*Table des matières

ANNEXES I.

 

Quelques évocations de membres disparus ou décédés

 

André

André était agent de change. Il habitait Saint-Trond, mais travaillait au centre de Liège. C'était un alcoolique si gravement atteint qu'il lui fallut dix ans d'internements successifs pour arriver à ne plus boire.

Un jour où il s'était rendu à la Bourse de Bruxelles, il avait repris un verre à la gare du Midi. Quelques jours plus tard, il en avalait deux ou trois. Tout allait bien cependant... jusqu'à ce qu'il se retrouve ivre-mort sur un banc de la gare des Guillemins.

André parvint pourtant à s'arrêter. Mais, à la suite de cet effort, il se sentit littéralement épuisé. Sa femme lui conseilla alors de faire une cure de sommeil... Mais André, de cette cure-là, dit-on, ne se serait jamais réveillé...

 

Un autre André

Il s'agit maintenant d'un ancien chauffeur de poids lourds, que l'on connaissait dans le centre de la ville parce qu'il s'endormait sur les trottoirs, une bouteille vide à la main. C'était d'ailleurs souvent une bouteille qu'il avait volée dans un grand magasin, quand elle était encore pleine...

Grâce à François et aux A.A., André est parvenu à s'arrêter de boire. Il était originaire de Tournai, où vivait encore sa femme, qu'il n'avait plus vue depuis quatre ans. Il eut envie de retourner chez lui, mais n'avait pas de quoi payer son billet de chemin de fer. Il demanda l'argent à François, qui refusa de le lui donner. Mais François conduisit André à la gare et lui acheta lui-même le billet nécessaire à son voyage.

A Tournai, notre ami se rendit chez son ancien patron, qui lui procura du travail et un logement et tenta même de le réconcilier avec sa femme. Celle-ci, constatant alors que son mari ne buvait plus, accepta de le reprendre auprès d'elle.

Conscient de tout ce qu'il devait aux Alcooliques Anonymes, André fonda et anima un groupe à Tournai. En 1976, il est revenu à Liège. René l'a rencontré. André était accompagné de sa femme et de ses deux filles. Il allait bien. Mais René n'a plus vu André depuis lors et ignore ce qu'il est devenu.

 

Charles

Charles faisait partie du groupe de liège, mais était rarement d'accord avec ce qui s'y faisait ou ce qui s'y disait. Persuadé qu'il serait capable de faire mieux, il décida de fonder un autre groupe, qu'il installa rue de la Casquette. C'était Liège II avant la lettre. Mais l'expérience tourna court.

Jacques l'a bien connu. Charles était un brillant représentant de commerce, un vendeur-né, très apprécié pour son talent. Il était bavard et fanfaron. Il dissimulait, semble-il, un manque de confiance en soi, qu'il masquait derrière ses allures bravaches. Il discourait avec solennité dans les salles d'attente des bureaux d'achat où les vendeurs attendaient leur tour pour présenter leur marchandise. Il s'exprimait avec beaucoup de verve et monopolisait la parole par le récit d'exploits extraordinaires.

Charles vivait avec une femme à la silhouette élancée et séduisante, plus jolie que belle. Odette était serveuse dans un café du centre de la ville. Charles en était jaloux, et pour cause: Odette, se sachant attirante, s'amusait à voir les hommes s'agglutiner devant son comptoir.

Charles était issu d'une famille bourgeoise, qui l'avait rapidement rejeté en raison de son alcoolisme. Il évoquait volontiers ses longues années d'abstinence, mais, sur ce point-là, n'était guère convaincant. Son naturel bavard et grandiloquent le rendait peu crédible. D'ailleurs, jamais il ne put s'éloigner du milieu des tavernes et brasseries où, même abstinent, il restait un discoureur impénitent. Il était le type même de l'alcoolique au geste large et à l'allure théâtrale.

Dans les années septante, notre ami, clown fatigué, dut abandonner masques et grimages. Un soir, il quitta le café où travaillait la belle Odette et rentra chez lui. Quand sa femme revint à son tour, le lendemain matin, elle trouva sur la table, soigneusement rangés l'un à côté de l'autre, un mot d'adieu, une bouteille de gin vide, quelques billets de banque et un trousseau de clefs.

On repêcha le cadavre de Charles dans la Meuse, tout déchiqueté par l'hélice d'un bateau. Quand sa dépouille quitta la morgue, rue Dos- Fanchon, pour être transportée au cimetière de Robermont, seuls trois membres des A.A. suivirent le cercueil. ..

 

Emile

Dans certains cafés de nuit, il y a des gens à l'affût des bonnes affaires. Quand ils rencontrent un ivrogne désargenté qui a encore soif, ils essayent de lui racheter à vil prix sa montre, sa chevalière, ou n'importe quel objet que le buveur est prêt à sacrifier encore pour se payer à nouveau quelques verres.

Emile est ferrailleur. Il a installé un haut-parleur sur son camion, au moyen duquel il invite les riverains des rues qu'il parcourt à lui revendre leurs vieux fers, vieux cuivres, vieux zincs, etc... Mais Emile est aussi un alcoolique, et quand il n'a pas sa dose...

Quand il se présenta chez les A.A., Emile raconta qu'il venait de revendre bêtement son camion dans un café, la nuit précédente, pour obtenir de quoi continuer à boire jusqu'à plus soif. Comme il était saoul au moment de la transaction, il n'a même pas discuté et a lâché son véhicule pour une pièce de pain, selon l'expression, ou, pour mieux dire en l'espèce, pour un bac de bière! Le voici forcé, pour continuer à travailler, de reprendre la vieille charrette à bras de ses débuts.

-On comprend qu'on n'ait plus envie de boire, après une connerie pareille,

Lâche quelqu'un.

-Oui, et pourtant c'est la seconde fois que ça m'arrive, dit Emile tout penaud.

Comme Emile était heureux de ne plus boire et ne manquait jamais sa réunion, chacun était rassuré, convaincu qu'il ne connaîtrait plus pareille mésaventure. Mais après un certain temps, on vit moins souvent Emile, puis on ne le revit plus du tout. Quelqu'un s'informait parfois :

-Tiens, j'y pense. A-t-on des nouvelles d'Emile ?

Personne ne répondait. On ne savait pas ce qu'il était devenu. Pourtant, un jour, l'un des membres du groupe finit par le rencontrer. A la réunion suivante, il en parla.

-Vous vous souvenez d'Emile, le ferrailleur ? Je l'ai vu hier. Il voudrait bien revenir, mais il n'ose pas !

-Pourquoi ?

-Il est gêné. Il était parvenu à racheter un camion, seulement... -Seulement ?

-Il vient encore de le revendre !

 

 Ferdinand

Les anciens ont fait la connaissance de Ferdinand quand il se trouvait à Bavière, où on le soignait pour alcoolisme profond. Ferdinand était presque paralysé complètement: seul l'un de ses bras fonctionnait encore.

-C'est suffisant pour boire! Plaisantait-il encore sur son lit d'hôpital. Ferdinand était un ancien légionnaire. Il avait pris part, aux côtés des Anglais, aux combats contre Rommel en Afrique du Nord. Il expliquait que les véhicules patrouillant dans le désert devaient toujours avoir à leur bord une réserve d'eau, d'huile et de sel. C'était vital pour les équipages, et les officiers vérifiaient régulièrement le niveau des trois récipients. Seulement, s'ils avaient vérifié soigneusement le récipient d'huile de Ferdinand, ils auraient constaté que, sous une mince couche d'huile flottante, il y avait une grande quantité d'alcool !

Après la guerre, Ferdinand revint au pays. Il s'installa à Bruxelles où il dormait la nuit dans un affût de canon, à l'abri des regards et des intempéries. Il vint ensuite à Liège pour s'y faire soigner.

A sa sortie d'hôpital, il se fit engager comme cuisinier au restaurant La Violette, dont le patron -on le sait -se montrait complaisant et bienveillant vis-à-vis des buveurs repentis.

Ferdinand habita un certain temps du côté de Robermont. De là, hiver comme été, il venait à pied aux réunions.

-J'ai fait tellement de kilomètres dans ma vie pour aller boire, disait-il, ou pour aller chercher de l'alcool, que je peux bien en faire encore un peu pour chercher la sobriété !

Mais, dès qu'il en eut l'occasion, il s'installa à proximité du local. Il épousa une fille-mère et adopta son enfant. Il estimait qu'après tout le mal qu'il avait fait, il pouvait essayer de faire un peu de bien. Ferdinand était un homme scrupuleux, qui cherchait à racheter ses fautes. Malheureusement, les bonnes intentions ne sont pas toujours suffisantes. Le ménage de Ferdinand se brisa. Il se remit à boire de plus belle et il mourut. Mais il laissa le souvenir d'un homme entier, courageux, enthousiaste et d'une grande valeur morale. Son apparente rudesse dissimulait une grande sensibilité. Sans en avoir l'air, Ferdinand était un grand sentimental.

