu...

Qu'on ne s'imagine pas, à la lecture de ces anecdotes, qu'il était impossible de discuter avec Suzanne des questions sexuelles. Ce serait une erreur, et Nancy peut en témoigner. Plusieurs jeunes filles, dans le groupe, avaient un ami, et qu'elles n'ont pas toutes épousé. Quand l'une d'elles annonçait qu'elle venait de rompre avec cet ami, Suzanne n'avait pas la naïveté de croire que c'était par vertu. Elle demandait :

-Tu as donc quelqu'un d'autre ?

Nancy, en ce qui la concerne, aurait pu répondre : -Oui! Et je compte l'épouser !

Si Suzanne avait vécu plus longtemps, elle aurait pu assister au mariage, et peut- être à la naissance de la petite Julie. Elle est venue au monde au moment où nous élaborions ce récit, et où sa mère rassemblait ses souvenirs à notre intention.

Durant les réunions, on s'amusait parfois à imiter les gestes ou les mimiques de Suzanne derrière son dos. Elle ne s'en apercevait pas ou feignait de ne rien voir. Ceux qui s'amusaient à ce petit jeu auraient été bien étonnés si on leur avait dit que Suzanne faisait aussi parfois des imitations. La plus réussie a sans doute été celle de Henriette Brenu dans le rôle de "Titine". La ressemblance était frappante. Dans sa jeunesse, Suzanne avait fait du théâtre. Elle a cessé quand François n'a plus supporté que l'un ou l'autre des comédiens la ramène chez elle après les répétitions. Chose surprenante, pour chasser le trac, Suzanne avait recours à l'alcool. Chaque fois qu'elle rentrait en coulisses, elle lampait son petit verre! Quand elle a vu les ravages que faisait l'alcoolisme, elle s'est débarrassée de cette habitude. Pourtant, elle n'a jamais condamné le fait de boire, estimant que l'alcool n'était dangereux que pour les alcooliques.

Les expressions de Suzanne étaient typiques. "Mais enfin!" marquait l'étonnement et, selon les événements ou les personnes présentes, devenait un "sacristi"!, un "nom d'une pipe!" ou un "saperlipopette!" plus ou moins sonores ou véhéments. Exceptionnellement, dans les cas graves, on entendait un "faut enrager!" ou un "merde alors!". Si l'histoire l'inspirait, la religion faisait encore mieux. Quand Suzanne voulait exprimer une grande surprise, elle s'écriait: "O doux Jésus!" ou en wallon, "Binamé Bon Djû !" Et, après un sacré "nom di Djû!" percutant et sonore, elle disait toujours, à mi-voix et sur le ton de la repentance: "Pardon Seigneur ! "

 

 

5. Le décès

 

Parfois, les drames surviennent quand on s'y attend le moins. Qui aurait dit que la journée du 31 mars 1990 finirait tragiquement ? On était un samedi, il faisait beau, c'était le printemps. Chacun se sentait revivre. L'atmosphère était à l'optimisme. La réunion s'en était ressentie: elle avait été plus gaie, plus animée que d'habitude. Bientôt, elle s'achèverait. Suzanne, sitôt les membres des Preteen partis, remonterait pour venir la clôturer.

Est-ce que Renaud avait dit, une fois de plus, ce soir-là : Je vais vous en raconter une bien bonne avant que la vieille n'arrive ? C'est possible. Renaud est membre des A.A. Il vient aux réunions des Al-Ateen pour y apporter son expérience de buveur. Dans sa bouche, le mot vieille n'a rien d'irrévérencieux. Pour beaucoup, Suzanne est une grand-mère.

On entend se refermer la porte et Suzanne remonte l'escalier. Elle entre et, sans mot dire, s'installe à sa place habituelle. Ainsi, elle n'interrompt pas la personne qui parle. Eric se lève peu après. Il demande qu'on l'excuse de devoir partir avant la fin: il est invité à un mariage. Dommage! Dit Suzanne. C'est justement une très bonne réunion. D'autres interventions se succèdent, qui sont toutes intéressantes. On attend les commentaires de Suzanne, mais elle demeure silencieuse. Ce n'est pas son habitude, et Nancy l'interpelle: Et vous, demande-t-elle, qu'en pensez-vous ? Suzanne paraît surprise: Mais, balbutie-t-elle, moi, j'écoute... Personne ne se doute encore de rien. Quelques instants plus tard, Suzanne se plaint d'avoir la tête qui tourne, de se sentir toute drôle. Soudain, elle s'écrie: Mais qu'est-ce qui m'arrive ? On la voit pâlir,

