*Table des matières

ANNEXES II

 

Comment François voyait-il l'alcoolisme ?

Ce qu'il nous en a dit souvent.

 

1. Les damnés de la Terre

Qui a bu boira, affirme la sagesse populaire, et notre expérience ne nous permet guère de contester cette vision pessimiste des choses. Il est malheureusement vrai que la plupart de ceux qui ont bu anormalement et sont devenus dépendants de l'alcool y retomberont un jour ou l'autre, presque fatalement, dirions-nous, et sans qu'ils puissent faire grand-chose pour y échapper. Ils auront beau avoir été soignés par des médecins (généralistes, neurologues ou psychiatres) ou par des psychologues, beau avoir subi des cures (de repos, de désintoxication ou de dégoût) ou des postcures, ils resteront à tout jamais les esclaves de la bouteille. La sagesse populaire a vu clair: Qui a bu boira !

Les spécialistes, de leur côté, sont un peu du même avis aujourd'hui. La majorité d'entre eux considèrent l'alcoolisme comme une maladie, et cette maladie comme incurable.

Pourtant, certains exemples paraissent démentir ce qui précède. On a entendu parler de buveurs qui se seraient libérés de l'alcool. Des personnes en connaissent, en comptent dans leur entourage, peut-être parmi leurs proches et même sous leur propre toit! Les futurs lecteurs de ces pages sont, pour beaucoup d'entre eux, des buveurs stabilisés, comme le sont aussi ceux qui les préparent, les rédigent, les corrigent. ... Il existe donc des gens qui ne souffrent plus de leur alcoolisme, qui affirment même n'avoir plus touché un verre depuis des années et dont le comportement paraît en effet confirmer le propos. Et voilà qui change tout !

N'allons pas trop vite. Il est clair que des alcooliques sont parvenus à vaincre leur dépendance, à se rétablir, à reprendre une vie normale et à rester des années sans boire, alors qu'ils avaient auparavant commis parfois les pires excès. Il est certain que des associations d'anciens buveurs existent, se multiplient, se répandent partout dans le monde et que leurs membres sont de plus en plus nombreux. Il n'est pas moins évident que les institutions de soins obtiennent des résultats de plus en plus encourageants, que beaucoup de médecins ont acquis, dans l'art de traiter les malades, une réputation amplement méritée.

Mais attention! Pour spectaculaires que soient certaines réussites, elles ne sont jamais que l'exception, et il ne faut pas confondre l'exception avec la règle générale. Malheureusement, la majorité des alcooliques ne se rétablissent pas. Pour un qui s'en tire, quatre ou cinq y restent. Tôt ou tard, ils y laisseront leur santé, leur liberté, leur raison ou leur vie. Ils se retrouveront à l'hôpital, en prison, à l'asile ou au cimetière.

Les statistiques officielles, les comptes rendus de la presse, de la radio et de la télévision ne semblent pas confirmer cette sombre perspective. C'est vrai. Un ouvrier tombe d'un échafaudage parce qu'il a eu un malaise. Un autre se fait happer le bras par une machine parce qu'il a été distrait. Un chauffeur fauche un piéton parce qu'il roulait trop vite. Un autre se retrouve dans le ravin parce qu'il a perdu le contrôle de son véhicule. Mais à quoi faut-il attribuer ce malaise, cette distraction, cet excès de vitesse ou cette perte de contrôle du véhicule ? Si on cherche plus loin, on constate souvent que l'alcool n'est pas étranger à ces drames.

 