 

François Il

Il ne s'agit pas ici du fondateur, mais d'un autre François, qui arriva au groupe en 1961. C'était un entrepreneur de bâtiments, d'origine flamande, une force de la nature et une source de générosité. Il avait soixante ans quand il cessa de boire. Il mourut à près de nonante ans, ayant vécu une trentaine d'années dans la sobriété totale. Vers la fin de sa vie, il assistait encore à une ou deux réunions par semaine. Après le décès de sa femme, il se retira dans une maison de repos, à Jupille. L'un ou l'autre venait régulièrement le chercher ou le reconduire, pour qu'il puisse participer à ses chères réunions. Il lui arrivait bien d'y radoter, mais il apportait toujours l'exemple de la bienveillance, du courage et de la sérénité. Il mourut au terme d'une vie bien remplie et, devant son cercueil, un membre des A.A. eut l'occasion de rappeler à la fille du défunt que son père avait sauvé bien des alcooliques et qu'elle pouvait être fière de lui.

Nous avons retrouvé le texte manuscrit du témoignage que fit François à l'occasion de son vingt-quatrième anniversaire de sobriété. François commence par y évoquer ses années d'alcoolique actif: j'ai bu pendant pas mal d'années. J'avais commencé après la guerre, en 1918, avec les Anglais et les Américains, et mon alcoolisme m'a conduit à boire jusqu'en 1961. j'étais alors au bout de mon rouleau: malade, paralysé et même administré! J'avais un pied dans la tombe !

Il explique ensuite en quoi consiste l'aide qu'il a reçue du mouvement: Ce qu'il y a de plus beau avec les A.A., c'est que, chaque fois que j'avais besoin d'un soutien, je savais où trouver des gens à qui m'adresser pour ne plus risquer de toucher à un verre d'alcool. François rappelle ensuite quelques vérités essentielles concernant l'alcoolisme : Un malade alcoolique, pour se rétablir, doit changer de mode de vie. C'est aussi un problème de personnalité à réformer. Moi, je n'ai jamais plus vécu comme auparavant. J'ai dû reprendre ma vie en mains et la garder sous mon contrôle.

François ne s'exprime pas toujours facilement en français. Nous l'avons dit, sa langue maternelle est le flamand. Mais s'il donne parfois l'impression d'être un piètre orateur, il se révèle autrement efficace sur le terrain. Il a secondé son ami François, le fondateur, dans la création de plusieurs groupes et l'organisation de nombreuses séances d'information. Mais il a personnellement fondé deux groupes, comme il le signale d'ailleurs dans le témoignage qu'il prononça lors de son vingt-cinquième anniversaire d'abstinence: j'ai formé le groupe de Robermont, avec mon ami josé, puis, quelques lignes plus loin, j'ai formé un groupe à Ostende, place d'Armes, chez Roland, avec André et Vincent (un Liégeois).

Beaucoup de lecteurs se souviendront de François, de sa présence discrète, de son sourire aimable, de sa gentillesse et de son dévouement, mais personne ne saura jamais tout ce que le mouvement lui doit.

 

Georgette

Quand Georgette mourut, François fut certain qu'elle était au paradis! C'est d'autant plus inattendu que Georgette était une incroyante. Cependant, si elle n'avait pas de convictions religieuses, elle avait foi dans l'homme et croyait à la solidarité. Il aurait été difficile de trouver quelqu'un de plus disponible et de plus dévoué que Georgette. Si nos souvenirs sont bons, elle était née dans la haute bourgeoisie gantoise et avait reçu une éducation de choix. Mais à un moment, elle avait dû rompre avec son milieu. Jeune fille, elle gagnait sa vie, avec d'autres, comme danseuse-animatrice de soirées mondaines ou de réunions d'affaires. {On pensera ce que l'on voudra). Georgette n'aimait pas parler d'elle, moins encore pour évoquer son passé. Georgette nous a pourtant dit qu'elle avait été mariée. Mais elle ne vécut pas longtemps avec son mari: ou bien celui-ci mourut, ou bien ils se séparèrent. Nous ne pouvons le préciser.

La discrétion et la disponibilité de Georgette la firent choisir comme secrétaire du groupe, probablement dans les années 62 ou 63, et il semble bien qu'elle se soit acquittée de sa mission à la satisfaction générale. Elle exerça ses fonctions pendant des années, jusqu'à ce que Nelly soit en mesure de prendre sa succession. Mais Georgette ne devint pas alors inactive, au contraire! Elle fréquentait aussi bien les réunions des A.A. que celles de l'A.L.F.A. Elle visitait d'autres groupes de la région et, au besoin, les aidait à démarrer. Elle participa aux réunions de service, dans l'intergroupe et même au niveau national.

Mais l'activité principale de Georgette, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, c'était de répondre à des appels à l'aide. Ou bien elle réconfortait la personne par téléphone, ou bien elle se rendait auprès d'elle. Georgette possédait une voiture de marque Volkswagen Coccinelle, qu'elle pilotait avec assurance et qui lui permettait de se rendre en tous lieux en un temps record. Une expérience malheureuse, vécue dans ses premières années de sobriété, avait convaincu Georgette de l'importance, parfois déterminante, que peuvent prendre, dans les moments difficiles, le soutien ou la présence d'un autre alcoolique, ou de toute personne compréhensive. Notre amie, un jour de vague à l'âme, était entrée dans un café de la place de Fragnée et y avait commandé un "porto". L'a-t-elle bu ? Y-a-t-elle simplement trempé les lèvres, ou l'a-t-elle seulement reniflé ? Nous ne pourrions pas le dire. Mais elle eut le réflexe de former le numéro de téléphone de François. Ce fut Suzanne qui décrocha et qui, en l'absence de son mari, sut trouver les mots pour dissuader Georgette de vider son verre et l'engager à sortir du café. Depuis lors, Georgette n'est jamais repassée devant l'établissement sans se remémorer son aventure. Elle en restait visiblement marquée. Son salut, elle le devait à l'aide qu'elle avait obtenue; elle résolut donc d'accorder toujours la sienne à quiconque la réclamerait. Et elle a singulièrement tenu parole !

Georgette et Nelly étaient devenues de grandes amies. Mais la fondation de Liège II, en 1974, les sépara momentanément. La première resta fidèle à son groupe d'origine; la seconde partit animer le groupe naissant. Toutefois, Georgette prit l'habitude d'assister de plus en plus souvent aux réunions de Liège II, rue Commandant Marchand, jusqu'à ce que les circonstances l'appellent ailleurs.

Un groupe avait été ouvert à Grivegnée, au cercle Saint-Victor, mais, par l'inconséquence de quelques personnes, il avait été contraint de cesser ses activités. Seulement un de ses membres avait décidé de le maintenir. Il s'appelait Willy. Chaque semaine, il se rendait au Cercle, montait au premier étage et s'installait dans la pièce qui aurait dû servir aux réunions. Il apportait du café, du lait, du sucre, des gobelets et quelques publications des Alcooliques Anonymes. Malheureusement, il ne venait jamais personne, ou si peu. Willy passait le plus clair de son temps tout seul. Il s'obstina pendant six mois, puis il abandonna.

Revenons donc à Georgette. Le courage de Willy avait fait quelque bruit dans le mouvement, Georgette en avait été informée. Quand Willy renonça, elle décida de prendre la relève. Elle avait l'avantage de connaître beaucoup de monde. Elle invita plusieurs personnes à venir lui tenir compagnie au cercle Saint-Victor et put organiser de véritables réunions. Un groupe se constitua, avec des membres réguliers. Mais il préféra quitter Grivegnée pour s'installer au centre culturel de Chênée, quelques mois plus tard.

Georgette habitait rue Renoz, quand elle était secrétaire du groupe de Liège, dans les années soixante. Un peu plus tard, elle occupa un immeuble avenue des Tilleuls, où se retrouvaient de nombreux membres des A.A. et des AI-Anon. Enfin, elle s'installa dans l'immeuble occupé par le groupe de Seraing, non loin des Biens Communaux. L'Administration communale avait exproprié une série d'immeubles qui restaient vides en attendant leur démolition. Les A.A. purent en obtenir un, au rez-de-chaussée duquel ils organisèrent leurs réunions, laissant à Georgette la jouissance de l'étage, en contrepartie du rôle de concierge, de téléphoniste et d'aide ménagère que notre amie assumerait.

