*Table des matières

 

ANNEXE Ill.

Un témoignage: une démarche d'alcoolisation

 

" Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle..."

Ce matin-là, je me traîne en rue, dans un faubourg de la ville où j'ai vécu et rôdé pendant douze ans. Y suis-je par hasard ? Il fait gris. Un petit crachin pénètre tout ce qu'il mouille, le toit des maisons, la rue, mon manteau, mes cheveux, mes lunettes.

Je pense à l'image sordide que suggère ce vers de Baudelaire que j'ai appris il y a trente ans, que je ne pourrais même plus retrouver, et qui exprime si bien tout ce que je ressens en ce moment.

Un ciel bas et lourd comme mon état d'esprit, teigneux, pitoyable, sans perspective, le cœur pesant, emprisonné dans une immense lassitude, une détresse dont j'ignore le motif.

L'éclairage des vitrines des magasins n'arrive même pas à colorer un peu ce triste spectacle, où les gens semblent s'enfuir hâtivement vers un ailleurs réconfortant et où les feux des voitures s'évanouissent dans un tourbillon de vapeur d'eau, au bout de la chaussée. Et ce couvercle qui pèse ce jour-là dans les mots du poète maudit, est aussi cette obligation que j'ai, pour travailler, d'aller visiter ces commerçants qui ont trop de tout et qui n'ont besoin de rien. Il me faudrait faire un cinéma, cent fois répété en réunions de vente, pour les persuader de m'acheter mes articles de pacotille. Il me faudrait les convaincre de leur assurer "un bénéfice supplémentaire certain", avec un "service impeccable et exceptionnel" : le pactole en somme.

Si j'ai le courage de passer la porte d'un client, je vais retrouver ce gros nigaud qui n'a probablement pas le sou et qui, pour se donner bonne mine, va jouer au petit Néron derrière son comptoir, gonflé de sa toute-puissance d'acheteur maître du jeu et qui va massacrer sans appel l'échafaudage fragile et tellement spécieux de mon argumentation de vente. Ou peut-être aurai-je en face de moi un agité qui vient de recevoir, le matin même, une invitation à payer ses impôts. Sans me l'avouer, il fera de moi l'otage ou la victime expiatoire de l'humeur exécrable dans laquelle il marine depuis qu'il a pris connaissance de la mauvaise nouvelle. Ou bien, et c'est un comble, je vais rencontrer une vieille dame qui m'achètera quelques exemplaires de ma camelote "pour marquer mon passage". Le comble de l'humiliation. Le moment où l'on voudrait ne plus être soi, où le statut de quémandeur est tellement lourd à porter. Cette humiliation exclut l'homme, l'individu, qui doit mouliner ce qu'il est et ce qu'il pense pour favoriser son commerce: cet homme connaît la véritable prostitution, en somme, la négation de soi au profit de son porte-feuille. C'est moins voyant que la fille qui se vend en vitrine. Pourtant, le fond de la démarche est semblable.

Et ce fameux client n'est en fait qu'un banal numéro dans le fichier informatique de la Société. Mais il ne peut pas le savoir quand il écoute avec nonchalance le boniment qui doit le conduire à signer un bon de commande. Hommages et privilèges lui sont largement rendus alors qu'il restera éternellement anonyme, sauf s'il ne paye pas. L'ironie suprême. A défaut de payer, alors seulement, il deviendra remarquable. A jour et à date fixes, l'ordinateur le rendra célèbre. Les sociétés anonymes, qui portent, à la réflexion, merveilleusement leur nom, ne connaissent d'ailleurs nommément que ces clients-là, les titulaires de la liste noire. Les Flamands sont plus expressifs encore que nous: ils disent "naamloos", littéralement, "dépourvu de nom", soit sans identité, sans âme, en somme.

Il est déjà onze heures. Et je n'ai pas encore poussé une seule porte. Est-ce la grisaille ambiante qui me rend si morbide ?

Sûrement que s'il faisait soleil, j'aurais plus de coeur au ventre et à l'ouvrage. Oh oui! En chemise légère et cravate bien ajustée, j'entrerais sûrement partout avec le sourire.

Ah ! Si les choses n'étaient pas ce qu'elles sont !

Je veillerais à bien appliquer les principes de nos séminaires de travail: "La vente, c'est A.I.D.A. !" Si l'opéra de Verdi est plus chantant, la formule de vente est bien plus rentable: "Attention. Intérêt. Désir. Achat."

Je ferais comme vendredi dernier, quand le directeur commercial filmait la simulation de vente entre moi et mon confrère André. Et je vous rebobine et je vous passe en vidéo. Je joue A.I.D.A. !