Nous sommes mieux placés, dans des groupes d'anciens buveurs ou de conjoints d'alcooliques, pour saisir les causes profondes des accidents qui frappent certains de nos amis. Jean-Claude, que nous avons évoqué dans les portraits, est mort d'une chute dans son appartement. Il heurta du front l'angle d'un radiateur. Nous qui le connaissions bien, qui étions restés en contact avec lui, n'ignorions pas qu'il s'était remis à boire. Pour nous, cette chute est due à l'ivresse. Notre ami ne dessaoulait plus ! Luc s'est tué au volant de sa voiture. Sur une route sèche, large, dégagée, dans une ligne droite, par temps clair, le véhicule s'est écrasé contre un arbre... On n'a constaté aucune trace de freinage. On n'a relevé aucune défaillance mécanique. Luc ne buvait plus depuis longtemps, et rien ne permet d'affirmer qu'il l'ait fait ce jour-là. Nous savons seulement qu'il avait des problèmes sentimentaux et des ennuis d'argent. Tenait-il encore à la vie ? Voilà la question! Nous ne prétendons pas que notre ami ait voulu délibérément se tuer. Mais ne lui était-il pas indifférent de vivre ou de mourir, et n'a-t-il pas roulé comme quelqu'un qui n'attachait plus aucun prix à sa propre existence ? Pour certains, il est plus facile de se passer de boire que de vivre heureux sans alcool. Et c'est là le nœud du problème, l'explication de tant d'échecs et d'issues fatales...

*

*  *

La maladie alcoolique, si elle est souvent tragique pour les buveurs, touche indirectement d'autres personnes dans leur entourage.

Les plus exposés sont les membres de la famille, surtout quand ils vivent sous le même toit. Vivre avec un alcoolique est souvent un calvaire. Quand un buveur décide de renoncer à l'alcool, qu'il se fait soigner et entre dans une association, on ne tarde pas à s'apercevoir que son conjoint ou ses enfants sont aussi malades que lui et ont aussi besoin d'un traitement.

Les compagnons de travail d'un alcoolique n'échappent pas aux dangers ou aux inconvénients de sa présence. Un buveur provoque plus d'accidents qu'un travailleur sobre. Il s'absente plus volontiers. Son rendement est moindre. Il se montre irritable, agressif, se fâche pour un rien et cherche querelle. On a déjà chiffré le coût de l'alcoolisme dans les entreprises, mais ces données furent rarement publiées. De toutes façons, l'opinion publique aurait nié l'évidence. Il y a des problèmes que la société ne veut pas voir.

Mais on comprend que la sagesse populaire se défie des buveurs. Elle ne tient pas compte des miracles isolés, elle juge la situation dans son ensemble, en apprécie la gravité, le caractère dramatique. Et elle perpétue une petite phrase anodine, mais qui entretient la méfiance vis-à-vis des alcooliques et en a poussé plus d'un au désespoir : "Qui a bu, boira."

 

2. L'ivraie et le bon grain

 Le hasard vous pousse dans un café à une heure avancée de la soirée. Il y a du monde, des gens assis à table, et des habitués debout au comptoir. Un ivrogne attire votre attention. Il ennuie ses voisins. La patronne s'énerve, crie pour le faire taire, et sa voix domine la rumeur des conversations. Tiens! Un alcoolique, pensez-vous... Erreur! Cet ivrogne se saoule aujourd'hui parce qu'on est fin de semaine et qu'il n'a rien de mieux à faire. Mais lundi, il se lèvera frais et dispos pour se rendre à son travail.

 

 Non loin de ce soûlard, quelques hommes d'âge mûr dégustent des alcools forts en fumant des cigarettes. Ils appartiennent à une autre classe sociale et savent se tenir. Pourtant, vous constatez qu'ils commencent à avoir l'~il vague, le teint coloré et le geste indécis.

Ceux-là sont des alcooliques, pensez-vous. L'autre buvait de la bière, mais eux... Nouvelle erreur! Dans un quart d'heure, ils payeront leurs consommations et rentreront sagement. Regardez! Le patron décroche le téléphone et leur appelle un taxi !

La communication terminée, le patron se rince la gorge. C'est à cause de la fumée... Tiens ! Mais que boit-il ? Un blanc ? Mais ne vient-il pas déjà d'en avaler un ? Cette fois, voici un véritable alcoolique, pensez-vous. S'il boit ainsi toute la soirée, s'il recommence chaque jour. Erreur encore. Cet homme boit tous les soirs en effet. Il doit même souvent se cramponner à la rampe de l'escalier, pour regagner sa chambre, au petit matin. Pourtant, ce n'est pas un alcoolique.