Georgette s'installa et acheta un piano. C'est un rêve de jeunesse qu'elle voulait réaliser à la fin de sa vie. Malheureusement, la souplesse des doigts disparaît avec l'âge et les travaux domestiques, et, malgré sa persévérance, Georgette n'est jamais parvenue à jouer les morceaux dont elle avait entrepris l'étude et qui étaient, pour la plupart, beaucoup trop difficiles pour elle. Malgré son âge et ses ennuis de santé, Georgette ne cessa jamais de se montrer accueillante. Sa porte n'était jamais fermée, et il y avait toujours une place à sa table. Georgette hébergea même pour plusieurs jours des gens qu'elle ne connaissait pas, et avec lesquels elle eut quelques problèmes. Elle était sans méfiance et avait le cœur sur la main. Nous ne savons pas si elle attendit jamais quelque chose des gens qu'elle aida ou secourut, mais la vérité nous oblige à dire qu'elle acheva sa vie dans un relatif isolement. Galvauderait-on parfois le mot amitié chez les Alcooliques Anonymes ?

François improvisa cependant, sur le trottoir de la rue Saint-Denis, une curieuse oraison funèbre pour celle qui fut, dès 1962, la secrétaire de son groupe et sa collaboratrice dévouée. Peut-être était-il plus ému qu'il ne voulait le montrer lorsqu'il commenta le décès de Georgette, sur le ton de la plaisanterie pour ne pas fondre en larmes :

-Une qui doit bien être étonnée à présent, c'est Georgette ! -Etonnée ? Pourquoi ?

-Parce qu'elle est au paradis. Elle était pourtant persuadée qu'il n'existe pas. Elle a dû être bien surprise en arrivant !

 

Jean-appendicite

Jean doit son nom à une initiative qu'il prit pour justifier une absence au travail, un lendemain de cuite. Il fit croire à un médecin qu'il ressentait de vives douleurs dans le ventre. Le médecin craignit une crise d'appendicite aiguë. Il conseilla l'hospitalisation et l'intervention chirurgicale. C'est ainsi que notre ami se fit enlever un appendice parfaitement sain! C'était le seul moyen qu'il eût trouvé pour justifier une absence qui allait, sinon, lui coûter sa place !

Quand Jean eut cessé de boire, des années plus tard, il quitta son emploi et s'installa comme cafetier dans le quartier des Vennes. Beaucoup diront que c'était tenter le diable, d'autant plus que plusieurs clients avaient connu Jean du temps où il buvait encore. Mais, en dépit des risques qu'il prit, notre ami ne s'est jamais senti en difficulté. Sa décision de ne plus boire était prise une fois pour toutes, et il la réactualisait chaque matin. Par ailleurs, Jean comprit immédiatement qu'un cafetier fait de meilleures affaires quand il vit sobre que lorsqu'il se laisse entraîner à boire avec ses clients.

Mais Jean est décidément le garçon aux surprises. Il raconte qu'il avait l'habitude, naguère, quand il revenait saoul, d'aller dormir une heure ou deux dans un jardin privé, sous un massif de fleurs, avant de rentrer chez lui, au petit matin. Et, devenu sobre, Jean a eu envie de revoir ce jardin, dont il conservait un souvenir précis et qui se trouvait sur le chemin qu'il empruntait pour regagner son logis. Mais, chose curieuse, malgré toutes ses recherches, jamais il n'a pu le retrouver... Mystère !

 

Jean-Claude

Le téléphone sonne. Une femme décroche. Une voix dans l'écouteur :

-C'est Jean-Claude, j'ai besoin que tu viennes tout de suite.

-Que se passe-t-il ?

-j'ai besoin de toi.

-Mais pour quoi faire ?

-Tu ne devines pas ?

-Mais j'ai le pied dans le plâtre ! -Commande un taxi! Je le payerai. Sois là dans dix minutes !

Les femmes seules reçoivent toutes sortes de propositions. Mais sur ce ton autoritaire, c'est rare! Il est vrai que Jean-Claude a bu. On l'entend à s~ voix... Et puis, quand il est sobre, il ne s'adresse pas ainsi aux femmes. Il est dragueur; mais il connaît les bonnes manières, et... il ne manque pas de charme. C'est plutôt sa fragilité, sa vulnérabilité qui séduit. On le sent tourmenté, accablé par la vie. Pourtant, il ne manque aucune occasion de rendre service, même quand lui-même aurait besoin d'aide...

L'alcool le transforme radicalement. Lui qui est d'habitude affable et conciliant, il devient agressif quand il a bu. Il cherche la bagarre dans les cafés. Il est prêt à relever les défis les plus sots. Comme il est plutôt chétif, c'est toujours lui qui a le dessous. Mais aucune raclée ne lui sert de leçon. Il n'a pas la mémoire des coups. Ou, alors, l'ivresse lui donne l'illusion d'être un surhomme...

Ce n'est pas sa seule contradiction. Jean-Claude a une mère autoritaire et possessive. Il a bien tenté de lui échapper en se mariant et en faisant des enfants. Mais, sans doute, a-t-il eu des remords, ou ne s'est-il pas senti capable d'assumer ses rôles de mari et de père, car, alors, il s'est mis à boire. Il a divorcé et est retourné vivre un moment chez sa mère. Il semblait alors tiraillé entre deux sentiments contraires : d'une part, il était heureux de pouvoir compter sur le soutien et l'assistance maternels, mais, d'autre part, il en voulait à sa mère de s'immiscer dans ses affaires à lui. En fait, Jean-Claude aurait souhaité devenir adulte, mais il n'y parvenait pas. Il retombait alors dans la dépendance d'une femme, sa mère ou une compagne, et finissait par éprouver de la rancune envers celle qui l'avait secouru.

Jean-Claude ne connaît jamais de longues périodes de sobriété. Périodiquement, il se remet à boire. Ce n'est pourtant pas faute de participer aux réunions et de transmettre le message. Il a même fondé un groupe et en fut quelque temps l'animateur dévoué. Ce groupe s'appelait liège-outremeuse, car il était implanté dans le quartier du même nom, sur la rive droite de la Meuse, où Jean-Claude exerçait son métier d'employé de banque. Ce groupe occupa deux sièges différents, mais à quelques centaines de mètres l'un de l'autre. L'un était un vieil immeuble appartenant à la ville et situé rue des Ecoliers. Une pièce du premier étage y servait chaque semaine de salle de réunions. L'autre était une école tenue par des religieuses, boulevard de la Constitution, non loin de l'église Saint-Pholien. Une pièce au rez-de-chaussée, au fond d'une cour, y accueillait le groupe. Curieusement, ce bâtiment fut cédé à la Province par les religieuses, et, à un moment donné, il a été question d'y établir un centre pour toxicomanes. Il y a des lieux qui semblent prédestinés !

Jean-Claude est mort dans de curieuses circonstances, peu de temps après l'appel téléphonique relaté plus haut. Sa mère et sa première compagne étaient depuis longtemps décédées. Sa seconde compagne l'avait aussi abandonné. Il vivait désormais seul, dans un appartement du building Simenon, avec sa bouteille pour unique maîtresse. C'est là que le drame a eu lieu. S'est-il suicidé ? Pas vraiment. Mais il ne tenait plus à la vie. Il ne prenait plus de précautions. Il est tombé la tête sur un radiateur et s'est fendu le crâne. Le hasard ou la Providence a voulu que la jeune femme à qui notre ami téléphonait se trouve sur place quand les employés de la morgue descendirent le corps du défunt, emballé dans une toile grise, pour le charger à bord d'une camionnette noire. Avec un autre membre des A.A., elle put suivre le malheureux dans sa dernière promenade à travers le quartier d'Outremeuse, jusqu'à la rue Dos- Fanchon, où la camionnette disparut derrière une porte cochère. Aucune recherche, ultérieurement, n'a permis de savoir où Jean-Claude avait été enterré. Il n'avait sans doute plus de famille. A-t-on jeté son corps à la fosse commune ? (Les circonstances de la mort de Jean-Claude donnent à réfléchir sur la valeur que l'on peut accorder à la statistique officielle. Sûrement que l'Institut National des Statistiques aura répertorié la mort de notre ami dans les décès accidentels. Personne n'en a fourni une autre explication. Mais nous savons, nous, que la maladresse, l'imprudence, le manque d'équilibre de Jean-Claude résultent de son alcoolisme. La boisson est la véritable cause de son décès, même si les apparences suggèrent une autre interprétation. A la lumière de cet exemple, on mesure le peu de crédit qu'il faut accorder aux statistiques. Combien de morts, causées par l'alcool, la drogue, le désespoir ou le crime ne sont-elles pas répertoriées dans les décès accidentels ?)