D'abord, il faut tout faire pour que le client vous porte attention et encore bien plus à votre produit. Pour cela, il doit toucher l'objet. Celui-ci doit chatoyer entre ses doigts. L'approche du produit doit être sensuelle. Il doit le palper un peu comme il a senti les fesses de sa femme le matin même. Cette attention le conduira à éveiller son intérêt, son instinct naturel de concupiscence qui lui révélera le désir de le posséder tout à lui. Si la magie opère comme prévu, il en demandera peut-être lui-même l'exclusivité pour le quartier où il s'active, sans même que je le lui suggère. A ce moment, la partie sera gagnée.

Et je te colle pour cela une quantité maximum qu'il te faudra deux ans pour vendre! Ca y est! J'ai réalisé le parcours du combattant, jusqu'à l'achat. L'orgasme du vendeur! La nasse est refermée sur le malheureux qui se croit déjà aux Amériques avec le bénéfice qu'il va engranger.

Mais non! Je rêve. Je suis sur le trottoir, ma valise à la main. Il pleut, je n'ai aucune envie d'aller faire le pitre au magasin du coin. D'ailleurs, on a beau me montrer en réunion comment je dois m'y prendre. Aussi bien que je fasse, il y aura toujours ce chef de vente pour me reprendre et constater qu'à tel ou tel moment de la vente, je n'étais pas "en phase" avec le client! Que tel mot de trop aurait cassé la vente en situation réelle ! Le bouffon! Sait-il qu'en situation réelle, comme il dit, le "prospect" n'a que faire de ma visite, qu'il y aura bien un passant pour le distraire, un téléphone pour tout contrarier ou des clients pour venir parler du dernier match de football ? J'aurai bonne mine avec mon A.I.D.A. et ma technique infaillible qui, selon le livre de Goldman, ressort du plus profond de la psychologie de l'individu, l'acte de vente commençant quand le client dit non. ..

Ce Goldman a-t-il seulement vendu un jour autre chose que son livre ? S'est-il trouvé un matin gris, poisseux, les pieds dans l'eau, la valise à la main ?

*

*  *

Je voudrais être chez moi, bien au chaud, à lire ou à rêver. Ce n'est pourtant pas possible. Ma femme travaille, elle aussi. Il serait intolérable pour l'heure qu'elle me sache en déficit alors qu'elle a tant de volonté. Elle a bien plus de courage que moi, mais elle, son travail la porte. Il faut bien qu'elle suive les papiers que crache sa machine, qu'elle réponde au téléphone. Elle n'a pas le choix de faire ou de ne pas faire. Elle ne médite d'ailleurs pas l'alternative. Mais moi, dans la rue, personne ne m'attend, rien ne me pousse, sinon cette envie de tout envoyer au diable. Rentrer à la maison. Oui! Rentrer jusqu'à midi et ne repartir que pendant l'heure où elle reviendra pour qu'elle ne me voie pas ? Mais que mettre ce soir sur mon rapport d'activité ? Encore des balivernes. Je sais que ce papier n'intéresse personne, mais quand même! Il est exigé !

Je retourne m'asseoir dans la voiture en attendant, en fait, de ne pas décider d'agir. Je pousse une cassette dans le lecteur. C'est Jacques Brel qui chante " Mais j'ai mal d'être moi ". On ne peut pas mieux dire. Il chante pour moi ce matin. D'ailleurs l'éventail des chansons que j'aime est restreint: Brassens, Brel, Béart, Moustaki. Eux seuls ont les mots qui sonnent juste. Ils dépassent les conventions pédantes, s'encanaillent sans interdit, raillent tous ceux qui le méritent: les policiers, les juges, les patrons, les avares, les puissants etc. ... Et ils ont cette infinie tendresse pour tous ceux qui se sentent mal assurés: les ivrognes, les délaissés, les cocus, les putains, les sans- grade, ceux qui savent que le voisin d'en face est toujours plus fort qu'eux. Ils ne les racontent pas, ces gens-là, ils les vivent. Quel bonheur ils ont de pouvoir s'exprimer ainsi en faisant frémir tous ceux qui les écoutent et qui les aiment avec du vrai, du senti, du vécu! Ils ne doivent pas se prosterner comme moi devant l'humanité entière ou devant de grotesques petits chefs tout empourpré de leur statut et qui ont le pouvoir de gesticuler à la manière du grand patron, quand celui-ci n'est pas là.

Plus le temps passe, plus le courage me lâche. Il est certain maintenant que je ne ferai rien aujourd'hui. Je dépose mes échantillons dans le coffre de la voiture et je vais la ranger discrètement près du chemin de fer, hors de tout passage. Je connais un bistrot accueillant dans la rue: Le bistrot de Jeannine. L'envie d'y passer à l'heure de table m'a déjà effleuré ce matin, mais j'avais rapidement chassé l'idée que je pourrais m'y attarder aujourd'hui.