On aurait tort de voir un alcoolique ou un futur alcoolique dans chaque buveur ou chaque buveur excessif. En revanche, un alcoolique ne boit pas nécessairement tous les jours, ne présente pas toujours des signes d'ébriété, ne choisit pas toujours des boissons fortes. Il se contentera parfois de quantités moindres qu'un autre buveur, pourtant non-alcoolique. On en a connu qui restaient des semaines, des mois, sans toucher un verre d'alcool, et ne buvaient que périodiquement, pendant quelques jours, mais avec démesure, il est vrai.

L'alcoolisme, contrairement à ce que beaucoup de gens s'imaginent, n'est donc pas une affaire de quantité, de fréquence ou de densité. Les critères sont d'une tout autre nature-

*

*  *

Cependant ces critères, jusqu'à présent, ne sont pas toujours précis, et ils diffèrent d'un spécialiste à l'autre. Il n'existe encore aucune définition de l'alcoolisme sur laquelle tout le monde soit d'accord. Mais si on se cantonne dans les généralités, on peut énoncer sans crainte quelques vérités fondamentales, qui sont largement reconnues.

On peut dire qu'un alcoolique se distingue d'un autre consommateur d'alcool par le fait qu'il est, lui, un buveur obligé, qu'il a perdu toute liberté de boire ou de ne pas boire. Un besoin irrépressible d'avaler de l'alcool l'assaille par moments, ou le harcèle en permanence, et il n'a aucun pouvoir d'y résister. Cette soif peut le surprendre à tout moment, aussi bien quand il vient de boire un premier verre que quand il n'a plus rien pris depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois.

Jean-Marie est enseignant. Après sa journée de travail, il se sent nerveux. Un ou deux verres lui feraient du bien, le détendraient avant son retour à la maison. Il s'arrête devant son café habituel. Il n'oublie pas que la veille, il est rentré aux petites heures. Il ne peut décemment pas faire deux jours de suite la même blague à sa femme. La main sur la poignée de la porte, il prend donc une bonne résolution. Je m'accorde une heure et un litre, décide-t-il. Et, à ce moment-là, il est parfaitement sincère. Mais un litre de bière fait trois verres. Est-ce après le premier ou après le second que les images ont commencé à se brouiller ? Que les réalités ont fait place aux visions de rêve et que les bonnes résolutions se sont envolées ? 

Jean-Marie serait bien incapable de le préciser. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est entré au café vers cinq heures et qu'il en est sorti vers six heures... du matin !

Clément est inspecteur de police. Il va quitter son bureau quand sa femme lui téléphone. Elle lui apprend que leur fille a fait une chute, s'est cassé le bras et a été transportée à la clinique Sainte-Rosalie, où elle se trouve en ce moment. Elle souhaiterait que son mari vienne passer la nuit au chevet de leur enfant. Clément accepte, rentre chez lui, avale un peu de nourriture, choisit un roman dans sa bibliothèque, et se dirige en voiture vers la clinique. Il arrive boulevard de la Sauvenière. Depuis un moment déjà, il avait envie d'une tasse de café. Il y avait des mois qu'il ne s'était plus saoulé, qu'il n'avait même pas bu une goutte d'alcool, et l'entente était beaucoup meilleure dans le ménage. Mais il lui faudrait un bon filtre, bien tassé, pour ne pas s'endormir sur son roman... Un bon filtre, ou même deux ! Clément aperçoit une place pour garer sa voiture juste devant un café! Il entre dans l'établissement, s'approche du comptoir. Devant lui, des tubes fluorescents de couleur rose dessinent le nom d'une marque de bière sur le mur de briques.

Et c'est en regardant ce nom qui le fascine que Clément lance à la serveuse, comme un défi :

-Deux "Tuborg", s'il vous plaît. -Vous avez dit deux ?

-Oui, deux Tu borg. Il n'ira pas à la clinique, ce soir-là. On ne l'y verra pas davantage les jours suivants. Durant près d'une semaine, il ne rentrera pas chez lui et ne se présentera pas à son bureau. Personne ne recevra de ses nouvelles, ne saura ce qu'il est devenu ni où il se trouve. Et lui-même est incapable de le dire.

La notion de buveur obligé s'éclaire par ces deux témoignages. La soif survient parfois au moment le moins opportun, et les meilleures résolutions ne résistent pas au besoin d'ingurgiter de l'alcool. Le buveur, à ce degré de dépendance, n'a plus la maîtrise de sa vie. Il ne contrôle plus les événements. Il ne peut plus répondre de rien.