on pressent le malheur. .. A partir de là, tout va très vite. Renaud se lève, s'approche de Suzanne, incline sa chaise vers l'arrière et la maintient dans cette position. La malade est à-demi couchée. Angélique lui tient la main. Suzanne essaye de dire quelque chose. On ne reconnaît pas sa voix. On dirait qu'elle parle avec un seul côté de la bouche.

Seul Joël dispose d'une voiture. Son regard croise celui de Nancy. Tous deux se comprennent. Ils courent chercher le véhicule. Pendant ce temps-là les autres descendent Suzanne, toujours sur sa chaise, et l'installent dans le vestibule. Joël revient avec la voiture. On assied Suzanne sur la banquette arrière. Angélique et Renaud prennent place à ses côtés. Joël démarre, traverse la ville à toute allure, fonce vers l'hôpital de la Citadelle.

Une maman, venue chercher sa fille, propose de se rendre, elle aussi, à l'hôpital, avec les personnes restantes. On éteint les lumières, on ferme la porte à clé, puis on s'installe. La dame conduit avec prudence. Quand le groupe arrive à l'hôpital, on a déjà donné les premiers soins à la malade.

Nancy pense alors à prévenir la famille, mais comment faire ? L'état de François impose des ménagements. Jacques est à Paris. Elisabeth habite Mons, et Nancy n'a pas son numéro de téléphone.

Les membres du groupe, plutôt que de se masser autour de Suzanne, se relayent à son chevet. Elle semble un peu plus lucide. Elle prie en silence. Nancy, à son tour, s'approche d'elle. Suzanne la reconnaît. Que fais-tu encore ici ? Demande-t-elle. Va, rentre à la maison. Nancy lui demande le numéro d'Elisabeth. Suzanne arrive à s'en souvenir et le lui donne.

Nancy se précipite vers le téléphone. Elle souhaite que le beau-fils réponde, mais c'est la fille qui décroche. Nancy demande à parler à son mari, le docteur. Il est absent. Elle doit alors informer Elisabeth. Celle-ci reste interdite, puis donne l'impression de s'affoler.

Nancy raccroche, rejoint les autres. Pour se rassurer, ils échangent des propos optimistes. Y croient-ils vraiment ? On installe Suzanne dans une chambre à l'étage. Chacun veut la voir.

Elisabeth et son mari arrivent en un temps record. On s'efface pour les laisser entrer dans la chambre. Ensuite, on questionne le médecin sur l'état de sa belle-mère. Il a l'impression qu'elle va mieux. Elle vient de s'endormir.

Un membre du groupe d'Ottignies avait assisté à la réunion des Al-Ateen. On l'appelle Pilou l'Ecossais, sans doute parce qu'il a les cheveux roux. Il avait été témoin du drame et avait accompagné les autres à l'hôpital. Nancy devait l'héberger. Tous deux quittèrent donc l'hôpital ensemble, mais, au lieu de rentrer à la maison, ils vont boire un verre en ville. Ils sont à peine attablés que Nancy a des scrupules. Je me demande ce que nous faisions là, raconte-t-elle, alors que Suzanne était sur son lit d'hôpital!

Le lendemain, pour chasser leurs idées noires, ils prennent le petit déjeuner en musique. Soudain, l'enregistreur s'arrête. Nancy l'empoigne, actionne les commandes, le retourne dans tous les sens, le secoue... Peine perdue: il a rendu l'âme. Le silence est pénible. Il n'est que neuf heures et demie. On a le temps avant de retourner à l'hôpital.

Eric, invité la veille à un mariage, se réveille quand Angélique sonne à sa porte. Elle l'informe des événements. Il est bouleversé. Il veut se rendre tout de suite à l'hôpital. Ce n'est pas loin de chez lui. En chemin, il achète des fleurs. Angélique et lui, et une ou deux jeunes filles arrivées au même moment, se présentent dans le service où Suzanne a été admise. C'est son bouquet à la main et à la tête d'une petite troupe que le jeune homme s'adresse aux infirmières. Il demande des nouvelles de Suzanne.