Tant pis! L'heure passe, et je suis de plus en plus convaincu de la vanité des intentions que j'avais vaguement fixées pour un semblant de programme journalier. J'entre au bistrot et j'y reçois cet accueil que j'aime tant.

-Qui voilà! Comment vas-tu ? Que prends-tu ?

Jeannine, la quarantaine largement entamée et vécue, a dû être jolie. Elle me fait la bise et semble toute à moi, même si je partage cette illusion avec tous ses clients. Son dadais de mari, Jules, la tient à l'œil et profite gaillardement du système, jusqu'à la limite de l'amour-propre, qui ne tient d'ailleurs que dans le registre du ridicule où il risque de s'enliser. Il se moque de sa grosse pour autant que son tiroir-caisse en profite. Prêter chichement le charme faisandé de sa femme, sans que le client la touche, et continuer de servir à boire à un pauvre hère, qui titube en fixant d'un oeil mal assuré la porte des toilettes, mais qui paye ses consommations, c'est la loi du cabaretier. Et sa morale tient dans l'alibi de bonne conscience qui consiste à se dire: " Si ce n'est pas chez moi qu'il boit, ce sera ailleurs." C'est le même principe que celui de l'exploitant du sex-shop. Avec ce principe moral, on peut tout faire et tout justifier, vendre de la drogue, jouer les maquereaux, garder de l'argent trouvé, arnaquer les petites vieilles. A la limite, si l'on pousse un peu vers l'absurde, on pourrait fracturer les troncs dans les églises. Pourquoi pas ? Ce raisonnement est le sparadrap plaqué sur la bonne conscience universelle. A plus grande échelle, le marchand de canon, le fabricant d'armes chimiques ou d'explosifs, le trafiquant de filles le plus sordide se rassurent de cette certitude hypocrite: "Si ce n'est moi, ce sera lui." En somme: "si ce n'est toi, c'est donc ton frère, c'est donc quelqu'un des tiens". La Fontaine a tout inventé. En profiteur sans âme, Jules peut chanter à la façon des prolétaires: " Abrutis du monde entier, unissez-vous !"

*

*   *

Pour connaître le paradis du bistrot, pour être libéré de l'angoissante étreinte que je connais depuis tôt le matin, j'applique ma recette: je ne pense ni à hier, ni à demain. Je ne veux voir rien ni personne de mon univers de convenance. Si je commence à penser, j'en aurai le tournis et je me sentirai toujours un peu plus coupable d'être ce que je suis. Je connais mes insuffisances. Je sais que je dérive. Il est inutile de me le rappeler. Donc je ne pense pas. Je préfère m'apitoyer sur un sort tellement triste qu'il justifie ma propre démarche de consolation. J'ai devant moi mon verre de bière, mon deuxième déjà, et j'ai aussi Jeannine qui, elle au moins, me sourit et me parle, me donne toujours raison et ne me reproche rien. C'est le cadre restreint de mon souci du moment. L'ambiance est feutrée. La lumière est douce. De rares clients indifférents et la vieille gardienne du logis me font déjà tout oublier.

L'architecte du lieu devait savoir ce qu'est le matin triste et poisseux d'un gaillard que tout oppresse en ce moment: les conventions, les horaires, les structures, les rapports, les règlements, les gens bien, les donneurs de leçons, les élites, les fins de mois et le devoir accompli. Il devait savoir ce que c'est que d'être mal dans sa peau, jusqu'à l'écœurement, d'avoir envie de perdre un peu de sa mémoire, de sa peur, de sa rancune ou de sa honte de ne pas être autrui.

Il y fait cossu, chaleureux. Tout est en demi-teinte. De petits murets garnis de colombages séparent les banquettes capitonnées de velours et chapeautées de lampions avares d'une lumière discrètement tamisée.

Ce matin-là, le bistrot de Jeannine est peut-être illusion, mais il est réconfort, il

semble être une amarre au désarroi, un îlot paisible dans un environnement tourmenté, le havre de paix des marins d'Amsterdam...