C'est ce qui a permis au docteur Jellineck, spécialiste scandinave, de voir dans le fait que le buveur s'attire, avec l'alcool, plus d'ennuis que de satisfactions, un indice et même un critère d'alcoolisme. Il y a une vérité profonde dans ce jugement. François l'avait senti. Il reprenait l'idée du docteur Jellineck, mais il la formulait autrement. L'alcoolique, disait-il, est celui qui a des ennuis avec l'alcool. Et il est vrai que le buveur normal, qui jouit de sa pleine liberté, boit rarement au point de s'attirer des ennuis. Nous rejoignons ici la notion de buveur obligé.

*

*  *

Ne quittons pas la question du besoin irrépressible de boire sans parler de la nécessité d'avaler une certaine quantité d'alcool pour éviter l'état de manque. Quand un alcoolique a bu pendant des années, il ne peut pas cesser du jour au lendemain sans que son organisme ne proteste violemment. S'il essayait, il prendrait un risque. Le cinéma, la télévision nous ont familiarisés avec les souffrances des drogués qui sont privés de leur dose habituelle. Elles sont très spectaculaires, mais peu dangereuses. En revanche, le sevrage brutal d'un alcoolique peut provoquer sa mort. Ce n'est heureusement pas fréquent. Mais ce qui l'est d'avantage, c'est la crise de delirium tremens .

 

Cette crise, qu'on appelle aussi crise de manque ou crise de sevrage, se caractérise, dans ses phases paroxysmiques, par des hallucinations auditives et visuelles. Le malade croit voir entrer des animaux répugnants dans sa chambre, qui rampent sur le plancher, s'agrippent à ses couvertures et viennent jusque sur son lit !

Un film de Jean-Pierre Melville, Le Cercle rouge, qui est d'ailleurs le dernier film dans lequel joue André Bourvil, illustre remarquablement ces hallucinations. L'alcoolique est incarné par Yves Montand. Il est couché sur son lit. Il voit circuler sur le sol et se diriger vers lui des bêtes hideuses, qui finissent par grimper sur le lit et par monter sur les couvertures... Le malade s'affole. Il pousse un hurlement... et les animaux disparaissent subitement... Un ami, Camille, évoquait la terreur qu'il avait connue en voyant des bestioles hideuses venir vers lui.

Quand la crise n'atteint pas sa phase paroxysmique, elle se manifeste par des tremblements et des sueurs froides. Une alcoolique a connu de tels états et en a témoigné. Elle s'appelait Nelly. François et Suzanne la connaissaient bien.

Nelly a entamé sa carrière d'alcoolique à l'âge où beaucoup de buveurs achèvent la leur. Mais l'évolution de sa maladie a été fulgurante. Il n'a fallu que peu d'années pour que Nelly arrive à boire plus d'une bouteille de whisky par jour. Or, c'était une petite femme toute mince d'à peine cinquante kilos. Elle buvait du matin au soir et s'endormait avec sa bouteille à côté d'elle. Dès l'aube, elle s'éveillait. Le manque d'alcool se faisait sentir. Nelly se levait toute tremblante et mal assurée sur ses jambes. Comment avaler la dose d'alcool que réclamait son organisme ? Ses mains, ses bras ne lui obéissaient plus !

Elle avait alors imaginé un stratagème. (Nous l'avons évoqué dans les portraits). La veille au soir, elle nouait une écharpe ou un foulard autour de son poignet droit. Le lendemain matin, elle faisait passer ce foulard derrière sa nuque et tirait avec sa main gauche sur l'extrémité restée libre. Le foulard coulissait dans son cou et aidait son bras droit à se soulever, pour approcher la bouteille de ses lèvres. Elle avalait goulûment une gorgée d'alcool que son estomac ne supportait plus, et elle la remettait. Il fallait alors recommencer l'opération, jusqu'à ce que son organisme absorbe la quantité qui calmerait les tremblements et les angoisses qui agitaient tout son être.