-Etes-vous de la famille ?

-Pas vraiment. Mais nous sommes des proches !

L'infirmière ne dit rien. Eric insiste de manière sèche. Il veut savoir. La nouvelle tombe alors comme un couperet, éclate comme une bombe : -Madame R. est décédée ce matin.

Les jeunes filles fondent en larmes, mais Eric s'efforce de ne pas pleurer. Il lui semble que Suzanne n'aurait pas aimé le voir s'abandonner à son émotion. Il se raidit au point d'avoir mal partout. Ce n'est qu'après l'enterrement qu'il laissera couler ses larmes...

L'heure du rendez-vous approche. Eric se porte à la rencontre des arrivants. Presque tous ont été prévenus par téléphone. Nancy se présente une des premières, avec Pilou. Rien qu'à voir le visage d'Eric, elle a compris. Celui-ci confirme :

-C'est fini, dit-il.

-Quand est-ce arrivé ?

-Ce matin, à neuf heures et demie.

Tout le monde est là, même les parents d'Angélique, et tous souhaitent voir Suzanne une dernière fois. Seulement c'est dimanche. La salle des défunts est fermée. Mais devant la douleur des jeunes, l'infirmière, dans un geste de pitié, finit par céder. Elle précède jusqu'au sous-sol le groupe qui la suit en silence. Le corps de Suzanne repose derrière une tenture que l'infirmière écarte. On reconnaît à peine Suzanne : elle n'a plus son dentier ni ses lunettes. Certains préfèrent s'éloigner. Eric s'adresse à Suzanne pour la dernière fois. Il lui dit tout haut: Merci pour tout. On se reverra un jour! Il tire ensuite le rideau. Tout le monde est parti. L'infirmière, tout émue, l'attend pour refermer la porte...

*

* *

Autant que nous le sachions, les membres du groupe ne se sont pas rendus au funérarium. Comme les animaux blessés se réfugient dans leur terrier, eux se sont terrés dans leurs demeures, et murés dans leur silence. Ils n'ont quitté leur retraite que pour se rendre à l'église Saint-Gilles, le jour des funérailles. Une foule nombreuse s'était rassemblée sur le plateau, comme naguère au moment des pèlerinages. L'édifice, qui dominait de sa masse la vieille cité épiscopale, semblait émerger de la nuit des temps. ..

C'est dans le porche latéral que les membres du groupe se retrouvèrent; ils y étaient à l'abri du froid et à l'écart de la foule. La conversation, qui concernait Suzanne y prit un tour fantasque et délirant. Les jeunes, aurait-on cru, tentaient de nier la mort. A défaut d'y parvenir, ils la tournaient en dérision. Leur imagination était débridée. Ils voyaient Suzanne sortir du cercueil, les regarder d'un air narquois et rire de leur surprise.

Le moment de l'office approchait. Ils quittèrent le porche et leurs rêves, contournèrent l'édifice et gagnèrent la grande entrée. Six d'entre eux devaient porter le cercueil, depuis le porche jusqu'aux marches de l'autel, par la nef centrale. Ils se conformèrent aux indications que leur donnèrent les employés des pompes funèbres et remplirent leur rôle avec dignité. La bière déposée, ils furent invités par la famille à s'installer au premier rang. Ils hésitèrent, sachant que ces places revenaient aux proches. On insista, et ils les occupèrent, très touchés de cet honneur.

C'est l'abbé Louis Flagothier, un ancien prêtre-ouvrier, qui dit l'office. Il connaissait Suzanne et François depuis des lustres. Il avait vécu la fondation du groupe, puis celle du centre, dont il avait été un des collaborateurs bénévoles. C'est à l'occasion d'une retraite qu'il prêchait à Banneux que Suzanne fit sa connaissance, et, depuis lors, elle était toujours restée en relation avec lui.

Le prêtre ne manqua donc pas, comme le permet la liturgie actuelle, d'appeler à témoigner, non seulement les petits-enfants de Suzanne, mais aussi les membres des Al-Ateen, ses petits-enfants adoptifs. Lui-même, dans son homélie, retraça la vie de Suzanne, évoqua son action, exalta ses vertus.