 

Jean le Séminariste

Jean aurait fréquenté le Séminaire, puis aurait été membre d'une communauté religieuse installée à Bressoux, près de l'église Notre-Dame du Bouxhay.

Jean était un mystique et un prédicateur. Son éloquence était chaleureuse et persuasive. Il avait d'ailleurs une voix bien timbrée, dont il savait se servir pour exprimer ses sentiments et ses convictions. Malheureusement, il cédait à la tentation de se raconter. C'était un poète lyrique un peu ringard.

Au cours des réunions, il prodiguait ses encouragements aux nouveaux, réconfortait les défaillants, interprétait la littérature et illustrait ses propos par des souvenirs personnels souvent pittoresques. Ce qu'il aimait surtout était de faire son témoignage. Y trouvait-il une satisfaction d'orgueil ou cherchait-il à se mortifier ? C'est bien difficile à dire! Mais que ce soit au cours de réunions fermées ou de séances d'information, Jean y allait toujours de ses confidences. On aurait même cru qu'un public nombreux stimulait son éloquence, car il lui arrivait de pousser la sincérité un peu loin. Ne l'a-t-on pas entendu raconter, alors que sa femme se trouvait dans l'assistance, qu'il faisait habituellement toutes les boîtes de la route de Visé les soirs où il avait bu ? En vérité, autant d'ostentation mettait mal à l'aise. Dans sa vie professionnelle, le bagou de Jean faisait merveille. Notre ami vendait des meubles, neufs d'abord, d'occasion ensuite, et, plus tard, des objets de brocante. Cette évolution a-t-elle eu un rapport avec la progression de sa maladie alcoolique ? On pourrait le penser, car ses affaires ne suffirent bientôt plus à l'entretien de six personnes: une femme, un fils, trois filles et notre ami lui-même. Il est vrai que Jean dépensait de plus en plus et travaillait de moins en moins... Ses séjours en clinique se multipliaient. Jean décida finalement de quitter son foyer. Est-ce parce qu'il jugeait sa femme et ses enfants trop dépensiers ? Est-ce parce qu'il avait honte de ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins ? N'avait-il peut-être pas fait la connaissance d'une autre femme ? Des bruits ont couru à ce sujet, mais nous ne savons rien de précis.

Heureusement la femme de Jean possédait un diplôme d'enseignante, et, bien qu'elle eût peu professé, elle parvint à retrouver un emploi. Son mari partit vivre comme un bohémien dans une caravane. Il se paya cependant un dernier caprice: il racheta une voiture Ford Mustang d'un ami récemment décédé et il put se livrer aux griseries de la vitesse et de la conduite sportive.

Mais cette passion de la voiture chez un homme qui avait failli, peut-être, devenir prêtre, n'est-elle pas le signe d'une déchéance ? Les rêves de jeunesse de Jean devaient avoir eu une toute autre dimension.

Nous l'avons dit, Jean était un mystique. Il avait le goût de l'absolu. Les demi- mesures ne l'intéressaient pas. Pour lui, c'était tout ou rien. Dès lors, que faisait-il encore sur cette terre ? Que pouvait-il encore attendre d'un monde qui, selon lui, était fait de médiocrité et de compromissions ?

C'est durant un séjour au sanatorium Notre-Dame des Anges, à Glain, que Jean fit sa première tentative de suicide. Il sauta du balcon, fit une chute de plusieurs mètres, mais ne réussit qu'à se blesser. On le transféra immédiatement à l'hôpital de Bavière pour qu'il reçoive les soins adéquats.

C'est là que Jean, quand il fut à peu près rétabli, fit sa seconde tentative de suicide. Depuis l'étage où il se trouvait, même scénario, il se jeta de nouveau dans le vide. Mais cette fois-ci, il se fracassa la tête contre le sol. Les médecins ne purent rien faire pour le sauver. Il mourut dans les minutes qui suivirent.

Bizarre destinée que celle de Jean! Lui n'a jamais réussi à se rétablir. Son alcoolisme a toujours été le plus fort. Mais avant d'être emporté par sa maladie, combien d'alcooliques Jean n'a-t-il pas sauvé ? Il a donné à d'autres ce que lui-même n'avait jamais obtenu: la sobriété heureuse.

 

Jean-whisky

Est-ce des bouteilles qu'il a vidées ou de celles qu'il a vendues que Jean tient ce surnom ? Il était représentant en vins et spiritueux, et, bien que consommant ses produits pour en démontrer les qualités, il voyait son chiffre d'affaires diminuer d'année en année.

Ce n'est pas pour cette raison que Jean, un beau jour, a cessé de boire. Mais il a eu la surprise de voir ses affaires prospérer quand il est devenu sobre. Si l'alcool n'était plus pour lui, Jean n'empêchait nullement les autres de boire !

Jean-whisky avait fréquenté le groupe de Liège I dans les années soixante. Mais à Liège II, dans les années septante, on a rencontré un cas encore plus curieux. Il s'agissait d'un dégustateur que son métier avait rendu dépendant de l'alcool. Nous n'avons pas retrouvé son prénom. Quand notre ami a décidé de cesser de boire, il n'a pas abandonné son métier: simplement il goûtait les vins, puis, au lieu d'avaler, recrachait. Nous ne savons pas ce qu'il est devenu.

 

Jules

Jules et Franz furent les premiers membres qui répondirent à l'appel de François. C'étaient deux "néerlandophones" qui parlaient à peine le français. I1s étaient venus de Tongres à vélo. Tous deux avaient aidé François à lancer son groupe, avec l'appui des Bruxellois, comme nous l'avons relaté dans les pages précédentes. Qui étaient-ils exactement ? Qui était ce Jules qui semble avoir joué un bien grand rôle ? Le peu que nous en savons, nous l'avons appris par hasard. Une alcoolique avait souhaité s'entendre expliquer le programme en flamand, sa langue maternelle. Nous l'avons conduite à Tongres pour assister à une réunion, et c'est là que nous avons recueilli ce qui suit.

Jules est décédé il y a quelques années. Contrairement à l'idée préconçue que nous nous étions faite de lui, c'était un intellectuel: il était architecte. C'était aussi un garçon très entreprenant. Il s'était rétabli dans le groupe de Hasselt, en 1958. Il avait ensuite fondé le groupe de Tongres, en 1959. Et, enfin, il avait participé à la fondation du groupe de liège, en 1960.

Franz, paraît-il, vit toujours. Nous ne l'avons pas retrouvé.

Justin Le "petit" Justin, comme l'appellent ses amis, fut d'abord un compagnon de beuveries de François et de René, avant 1960. Justin était, comme on dit, un fils de bonne famille. Ses parents possédaient plusieurs immeubles commerciaux dans le centre de la ville, ce qui leur procurait de gros revenus. Est-ce parce que Justin avait de l'argent que François et René le fréquentaient ? On serait enclin à le penser si l'on ne savait que Justin, malgré sa richesse, avait des comportements d'avare: il cachait des billets de banque dans ses chaussettes !

Justin a commencé à boire quand il est entré à l'Université. Mais il a très vite perdu la maîtrise de sa consommation. Il a alors tenté de redresser la situation, mais sans jamais y parvenir. Il ne cessait de boire un moment que pour recommencer de plus belle. Durant certaines périodes, il parvenait à se limiter, mais ça ne durait guère...

Au fil du temps, Justin a fini par boire la fortune de ses parents. Les immeubles ont été vendus les uns après les autres, jusqu'au dernier. Il faut dire que Justin se payait des fantaisies très onéreuses. Ne raconte-t-on pas qu'il commandait, pour rentrer chez lui, non pas un, mais deux taxis: dans l'un il déposait, sur la banquette, son manteau et son chapeau, tandis qu'il s'installait, lui-même, à bord de la seconde voiture.

Justin avait l'esprit facétieux. C'est pourquoi on en garde un bon souvenir. Il devait être un compagnon très amusant, un boute-en-train plein d'imagination. Mais son esprit facétieux l'a sans doute empêché de traiter sérieusement les choses sérieuses. ..

Justin était petit, avait une grosse tête et un corps gracile. Quand il avait beaucoup bu, il n'arrivait plus à tenir sa tête droite. Elle basculait sur le côté; c'était amusant et on riait beaucoup. Mais Justin prolongea le gag en soumettant le phénomène à des médecins... sans leur dire dans quelles circonstances il se produisait! N'aurait-il pas mieux fait de leur exposer le vrai problème ?

 

Nelly

Nelly est une petite femme toute mince, avec une malformation à la hanche; son visage anguleux n'est même pas joli, mais son regard a une intensité extraordinaire. Aussi chétive qu'elle paraisse, elle est parvenue à épuiser trois maris...