Voilà donc en quoi consiste cet état de manque dont nous parlons. On voit bien maintenant à quel point l'alcoolisme finit par devenir une servitude tragique. Buveur astreint malgré lui à boire de l'alcool en diverses circonstances, l'alcoolique est un être programmé, dont la liberté ne cesse de se restreindre. Voilà en quoi il se distingue fondamentalement des autres buveurs.

 

 

3. Pourquoi moi et pas eux ?

Pourquoi certaines personnes, qui ne boivent pas nécessairement plus que d'autres, deviennent-elles donc dépendantes de l'alcool et perdent-elles leur liberté de boire ou de ne pas boire ? Voilà toute la question, et elle n'est pas encore élucidée.

L'explication qui est venue spontanément à l'esprit de beaucoup de gens, c'est que ces personnes manquaient de volonté, de caractère, d'emprise sur elles-mêmes. Or, on aura déjà compris que cette hypothèse est peu satisfaisante. Mais s'il fallait un dernier argument pour l'écarter, nous le tirerions de l'exemple suivant.

Un alcoolique boit depuis vingt ans. Il n'a pas pu s'arrêter plus de quelques jours d'affilée après lesquels, généralement, il se remettait à boire de plus belle. Or, voici qu'il entre dans un groupe d'anciens buveurs, fréquente les réunions, applique le programme et, jour après jour, s'abstient de boire, fût-ce un seul verre.

Il y a maintenant vingt ans qu'il est sobre. Comment expliquer ce revirement ? Notre homme aurait donc acquis du jour au lendemain cette volonté, ce caractère, cette emprise sur lui-même qui lui faisaient si cruellement défaut ? Et ces qualités, qui ne s'étaient jamais manifestées au cours des vingt premières années, viendraient à ne plus lui manquer un seul jour durant les vingt années suivantes ? Comment accepter pareille explication ?

Certes, la volonté n'est pas étrangère à un tel revirement. Mais elle ne peut pas en être la cause principale! Il y a donc nécessairement autre chose...

Autre chose, mais quoi ?

C'est la question que les spécialistes continuent à se poser, car ils n'ont toujours pas su y répondre.

François propageait volontiers dans son entourage une théorie en vogue à l'époque, selon laquelle l'alcoolisme aurait deux origines possibles : les déséquilibres psychologiques ou les mauvaises habitudes.

Certaines personnes arrivent à l'adolescence, ou même à l'âge adulte, avec des problèmes psychologiques. Elles ont des blocages, des inhibitions qui les paralysent en certaines circonstances, ou du moins, les empêchent d'être vraiment elles-mêmes. Or, on sait que l'alcool a pour effet de lever les inhibitions, de faire sauter les blocages. Quand ces personnes-là rencontrent un jour l'alcool, elles ont donc l'impression de découvrir une potion magique, capable d'éliminer tous leurs problèmes.

Seulement, avec l'habitude et l'accoutumance, il faut avaler des doses de plus en plus fortes pour obtenir les mêmes effets. Bientôt, on ne peut plus vivre sans le secours de l'alcool. Une dépendance s'installe, à la fois physique et psychique.

On a parfois nommé alcooliques psychologiques les buveurs de cette espèce, mais comme ce fut surtout dans les pays anglo-saxons qu'on les observa, on les appelle aussi alcooliques de type anglo-saxon.

En revanche, d'autres personnes, arrivées à l'âge adulte avec un bon équilibre psychologique, peuvent se mettre à boire sous l'effet de la pression sociale ou des contraintes professionnelles, et devenir de grands consommateurs d'alcool. Seulement, après plusieurs années d'excès de boisson, leur organisme et leur système nerveux se délabrent. Ces gens-là deviennent progressivement incapables de faite face aux nécessités quotidiennes, et ils se mettent à boire leur alcool à la manière dont ils prendraient un médicament. Il leur faut un remontant, un stimulant, parfois un tranquillisant ou un somnifère... et c'est au fond du verre, au fond de la bouteille qu'ils le cherchent! Ils se retrouvent, mais à un âge plus avancé, dans la situation des alcooliques psychologiques.

On a même nommé ces buveurs-là alcooliques d'habitude et, comme c'est surtout en France qu'on les a observés, on les appelle aussi alcooliques de type français.