Sitôt achevées les dernières oraisons, les six porteurs acheminèrent le cercueil vers la sortie non sans s'être un moment arrêtés à la hauteur des autres membres du groupe, massés dans le fond de l'église. On replaça le cercueil dans le corbillard, pour être conduit au cimetière, à quelques pas de là, et descendu dans la terre sous les regards éplorés d'une foule énorme.

Une réception a eu lieu dans une école proche. Les membres des Al-Ateen en ont profité pour demander une photo de Suzanne. On venait d'en faire une récemment, qui était assez réussie. Nancy a donné son nom et son adresse, et on la lui a envoyée. Elle fut alors reproduite, et tous les membres du groupe l'ont encadrée et exposée chez eux.

*

* *

Non seulement le portrait de Suzanne est exposé chez tous les membres des Al-Ateen, mais il aide à évoquer la défunte dans les moments difficiles. Quand on hésite sur la conduite à tenir, sur le choix à effectuer, on se pose la question: Que ferait Suzanne ? Comment verrait-elle les choses, que me conseillerait-elle ? Un jour qu'un conflit venait d'éclater dans la famille d'un membre du groupe, le fils avait dit à son

père: Regarde le portrait de Suzanne! Et le père avait baissé les yeux; l'incident n'avait eu aucune suite...

En revanche, le souvenir de Suzanne, longtemps présent dans les cœurs et dans les esprits, ne facilita pas la reprise des réunions. La succession était difficile pour le modérateur. Renaud avait des qualités, mais il n'était pas Suzanne! Sa première réunion fut pénible. Il ne savait que dire ni que faire. De toute façon, le vide était énorme, et tout le monde le ressentait...

Pendant un an, les réunions ont été laborieuses. Plusieurs membres du groupe ont commencé à venir moins régulièrement. On cherchait en vain, chez les Al-Anon, quelqu'un pour remplacer Suzanne. Personne ne se proposait, jusqu'au jour où Lisette décida. Avec elle, on travailla le programme de manière plus systématique et on étudia davantage les publications.

François, comme on sait, avant d'aller finir ses jours à Esneux, avait d'abord réintégré la maison familiale, après le décès de Suzanne. Il y reçut un après-midi la visite inopinée de Nancy, d'Angélique et d'Eric, venus l'assurer de leur sympathie et lui annoncer qu'ils ne l'abandonnaient pas. Mais leur démarche n'eut pas les effets souhaités, bien au contraire !

Quand l'infirmier revint, François pleurait à chaudes larmes. Les trois jeunes comprirent que leur visite n'avait pas été salutaire, et l'infirmier le leur confirma. Ils décidèrent, sur son conseil, d'attendre avant de revenir. Mais comme l'état de santé du malade empira et qu'il dut aller en maison de repos, ils n'eurent plus l'occasion de le revoir. Je ne pourrais jamais vivre sans Suzanne, furent les dernières paroles qu'ils recueillirent de sa bouche.

Une messe commémorative fut célébrée dans la chapelle de l'école, rue Cour Saint-Gilles. Deux membres du groupe y assistèrent. Ils furent déçus. L'office n'avait rien de particulier. A un moment, le prêtre cita quelques paroissiens disparus, dont madame Suzanne R. Mais quand on lui parla de la défunte, il dut bien convenir qu'il ne la connaissait pas. Il écouta ce que les deux jeunes lui en dirent, les remercia puis s'éclipsa. On avait décidément l'impression qu'une page se tournait...

Cependant, quelques années plus tard, Nancy se rendit compte que les adolescents qui avaient grandi sous l'aile protectrice de cette mère ou grand-mère de substitution avaient conservé entre eux des liens très étroits, ce qui ne semble pas avoir été le cas de ceux qui arrivèrent plus tard. Quelque chose d'irremplaçable exista du vivant de Suzanne, et qui devait émaner de sa personne. La gerbe funèbre, comme la plaque commémorative, mentionnait: A notre Marraine. Mais les membres du groupe, s'ils avaient pu écouter leur cœur, sans crainte de blesser personne, ils auraient fait inscrire: A notre Mère! ou: A notre Grand-mère !

 

 

Epilogue

 

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