Nelly avait un certain âge quand elle s'est mise à boire. Elle et son second mari avaient fait de la résistance pendant la guerre et ils avaient dû prendre le maquis. Tout cela les avait rongés, brisés, anéantis et l'homme en avait quasi perdu la raison. Il se donna la mort au cours d'une traversée en bateau.

Nelly, restée veuve avec un enfant, chercha dans l'alcool soutien et réconfort. Elle se remit encore une fois en ménage, mais son nouveau compagnon la quitta, lui aussi. Sa fille se maria. Nelly se retrouva seule avec ses souvenirs... et sa bouteille !

Elle confia qu'elle avait dégringolé toutes les marches de la déchéance en six mois seulement, après que son troisième mari eut péri dans un incendie.

Ceux qui l'ont connue n'ont pas manqué d'être étonné qu'une femme de sa corpulence ait pu consommer autant d'alcool. Elle avalait, pour finir, deux bouteilles de whisky toutes les vingt-quatre heures. Son estomac, il est vrai, répugnait à digérer autant de poison. Chaque matin, il se révulsait, et Nelly remettait les premières gorgées qu'elle venait d'avaler. Il lui fallait plusieurs tentatives pour fournir à son organisme l'alcool qu'il réclamait. Et, avec les tremblements, ce n'était pas facile. Nelly versait son whisky dans une tasse. Elle nouait un foulard à son poignet droit, le faisait passer dans sa nuque, et, avec sa main gauche, tirait sur ce foulard pour aider sa main droite, qui tenait la tasse, à s'élever jusqu'à la hauteur de sa bouche. Elle avalait alors une gorgée du breuvage brûlant, puis courait à la toilette rendre ce qu'elle venait d'ingurgiter. Elle revenait, haletante, s'asseoir à sa table pour recommencer la manœuvre::

Nous étions dans les années soixante, et peu de thérapeutes s'étaient intéressés à l'alcoolisme et à son traitement. Nelly avait fait une cure de désintoxication, qui avait dû s'accompagner d'une cure de dégoût, comme c'était l'usage à l'époque. Noël approchait... Nelly réveillonna en compagnie de son médecin, qui était aussi son ami.

-Ne crois-tu pas, Franz, que je pourrais boire une coupe de champagne ? Noël est une occasion exceptionnelle, et...

-Bien sûr que si, s'exclama le médecin! Tu viens d'avoir une bonne leçon, et je crois que tu ne recommenceras plus !

Nelly avala sa coupe de champagne. Elle n'en but qu'une seule, très raisonnablement. Mais au réveillon suivant, une semaine plus tard, à la Saint-sylvestre, elle roulait sous la table !

Quand Nelly s'est arrêtée de boire pour la seconde fois, elle bénéficia de l'aide des A.A. et de celle de l'A.L.F.A. On lui enseigna le principe du premier verre et celui des vingt-quatre heures. On la suivit médicalement en lui prescrivant les médicaments adéquats. On lui permit de se réinsérer dans un milieu protégé et de s'y refaire des relations.

Au début, Nelly parlait peu aux réunions. Elle exprimait sa reconnaissance, compatissait à la détresse d'autrui, reprenait à son compte l'une ou l'autre opinion qui venait d'être exposée, mais rarement elle se laissait aller à des confidences. Une sorte de pudeur la retenait, qui venait peut-être de son éducation bourgeoise. Nelly ne cessera jamais d'être une femme réservée, même sous l'emprise des émotions les plus vives.

Seulement, Nelly n'était ni indifférente ni pusillanime. Quand il le fallait, elle savait donner son avis. Beaucoup furent surpris, lors de notre deuxième congrès national, de voir cette petite femme claudicante monter sur scène, s'emparer du micro et rappeler à l'ordre les ténors du mouvement, occupés à se chicaner sur de vaines questions de procédures ou de préséances. Pourtant, les actions d'éclat n'étaient pas dans les habitudes de Nelly ! Elle se sentait bien mieux à l'aise dans les contacts personnels, en tête-à-tête ou par téléphone. Les personnes en difficulté la trouvèrent toujours disponible pour les écouter, les réconforter, les conseiller. Elle avait l'intuition du malheur, de la détresse et possédait des trésors de patience, de compréhension, d'indulgence dont certains, quelquefois, abusaient. Il est vrai qu'elle avait tendance à materner les personnes dont elle s'occupait, ce que certains ne supportaient pas.

Quand Nelly eut quitté son appartement de Kinkempois pour s'installer place des Béguinages, en plein centre de la ville, elle se trouva bien placée pour aider beaucoup de gens. Son logis était ouvert à tout venant, et un bol de café ou une tasse de soupe y attendait le visiteur. Mais ce n'était qu'une entrée en matière, car Nelly offrait aussi son écoute attentive, sa sensibilité, son bon sens et son expérience, ce qui était bien plus précieux! Le hasard voulut qu'un membre des A.A., Richard, vint occuper l'appartement du second étage de l'immeuble où habitait Nelly. Les débuts de sobriété de Richard ne furent pas toujours faciles, et Nelly s'employa, sans mesurer son temps, de jour comme de nuit, à soutenir notre ami. S'il est sobre aujourd'hui, c'est en grande partie au soutien de Nelly qu'il le doit.

Mais, à côté de son action permanente, poursuivie au jour le jour, Nelly, quelquefois, se lançait dans une entreprise exceptionnelle, non plus obscure, mais spectaculaire. Elle sortait de sa garde-robe quelques vêtements et accessoires hérités de sa splendeur passée et forçait la porte de l'une ou l'autre personnalité influente, de la magistrature ou du corps médical, pour obtenir un appui dans l'organisation d'une séance d'information. S'il l'avait fallu, Nelly serait allée trouver le Roi !

Elle avait aussi ses entrées dans les milieux catholiques. Pourtant, rien ne nous

indique qu'elle ait eu des convictions ou des pratiques religieuses. Ce que nous savons, c'est qu'elle respectait les opinions d'autrui et prêchait la tolérance, mais c'est tout. Nelly avait fait une cure à la clinique Notre-dame des Anges, à Glain, et connaissait donc un certain nombre de religieuses, avec lesquelles elle avait gardé le contact. Elle put ainsi organiser des réunions hebdomadaires dans le pavillon des femmes. Elle assura le suivi de ces réunions pendant des années.

Ce sera Francine, elle aussi ancienne pensionnaire de l'institution, qui prendra la relève.

C'est au cours de ses visites à Glain que Nelly fut invitée à prendre des contacts avec un ancien missionnaire d'Afrique, dans un état d'alcoolisme profond qu'il ne voulait pas reconnaître. Nelly, à force de témoigner de son propre vécu, finira par vaincre les réticences du prêtre. Après plusieurs semaines de patients efforts, elle réussit même à le faire venir à une réunion du groupe de Liège II. C'est ainsi que le modérateur inscrivit pour la première fois le prénom de Joseph dans le registre des présences et que les membres du groupe firent la connaissance d'un homme qui allait les marquer profondément.

Nelly eut une fin de vie bizarre. Elle s'était sentie vieillir et s'était réfugiée chez sa fille, qui habitait un building en bord de Meuse. De tous temps, elle avait connu des difficultés respiratoires et elle faisait peine à voir quand, petite et menue, elle inhalait profondément la fumée de ses éternelles cigarettes Visa.

Mais son état devenait inquiétant. On lui vit par moment des réactions bizarres. On finit par apprendre qu'elle souffrait d'une tumeur au cerveau. C'est celle-ci qui provoquait ses absences momentanées. Au cours de l'une d'elles, Nelly aurait bu un verre de bière. Du moins, c'est ce qu'elle a prétendu. Après cela, elle se sentit affreusement coupable, et il fallut déployer des prodiges de persuasion pour lui rendre un peu de sérénité. Elle avait le sentiment de s'être mise au ban de notre association, de n'être plus digne d'en faire partie.

Nelly ne tarda pas à mourir. Elle avait légué son corps à la science, si bien qu'un office eut lieu à l'église Saint-Louis sans la présence d'un catafalque. Le prédicateur évoqua le souvenir de la défunte et magnifia son geste d'ultime générosité. François assistait à cet office, avec quelques membres des A.A. La messe terminée, ils se retrouvèrent dans un bistrot des environs, pour y évoquer, autour d'une tasse de café, le souvenir de leur amie, disparue à jamais...

 

Willy

Nous avons déjà présenté Willy au lecteur. C'est lui qui a tenu longtemps une permanence au cercle Saint-Victor, dans l'espoir de rendre vie au groupe de Grivegnée. Nous en parlions à propos de Georgette qui, précisément, vint prendre la relève quand Willy se lassa et, grâce à ses nombreuses relations, réussit là où lui-même avait échoué. Mais nous n'avons pas dit ce que Willy était devenu. Son histoire est dramatique.