Sur le terrain, la distinction n'est pas toujours aussi nette, et l'on rencontre beaucoup d'alcooliques qui appartiennent à un groupe intermédiaire. Ils doivent leur maladie à des problèmes psychologiques autant qu'à de mauvaises habitudes. C'est peut-être le cas le plus fréquent. Ne serait-ce pas celui de François ?

*

*   *

 

François était alcoolique. Ce n'est pas nous qui posons le diagnostic : lui-même l'a dit et répété. Mais appartenait-il au type français ou au type anglo-saxon ? Cela, il ne l'a pas dit, et nous n'avons pas pu recueillir de renseignements sur la manière dont il buvait dont il avait commencé à boire.

, Cependant, sur la foi des éléments que nous possédons, nous croyons pouvoir dire que François appartenait à ce type intermédiaire dont nous venons de parler.

François avait-il des problèmes psychologiques ? Assurément, et même des problèmes graves. On se rappellera ses souvenirs d'enfance qu'il avait exhumés de sa mémoire pour en faire un livre, et qui étaient apparus si sombres, si tragiques qu'il avait semblé indécent de les exploiter... Mais, sans entrer dans le détail, rappelons que François était né de père inconnu et signalons que, s'il manqua de présence et d'affection paternelles, il manqua encore davantage de présence et d'affection maternelles. Ce n'était pas que sa mère eût le coeur sec, ou qu'elle n'aimât pas son fils; ce n'était pas non plus que son travail l'éloignât de la maison. Mais elle-même, toute sa vie, chercha désespérément l'amour, sans jamais le trouver !

Est-ce que François, frustré de présence et d'affection maternelles, n'a pas traîné derrière lui la nostalgie de cette chaleur, de cette tendresse, de cette protection qui lui manquèrent. Plusieurs indices paraissent le suggérer.

Dans la maison que François continua d'occuper quelques mois, avant de se retirer dans une institution, il y avait sur la cheminée deux photos de femmes, presque côte à côte. C'étaient deux personnes différentes, mais qui présentaient d'étranges similitudes. Chacune avait la tête large, les cheveux sombres, les sourcils épais, la mâchoire solide. Chacune avait un regard franc, direct, qui est signe de droiture et d'idéalisme. La plus âgée paraissait plus vulnérable. Il y avait en elle plus de féminité, mais son regard passionné avait quelque chose de désabusé. Qui étaient ces femmes ? Deux sœurs ? Une mère et sa fille ?

Non! Ces deux femmes qui avaient un air de famille, c'étaient la maman de François et l'épouse de François! Leur ressemblance ne suggérait-elle pas que notre ami, en choisissant l'une, avait cherché à retrouver l'autre ?

Hypothèse audacieuse, diront certains. Certes! Mais qu'on se rappelle les propos tenus par Elisabeth au sujet des rôles joués par son père et sa mère, et de l'action déterminante de celle-ci ! Et les personnes qui ont connu Suzanne et François auront observé l'attitude protectrice de l'une et l'attitude soumise de l'autre. Certes, François parvenait souvent à ses fins, mais un peu plus tard et par des voies détournées.

L'avis de jacques, le fils de Suzanne et François, confirme aussi notre hypothèse. Il avait chez lui, quand il habitait encore Montagne de Buren, ces deux portraits dont nous venons de parler. Et lui aussi avait été frappé par la ressemblance qui existait entre ces deux femmes...

-Pourtant ce sont deux étrangères ? -En effet !

-Mais alors, cette ressemblance... ? N'est quand même pas due au hasard ! Nous nous étions compris. Il avait la même idée que nous... Que François ait eu des problèmes psychologiques, nous ne pouvions en douter. Mais que ce soit uniquement à cause d'eux qu'il se soit mis à boire, c'était moins sûr ! Des circonstances extérieures nous semblaient avoir pu l'y pousser également.

François était vitrier d'art. Il plaçait des vitraux. Il travaillait donc dans le milieu du bâtiment, où l'habitude de boire est largement répandue. Il a vécu plusieurs années au Grand-duché de Luxembourg, où l'alcool se vend librement et à des prix très accessibles. Mais, à la fin, il s'est trouvé dans l'obligation d'accepter des travaux de sous-traitance au sein même d'une grosse usine métallurgique de la région liégeoise. Pour lui, qui avait naguère travaillé à la basilique Saint-Martin, le changement devait être important. N'a-t-il pas bu pour supporter plus facilement ses nouvelles conditions de vie, un peu comme les marins avalaient une lampée de rhum avant la tempête ?

Mais tout ceci reste conjectural. Que nous ne sachions rien de précis sur la manière dont François s'est mis à boire est cependant un indice ! Dans le cas de Bill W., le fondateur américain des Alcooliques Anonymes, on sait très bien comment les choses ont commencé. Bill w. est incontestablement un alcoolique psychologique, de type anglo-saxon. C'est presque un cas d'école. Or, pour ce qui est de François, aucun témoignage ne nous éclaire. N'est-ce pas peut-être parce qu'il n'y avait rien à dire ? Que François avait été victime, et de ses problèmes, et de ses habitudes ? Qu'il appartenait donc à ce type intermédiaire, sans doute le plus courant ?

*

*  *

Revenons à la maladie alcoolique et à ses causes. Nous avons vu qu'elle ne résultait pas d'un manque de volonté. Nous venons de voir qu'elle pouvait trouver ses causes dans des difficultés psychologiques, mais aussi dans certaines habitudes de boire. Pourtant, la question fondamentale n'est toujours pas résolue: pourquoi, dans les mêmes conditions, certains individus deviennent-ils alcooliques et d'autre pas ? Pourquoi moi et pas eux ? Se demande celui qui est victime de la maladie.

Car il est bien vrai que toutes les personnes qui ont des problèmes psychologiques ne deviennent pas alcooliques, pas plus d'ailleurs, que toutes celles qui ont l'habitude de boire. La maladie ne frappe qu'un certain nombre d'entre elles, et voilà ce qu'on ne comprend pas encore très bien. Le docteur Olivenstein, bien connu en France pour son action en faveur des drogués, avoue, lui aussi, son ignorance. "N'est pas toxicomane qui veut", dit-il, "il faut un don. Mais ne me demandez pas en quoi consiste ce don! Je ne sais même pas s'il est physique ou psychique !" Or, l'alcoolisme ne se range-t-il pas parmi les toxicomanies ?

Différents spécialistes, chacun dans son domaine, ont tenté d'élucider le mystère: l'un a parlé d'un métabolisme différent chez certains individus, d'autres, d'un défaut d'enzymes chez certains autres. On a cru chaque fois trouver la clé du mystère, en même temps que le moyen de prévenir ou de soigner efficacement l'alcoolisme. Hélas, il n'en fut rien !

Diverses interprétations de la maladie ont été formulées par des psychiatres. Le docteur Goffioul définit l'alcoolisme comme le mal de la solitude (étant entendu que la solitude peut générer l'alcoolisme et qu'inversement, l'alcoolisme engendre la solitude) et l'on peut se sentir seul au milieu de la foule! D'autres spécialistes voient, dans le fait de se saouler, une forme de suicide, lent et progressif. Et il est vrai qu'il y a dans l'alcoolisme, quelque chose d'autodestructeur et que l'alcoolique cherche, dans l'ivresse, l'anesthésie de ses facultés. Je bois pour oublier, disent les ivrognes.

Des psychologues ont avancé l'hypothèse que l'alcoolique cherchait, en se mettant dans un état particulier, en exhibant une personnalité différente, à jouer des rôles nouveaux vis-à-vis des membres de son entourage. L'alcool serait, pour lui, l'occasion d'incarner d'autres personnages, dans d'autres scénarios. Impossible de ne pas évoquer Jean-Marc Melsen, l'auteur du roman autobiographique Le Dernier Verre qui, à un certain stade de son rétablissement, s'aperçoit qu'il n'est pas guéri de son théâtralisme.

Marcel, ancien buveur, ami et collaborateur de Suzanne et François, décrivait les alcooliques comme des idéalistes en faillite. Il y a deux façons de comprendre la formule: ou bien le buveur cherche, dans l'imaginaire, un idéal que la réalité ne lui a pas offert, ou bien le buveur, fasciné par les extrêmes, plonge dans les abysses, pour se consoler de n'avoir pu atteindre les sommets.