Après être resté sobre durant de longs mois, où il attendit en vain des visiteurs, Willy, nous ignorons pourquoi, se remit à boire, et ne retrouva jamais la sobriété.

Voulant l'aider, quelqu'un lui procura un travail comme représentant-promoteur des ventes. Mais Willy, pour dissimuler le fait qu'il avait passé plusieurs journées à boire, rédigea des rapports mensongers et fut licencié. La même personne lui trouva un autre emploi: Celui de "réassortisseur" de rayonnages itinérant dans les grandes surfaces. Mais Willy perdit aussi cet emploi. Il fut même licencié pour faute grave, sans indemnité. En effet, dans une des grandes surfaces où il était censé travailler, son chef de vente le surprit en état d'ivresse à la taverne du magasin. Quelqu'un pensa que le fait de ne plus sortir de chez lui aiderait Willy à cesser de boire. Il lui confia la gérance d'une boutique. Après des débuts prometteurs, les choses se gâtèrent. Willy accumula les dettes. Son état de santé s'était dégradé. Les excès de boisson avaient provoqué une cirrhose et une diminution de ses facultés intellectuelles. Ventre gonflé, jambes amaigries, visage hébété, Willy buvait chaque jour plusieurs litres de gros rouge !

Il mourut d'étouffement: les spasmes d'une banale indigestion lui firent inhaler ses propres vomissures...

Ce destin tragique nous rappelle que la sobriété est un don qu'il faut cultiver. Son caractère est toujours aléatoire. Certains alcooliques le mettent à profit, d'autres le galvaudent. Pourquoi ? Mystère! Certains croient pouvoir expliquer ces réussites et ces échecs. Ils en donnent des raisons apparemment plausibles. Mais nous, nous restons perplexes devant ces inégalités des dons, des chances, de la réussite ou de l'échec, du bonheur ou du malheur, du bien-être ou de la souffrance! Et c'est pourquoi nous nous abstenons de juger.

 

Joseph S. Une figure emblématique de notre mouvement

Dans le local du groupe de Liège II, rue des Mineurs, il y a au mur une photographie qui a intrigué bien des gens. Elle représente le visage d'un homme dans la cinquantaine, avec un haut front, un visage maigre, et, derrière ses lunettes, un regard très doux.

Quand le groupe quitta son local de la rue Commandant Marchand pour venir rue des Mineurs, quelqu'un emporta le portait pour l'exposer dans le nouveau local, mais sans bien savoir qui la photo représentait. A un moment donné d'ailleurs, plus personne n'aurait pu dire à qui appartenait ce visage maigre et bienveillant. C'est miracle que ce portrait n'ait pas disparu, qu'on l'ait conservé presque pieusement comme un souvenir mystérieux d'une époque révolue.

Cette figure inconnue est en effet celle d'un membre décédé du groupe de Liège II, Joseph S., qui exerça une influence bénéfique sur beaucoup de personnes et dont la mort ne laissa que des regrets et des larmes.

C'est donc Nelly qui avait pris contact avec cet alcoolique, comme nous l'avons signalé lorsque nous avons évoqué le souvenir de celle-ci. Nelly avait été co-fondatrice, avec Jean-Marie et quelques autres, du groupe de Liège II. Comme nous l'avons expliqué, elle avait l'habitude de se rendre chaque semaine à la clinique Notre-dame des Anges, à Glain. Connaissant la plupart des religieuses, elle fut présentée à Joseph par l'intermédiaire de l'une d'elles.

Cette religieuse ne lui dissimula pas qu'il s'agissait d'un cas très difficile. Le malade, en effet, ne reconnaissait pas son alcoolisme. Il ne parlait jamais que de dépression ou d'épuisement. Ses excès de boisson, sans doute, lui faisaient honte, et il évitait d'ailleurs soigneusement d'y faire allusion. Il ne s'était lié avec personne et vivait dans l'isolement. Nelly n'allait pas tarder à comprendre pourquoi.

La religieuse, après de longues hésitations, finit par l'informer de la qualité de prêtre de l'intéressé. Il appartenait à une congrégation missionnaire, avait vécu des années en Afrique et y avait pris l'habitude de boire. On avait dû le rapatrier et l'hospitaliser d'urgence, car il était devenu un alcoolique profond, et on se demandait s'il pourrait un jour se rétablir.

Nelly promit d'agir avec tact et discrétion, et de faire de son mieux pour aider ce malheureux. Elle se rendit auprès de Joseph et ne lui parla pas de son alcoolisme à lui. Elle fit son témoignage, raconta dans quelles circonstances elle-même s'était mise à boire, et comment elle en était venue, au fil du temps, à consommer de plus en plus, jusqu'à ne plus pouvoir se passer d'alcool. Est-ce que la franchise de Nelly allait inciter Joseph à être sincère lui aussi ? Sans doute, mais il fallut des semaines pour y arriver.

Au début, Joseph s'était montré méfiant. Il avait écouté, mais n'avait rien dit. Il avait honte de son état, ne supportait pas d'être un alcoolique; car, pour lui, un alcoolique n'était pas un malade, mais bien un vicieux, un pervers. Joseph se jugeait donc indigne de son état sacerdotal, et vivait replié sur lui-même. Il avait envie de se cacher, de ne plus voir personne.

Nelly lui parla de la manière dont elle s'était rétablie avec l'aide des A.A. Elle lui décrivit l'alcoolisme comme une maladie progressive, incurable et mortelle, mais dont il était possible d'arrêter l'évolution fatale. Nelly évoqua aussi, et avec quel enthousiasme, son activité au sein du mouvement. Elle parla de la disponibilité des anciens buveurs et de leur désir d'aider les alcooliques qui souffrent encore. Est-ce de tels propos qui touchèrent chez ce prêtre, ce missionnaire, une corde sensible ?

Le mardi 29 octobre 1974, un peu avant vingt heures, une Volkswagen Coccinelle s'engage dans la rue Fond-Saint-Servais, longe la façade de l'église et s'arrête au début de la rue Volière, devant un vieux bâtiment en pierre adossé à la tour de l'église. Une femme et un homme sortent de la voiture, puis s'efforcent d'en retirer un petit bonhomme malingre, tout cassé, et qui tient à peine sur ses jambes. Ce sont Youyou et Jean-Claude, et ce pantin qu'ils soutiennent sous les aisselles pour traverser la rue et qui marche comiquement en jetant ses pieds devant lui, c'est Joseph! Il vient assister à sa première réunion.

On dut l'aider à monter l'escalier. Il fallut le soutenir, le hisser, et, pour franchir les dernières marches, quasiment le porter! Le visage en feu, ruisselant, hors d'haleine, il s'écroula littéralement sur sa chaise. Le modérateur entonna la prière de la Sérénité. Il fallut à Joseph un moment pour comprendre qu'il convenait de se lever. La prière s'acheva bien avant qu'il n'ait réussi à se mettre debout.

Durant les premières minutes, il jeta des regards inquiets autour de lui. Ensuite, il parut se rasséréner. Mais il ne parla guère; je me demande même si, ce soir-Ià, nous avons entendu le son de sa voix. Pourtant, à la fin de la réunion, il me semble qu'un vague sourire éclairait son visage.

Le groupe de Liège II tenait deux réunions par semaine, le mardi et le vendredi. Joseph n'en manqua aucune. Youyou et Jean-Claude allaient le chercher puis le reconduisaient. Joseph vivait dans une communauté installée rue du Limbourg, dans un immeuble dont la façade s'orne d'une reproduction de la célèbre Vierge de Dom Rupert. Ils étaient quelques pères de sa congrégation et un ménage de concierges à occuper cette maison, qu'ils ont aujourd'hui quittée pour une destination inconnue.

Au fil des semaines, Joseph devint plus loquace. Non seulement il nous fit certaines confidences, mais il s'employa parfois à réconforter, à encourager d'autres membres du groupe. On le sentait sensible aux difficultés de ses compagnons, attentif à leurs problèmes et toujours plein de sollicitude pour chacun.

Joseph ne fit bientôt plus mystère de sa qualité de prêtre. Il venait aux réunions en col romain. Il avait fini par admettre que l'alcoolisme est une maladie, qu'un prêtre pouvait donc, comme n'importe qui, en être la victime et qu'il n'avait pas à en rougir.

Mais Joseph ne cherchait pas non plus à tirer avantage de ses fonctions sacerdotales. Il refusait d'être considéré autrement que les autres, et ne se croyait supérieur à personne. Il ne cherchait pas à propager dans le groupe ses convictions religieuses. Quelqu'un lui dit un soir: Ne sois pas blessé, joseph, si je te dis que j'ai dans ma vie une autre religion que la tienne...

-Mais pas du tout, répondit Joseph, bien au contraire, j'en suis heureux pour toi.

Les réunions, avec leurs témoignages et leurs échanges, devinrent pour Joseph un guide et un soutien des plus précieux. Il écoutait toujours très attentivement les interventions de chacun et s'efforçait d'en tirer profit. Les soirs de réunion, quand il se retirait dans sa chambre et se mettait au lit, il s'appliquait méthodiquement à se remémorer tous les propos échangés autour de la table. Il commençait par recenser tous les participants et par les situer les uns par rapport aux autres. Ensuite, il essayait de retrouver la première intervention, puis la suivante, et ainsi de suite. Tout le film de la réunion, avec sa bande sonore, se déroulait dans sa tête. Il mettait des heures à trouver le sommeil, mais quand il s'endormait enfin, c'était dans le calme et la sérénité.

La paroisse Saint-Servais est proche de la paroisse Sainte-Croix, et il ne fallait que quelques minutes en ce temps-là pour aller d'une église à l'autre. Le carrefour du Cadran n'avait pas encore été aménagé comme il l'est aujourd'hui. Une passerelle métallique, que l'on appelait le pont d'Arcole, enjambait les voies du chemin de fer.

C'est qu'une communauté religieuse ayant son siège dans le cloître Sainte-Croix comptait parmi ses membres des prêtres de la paroisse Saint-Servais. Cette communauté se voulait expérimentale. Elle rassemblait des ecclésiastiques, prêtres ou religieuses, mais aussi des laïcs, hommes ou femmes, mariés ou célibataires. C'était par l'entremise d'un membre de cette communauté que les fondateurs du groupe de Liège II avaient obtenu, rue Volière, leur premier local. De bonnes relations existaient donc entre les A.A. et cette communauté religieuse. Il était naturel que Joseph en connût l'existence et qu'il la fréquentât. Il y trouva un peu la compréhension qu'il avait souhaitée. La communauté disposait d'une maison de campagne à Ferrières, dans les Ardennes. Joseph y séjourna et s'y refit une santé. C'est parmi les membres de cette communauté qu'il entreprit avec succès de nouvelles tentatives de réinsertion dans la société et de réconciliation avec lui-même. Les échanges de vues qu'il eut avec d'autres ecclésiastiques l'aidèrent beaucoup à éliminer ses derniers sentiments de culpabilité.

Joseph s'intégrait de mieux en mieux dans le groupe des A.A., au fil des semaines. Il ne craignait plus de se livrer avec franchise. Ses compagnons apprirent ainsi à mieux apprécier ses qualités de cœur et d'esprit. Sous ses apparences fragiles, ce petit bonhomme apparaissait de plus en plus comme un bâtisseur et un meneur d'hommes. Ses antécédents en témoignaient. Il avait été aumônier chez les para- commandos. Au Congo, il avait dirigé des institutions, puis en avait fondé d'autres. Ses allures insignifiantes, ses attitudes modestes dissimulaient une certaine tendance à l'autoritarisme et à l'ambition: c'était d'ailleurs cela qui l'avait perdu, et il veillait constamment à ne plus retomber dans ces défauts. Il choisissait toujours les rôles les plus modestes, les plus effacés, se montrant toujours attentif à ne blesser personne.

Car c'était souvent son orgueil- il le reconnaissait maintenant -qui l'avait poussé à boire anormalement. A force de vouloir toujours se dépasser, faire mieux que les autres, il avait eu besoin d'un stimulant, d'un réconfort. Il les avait trouvés dans l'alcool. Seulement, il avait fini par devenir esclave de la bouteille. Et plus il prenait conscience de sa déchéance, plus il cherchait le prestige et se montrait autoritaire. Il avait vaguement l'intuition de faire fausse route, mais se sentait de moins en moins capable de redresser le cap. Et alors il sombra dans le désespoir le plus profond.

Il résolut finalement de mettre fin à ses jours. Il se rendit seul au bord de la mer, s'avança dans les flots, se mit à nager vers le large. Il voulait s'éloigner le plus possible des côtes et nager jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la noyade. Mais les courants marins le ramenèrent sur le rivage. Il échoua sur une plage, totalement brisé et prêt à rendre l'âme. On lui porta secours. Il était sauvé. On le rapatria alors en Belgique et on l'hospitalisa à la clinique Notre-dame des Anges, où Nelly ferait sa connaissance un peu plus tard. Mais tout cela, c'était du passé.

Le 30 décembre 1975, le groupe de Liège II déménage. Il doit quitter son local, rue Volière. Le nouveau président du Conseil de Fabrique estime le coût du chauffage et de l'entretien beaucoup trop élevé pour que l'on puisse continuer à occuper ce vieux bâtiment, d'ailleurs promis à la démolition dans un proche avenir.

Le groupe comptait alors parmi ses membres un paroissien de Sainte-Foy, bien introduit auprès du clergé. Il fréquentait les A.A. depuis longtemps. C'était Jacques. Il réussit à obtenir un local en un temps record. Nous étions sauvés. Il a bien connu Joseph: ils avaient passé leur jeunesse dans la même région et avaient reçu le même type d'éducation.

Vers 1975, ils eurent une conversation, pendant le repas du soir, qui fit découvrir à Jacques la nature à la fois entreprenante et fragile de Joseph. Ces deux traits ne sont pas rares chez les alcooliques.

Joseph se demandait s'il n'avait pas perdu son temps à vouloir inculquer, selon la vocation de l'ordre, les notions typiquement occidentales d'une religion institutionnelle à des Africains ayant déjà leurs propres traditions de spiritualité. Il n'avait pas la réponse, mais comprenait que s'il s'était fait bâtisseur, c'était pour donner plus de valeur à une action dont il commençait à douter...

Joseph évoqua aussi l'effroyable solitude de l'homme qui, en brousse africaine, à des kilomètres de tout lieu habité, finit par n'avoir d'autre interlocuteur que sa bouteille et vit dans l'angoisse de ne pouvoir la remplacer...

Mais revenons à notre nouveau local, rue Commandant Marchand, où Joseph vint un soir à la réunion avec une extinction de voix. Il était complètement aphone, et je me souviens lui avoir dit alors :

-Joseph, si tu dois prêcher dans cet état-là, tu ne seras pas très convaincant. Il ne te reste qu'à prêcher d'exemple !

Nous pensions que notre ami souffrait d'une banale laryngite, que ce serait l'affaire de quelques jours, de quelques semaines tout au plus. Malheureusement, le bruit se répandit qu'il pourrait s'agir de quelque chose de plus grave. Puis nous apprîmes que Joseph avait été hospitalisé.

Vint le moment de son deuxième anniversaire de sobriété. Je n'en connais pas la date précise, mais je me souviens qu'il faisait bon, car, avant de nous rendre à l'hôpital de Bavière, alors en Outremeuse, nous nous étions installés à la terrasse d'un café pour attendre les retardataires. L'heure des visites arriva, nous franchîmes le porche d'entrée et trouvâmes tout de suite, à main gauche, le pavillon où l'on nous avait indiqué que se trouvait notre ami. Quelques-uns furent très frappés par une inscription au-dessus d'une porte: Radiothérapie. Voilà qui n'augurait rien de bon !

Joseph, qui attend notre visite, s'avance à notre rencontre. Il est amaigri, a les pommettes saillantes. Cependant il tient des propos optimistes, voire enjoués. Il laisse éclater sa joie de nous voir si nombreux. Nous lui remettons un cadeau d'anniversaire. Nous avions choisi une belle icône, du genre de celles qui ornent les églises orthodoxes et qui possèdent un caractère un peu naïf. Joseph défait l'emballage, regarde la peinture, s'extasie, puis se confond en remerciements émus. Sa joie est sincère. Il affiche un optimisme qui finit par nous gagner, et nous nous mettons à parler de son retour aux réunions, dans quelques semaines, lorsqu'il sera guéri...

Nous avons appris plus tard que Joseph nous avait joué la comédie. Il ne devait jamais revenir parmi nous. Ille savait! En effet, à la suite d'une erreur d'adressage commise par une infirmière ou par une secrétaire, Joseph avait reçu le diagnostic et le pronostic destinés à son médecin traitant, qui, lui, avait trouvé dans sa boîte aux lettres le message édulcoré et réconfortant que notre ami aurait dû recevoir! A la suite de cette interversion, Joseph connaissait la nature exacte de son mal et n'ignorait rien de ce qui l'attendait! Il n'avait plus aucune illusion à se faire quant à son avenir...