Si toutes ces hypothèses, ces interprétations, ces explications peuvent faciliter un diagnostic ou orienter un traitement, elles ne dissipent pas le mystère profond de l'alcoolisme. On ne voit toujours pas pourquoi certains buveurs deviennent dépendants de l'alcool, tandis que d'autres ne le deviennent pas. Dès lors, la responsabilité de l'alcoolique reste discutable: est-il fautif ? Ne l'est-il pas ? L'est-il en partie ? Rien ne permet de trancher. En toute bonne foi, on ne peut pas juger un alcoolique: on ne sait même pas s'il faut le considérer comme un coupable ou comme une victime! Que beaucoup d'alcooliques, au vu et au su de leurs méfaits et des torts qu'ils ont causés, ressentent un profond sentiment de culpabilité, c'est autre chose; qu'ils s'emploient même, spontanément ou en application d'un programme, à réparer certains préjudices, ne prouve rien quant à leur responsabilité réelle. Il y a des vrais coupables qui se croient blancs comme neige, et il y a des innocents qui se noircissent à plaisir !

Il serait imprudent de voir une cause d'alcoolisme dans le fait qu'un malade ait tel profil psychologique ou qu'il ait vécu telle suite d'événements. En effet, ces particularités peuvent se retrouver chez d'autres personnes, qui, elles, ne sont pas alcooliques. On aurait d'ailleurs tort de vouloir attribuer à une cause unique l'apparition de la maladie. Le plus probable est qu'une conjonction de facteurs a provoqué le phénomène.

D'autre part, l'hypothèse peu vraisemblable d'une cause unique prépondérante peut égarer les buveurs qui cherchent une solution: ils risquent de croire qu'en éliminant la cause de leur alcoolisme, ils élimineraient du même coup la maladie.

En revanche, on peut admettre que certains modes de vie favorisent l'apparition et le développement de l'alcoolisme. Ce serait le cas en France, où l'usage du vin et des spiritueux fait partie d'un héritage socioculturel, et où la proportion des alcooliques au sein de la population atteint un triste record !

Il n'est nullement prouvé que l'alcoolisme soit héréditaire. On a même des raisons de penser qu'il ne l'est pas, car la maladie n'apparaît pas dans les familles selon les règles habituelles de la transmission génétique. Mais l'hérédité peut créer un climat favorable, un terrain fertile où l'alcoolisme aura plus de chances de se développer. L'un d'entre nous n'appartient-il pas à une famille de neuf enfants, dont quatre fréquentèrent les milieux d'abstinents ? Et nous connaissons aussi quatre sœurs, dont trois se retrouvèrent dans de tels groupes.

Si des cas semblables peuvent constituer un beau sujet d'analyse, d'étude et de débat pour des chercheurs, ils n'offrent guère d'intérêt pour les alcooliques eux-mêmes. Il leur suffit de savoir que leur sort est scellé, qu'ils ne sont plus capables de boire que dans la déraison: tous en firent l'expérience avant l'abdication salvatrice.

Des alcooliques, des conjoints, des parents ou des enfants d'alcooliques liront ces pages, et peut-être aussi des professionnels du secteur médico-social. Les enfants de Suzanne et François, Elisabeth et Jacques, et peut-être aussi leurs petits-enfants les liront aussi. C'est en pensant à toutes ces personnes qui, à des titres divers sont proches d'un alcoolique ou l'ont été, que nous nous sommes efforcés de déculpabiliser la maladie alcoolique. Loin d'être un choix, une faiblesse ou une perversion, elle serait plutôt une fatalité, qui s'abat sur certaines personnes sans que l'on puisse vraiment savoir pourquoi.

Pour ce qui est des petits-enfants de Suzanne et François, ils auront eu déjà l'occasion d'apprendre tout cela. Leur père, qui est médecin, a travaillé au centre médico-social de l'A.L.F.A., du vivant de Suzanne et François. Il sait mieux que quiconque ce que nous venons d'expliquer.

 

***********************

*Vers Annexe III

 

Haut du document