Sorti de l'hôpital, Joseph se rendit à Nivezé, près de Spa, où se trouvait un home des mutualités qui pouvait l'accueillir. C'était un grand bâtiment moderne, dont la blancheur lumineuse des façades tranchait sur le vert sombre des sapins. Joseph y occupa une chambre à l'étage, avec vue sur le parc. C'est là que plusieurs membres du groupe lui rendirent visite.

Le plus assidu fut certainement José. Il venait d'être élu président du comité de Liège II et ses nouvelles fonctions lui posaient quelques problèmes. Or Joseph connaissait bien la plupart des membres du groupe. Il se sentait même capable d'imaginer leur réaction en telle ou telle circonstance. Quand José demandait à Joseph ce qu'il ferait dans tel ou tel cas, notre ami fermait les yeux et s'efforçait d'évoquer les personnes dont il s'agissait. Nous savons déjà qu'il avait une mémoire extraordinaire. Mais il devait avoir aussi un sens psychologique hors du commun. En effet, chaque fois que José eut recours à ses conseils, il n'eut qu'à s'en féliciter ! 

Il vint un moment où Joseph ne fut plus capable de rester à Nivezé. Il devait retourner à l'hôpital, ou rentrer chez lui. Sa famille habitait les cantons de l'Est, à quelques kilomètres des frontières allemande et néerlandaise. Ses parents possédaient une petite maison située à Hombourg, dans le centre du village. Mais Joseph avait aussi une sœur et une belle-sœur qui habitaient, à Gemmenich, près du bureau de poste, un immeuble suffisamment vaste pour y héberger le malade dans de bonnes conditions. C'est là qu'il se fit conduire. On l'installa dans une grande pièce, en façade, au premier étage, où se trouvait un lit, une table, un bureau, des armoires, des chaises, des fauteuils et même des orgues! Mais jamais je n'ai su si elles fonctionnaient encore ni si Joseph savait en jouer.

A ce moment-là, plus personne des membres du groupe ou de la communauté n'ignorait de quel mal Joseph était atteint.

Plusieurs d'entre eux lui rendirent visite, et certains, de manière régulière. Chez les A.A., il y eut José, le président du groupe, Youyou et Jean-Claude, Francine et Jean- Marie. A la communauté, il y eut Sim et Paule, et surtout Marie: il arriva souvent que, sa journée de travail terminée, Marie se rendît au chevet de Joseph pour lui prodiguer certains soins et le veiller durant la nuit. D'autres personnes, qui n'avaient pas de voiture, accompagnèrent occasionnellement les précédentes.

Joseph recevait régulièrement aussi la visite des membres de sa famille et de ceux de sa congrégation. J'ai eu l'occasion de rencontrer, à son chevet, le Supérieur provincial. C'était un homme encore jeune et dynamique, très lié avec Joseph, et qui comprenait la maladie alcoolique. Des parents ou des amis du malade se rassemblaient parfois dans sa chambre pour entendre la messe. Un jour, j'arrivai alors que Joseph préparait une concélébration avec son Supérieur provincial. Peut-être n'eût-il plus été capable d'officier seul, et cette messe fut peut-être la dernière qu'il ait dite.

On sait combien le président était attaché à Joseph. C'est pourquoi il reçut une confidence que Joseph ne fit à personne d'autre, et fut chargé d'en informer le groupe ultérieurement: le malade avait toujours vidé les gélules de leur contenu, lorsqu'on les lui faisait prendre, et il se proposait d'agir ainsi aussi longtemps qu'il en aurait la capacité: Je ne me suis pas arrêté de boire, disait-il, pour commencer maintenant à me droguer.

Sorti des brumes de l'alcool après combien d'efforts, Joseph avait apprécié de recouvrer sa lucidité, de redevenir lui-même, de ressentir pleinement les choses et de reprendre pied dans la réalité. Il ne tenait pas à perdre cet acquis, quel que soit le prix à payer en termes de souffrances pour le conserver. Mais il est possible aussi que Joseph, conscient des fautes qu'il avait commises et des torts qu'il avait causés, ait cherché à les expier, à les compenser de cette manière. Toujours est-il qu'il voulut regarder en face la mort qui s'approchait, et affronter en toute lucidité les épreuves les plus tragiques.

Les derniers jours, Joseph n'était plus que l'ombre de lui-même. Il ne pouvait avaler qu'un peu de liquide, ne parvenait plus à dormir et subissait les affres de la douleur et de la maladie. Sous les couvertures, son corps ne faisait plus qu'une saillie imperceptible, comme si tout son être s'était réduit à un visage et à deux mains qui émergeaient des draps. Mais nous étions restés présents dans son esprit, j'en suis convaincu.

La veille de sa mort, Youyou et Jean-Claude se sont rendus à son chevet en début d'après-midi. Francine et Jean-Marie les ont suivis au milieu de l'après-midi. A ce moment-là, le malade fit un effort pour parler, mais il fallait approcher les oreilles de sa bouche pour distinguer les syllabes. Ses ultimes propos concernèrent les amis du groupe. A un moment donné, Francine, qui ne voulait pas montrer ses larmes, sortit dans le couloir. Les parents de Joseph, qui se trouvaient au rez-de-chaussée, crurent la visite terminée. Il y eut un bruit de voix et de portes dans le couloir. C'est alors que Joseph interrogea Jean-Marie, resté près de lui :

-Ce sont eux ? Demanda-t-il.

-Non, c'est Francine qui parle avec ta belle-sœur, répondit Jean-Marie.

Sur ces mots, Joseph laissa retomber la tête sur l'oreiller, puis referma les yeux. Les visiteurs prirent congé des membres de la famille et quittèrent la maison. Le temps était à la pluie. Il faisait gris. Etait-ce déjà le soir qui descendait ? La voiture s'engagea sur la route d'Aubel, dépassa Hombourg. Francine se retourna, pour un dernier regard en direction du village où Joseph agonisait. Et c'est alors qu'elle eut la surprise de voir, dans un ciel bleui déjà par la nuit tombante, un immense arc-en-ciel qui illuminait l'horizon.

Plus tard dans la soirée, ce fut le tour de Sim et de Paule de se rendre au chevet de Joseph.

Ils trouvèrent le malade inconscient. Joseph était déjà peut-être dans le coma. Le lendemain à l'aube, il rendait le dernier soupir. C'était le mardi 22 mars 1977.

Marie fut sans doute la première personne avertie du décès, parmi les membres de la communauté et du groupe. Elle prévint Francine, qui contacta Jean-Marie sur son lieu de travail. Ceux qui désiraient revoir Joseph une dernière fois devaient se hâter, car on allait fermer le cercueil. Marie, Paule, Francine, Sim et Jean-Marie se retrouvent auprès de la dépouille de leur ami. Le spectacle est hallucinant. Joseph a été revêtu de ses ornements sacerdotaux, comme c'est l'usage pour un prêtre décédé. Mais son corps est si réduit qu'on a peine à imaginer qu'un être humain puisse arriver à cet état de maigreur. Et le plus effrayant est de voir le visage de Joseph, grimaçant de douleur et d'angoisse.

Francine ne peut supporter le spectacle. Elle se réfugie dans les bras de Sim, qui la fait s'éloigner.

Le décès s'était produit le mardi, mais l'enterrement n'eut lieu que le samedi. Entre-temps, le cercueil resta dans la chambre du défunt, puis, vers la fin de la semaine, il fut exposé dans une chapelle située à mi-chemin entre Gemmenich et Hombourg, sur la route d'Aubel. C'est là que le samedi, très tôt le matin, trois membres du groupe déposèrent une gerbe au nom des amis de Liège II, mais il y avait une telle abondance de fleurs qu'elle passa sans doute inaperçue. Ces trois personnes se dirigèrent ensuite vers Eupen et la Baraque Michel, pour atteindre Bévercé, près de Malmédy, où se tenait la conférence annuelle. Il y arrivèrent un peu en retard, ce qui donna l'occasion à l'un d'eux d'évoquer, au micro, devant tous les délégués réunis, la grande figure de Joseph, dont, à ce moment-là, on se préparait à conduire la dépouille à sa dernière demeure.

Le défunt fut enterré à Hombourg, dans le cimetière qui entoure l'église. Il y repose à côté de son père, qui mourut quelques mois après lui. Leurs deux noms figurent sur deux dalles de pierre à peu près identiques, à ceci près que l'une d'elle est ornée d'un calice stylisé. Des membres de la communauté religieuse et du groupe de Liège II ont continué de venir sur la tombe de Joseph. Plus de dix ans après sa mort, certains s'y rendaient encore régulièrement.

 

 *Vers Annexe II

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