Et l'épouse ? Elle est volontairement gommée de l'univers, cette épouse sincèrement aimée pourtant, pas moins pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle

représente. Elle est la solidité, la sagesse. Elle est le miroir de mon insuffisance. C'est ce qui la rendrait insupportable en effet. Elle possède cet esprit pratique grâce auquel tout semble aller de soi. Elle réalise ses projets et respecte les délais qu'elle se fixe. Pour elle, tout semble simple, et tout problème compliqué reçoit une solution immédiatement limpide et toujours raisonnable. Elle qui finit par tout pardonner, mais qui n'oublie rien. Elle à qui je ne trouve jamais de motifs à quelque reproche, qui me donnerait meilleure conscience. Elle qui est si fière de me montrer presque à l'encan sous mon meilleur jour, même si le ton n'est pas toujours convaincant. Elle qui m'a fait de merveilleux enfants qu'elle rassure toujours, pour lesquels elle voudrait un père un peu plus conséquent. Ce père que je suis et qui sait tout faire, être attentif, soucieux de l'autre, qui a su être viscéralement ou instinctivement efficace dans la longue quête de l'ouverture d'esprit de ses gosses, mais qui ne met en rien un peu de persévérance ou de suivi. Ce père que je suis, qui fait de grands projets structurés, cohérents. Celui qui se répand en déclarations émouvantes de sincérité, mais dont tout l'écheveau, savamment élaboré, tombe régulièrement à plat devant la réalité, tant il est inconstant: cet homme que je ressens être capable du meilleur et du pire.

Inconstant, eh oui! Un peu comme ce matin, quand j'imaginais sincèrement une journée laborieuse et efficace. Elle risque fort de dérailler de plus en plus dans un imaginaire que je ressens comme bienfaisant, parce qu'il est débarrassé de la charge inutile d'un vécu insupportable... Un autre bonhomme, à l'autre coin du comptoir, contemple, l'œil vide, la mousse qui se dessèche le long de son verre de bière. Il est accoudé au zinc comme un marin à la rambarde d'un bateau. Il voit mais ne regarde rien. Il est absent. Ses souliers sont crottés, son pantalon fripé. Les poches de sa veste retombent en larges bourses trop souvent bourrées. Il porte une écharpe autour du cou. Il est mal rasé. Cet homme sans âge n'a probablement pas dormi cette nuit. Il sent que je l'observe. C'est fou ce que les gens réagissent vite, quand, sans le voir pourtant, ils se sentent observés: ils ont un sixième sens assurément, le sens de la honte, peut-être.

Il me jette un coup d'œil glauque et furtif. Tout est dans ce regard. " Mêle-toi de ce qui te regarde! Ne me fixe pas avec tes airs élégants! Laisse-moi mon âme, mes joies ou mes chagrins, mon bonheur ou mon malheur. Mêle-toi de tes affaires. Fiche-moi la paix. Laisse-moi mon secret. Ne joue pas les doux ténébreux, ne te fais pas voyeur de ma misère !" Il y a donc de tout cela dans ce bref regard. Tout cela et encore plus. Derrière ce regard perdu, il y a un autre homme, un autre mystère, un autre moi. Bien sûr qu'il est différent dans le parcours qu'il vit. Peut-être n'a-t-il plus de femme à la maison. Peut- être porte-t-il un autre chagrin, différent et semblable à la fois. Différent dans ses causes et semblable dans ses conséquences. Sûrement que lui non plus ne pourrait l'exprimer.

Pourtant, derrière la loque de ses vêtements fripés et sa barbe de la veille, il n'a pas l'air d'un idiot. Il est assommé par le manque de sommeil et une ivresse mal contenue, mais il laisse passer un je ne sais quoi d'attachant, d'émouvant même. Sûrement qu'il porte aussi un gros sac au dos bien pesant et qu'il n'est même pas rentré hier soir. Ca fonctionne mal dans sa tête. Ou, peut-être, est-il seul pour vivre, mais je ne le crois pas. Je sens qu'il promène aussi son boulet. Toutefois, s'il est évaporé, il n'est peut-être pas encore au bout de son ivresse, ce point que je n'atteindrai pas, parce que moi, je serai attentif.

Il redemande un verre en maugréant, comme s'il reprochait déjà à la patronne de le lui servir.

-Paul, tu ferais mieux d'aller dormir! D'ailleurs, tu es saoul comme ce n'est pas permis, et ce n'est pas ici que tu as bu la nuit. Je ne suis pas là pour ramasser les ivrognes qui sont allés boire ailleurs !

Et Paul se confond en excuses. Il craint qu'on ne lui serve pas ce verre convoité et dont il redoute qu'il soit le dernier. Il me regarde maintenant plus gentiment, avec une expression où il semble me supplier d'intervenir en sa faveur, pour qu'on lui serve encore à boire, pour qu'on ne l'engueule pas de nouveau.

Je le connais déjà mieux. Je sais qu'il s'appelle Paul. Et, en esquissant un sourire, pour faire de moi son allié, il a déjà livré un peu de lui-même. Son regard hostile de tout à l'heure devient déjà un regard complice. Mais moi, j'ai dormi, je suis rasé de près, je porte élégamment chemise propre et costume trois pièces. Je sens que nous pourrions être proches, mais que, pour l'heure, je lui suis franchement supérieur. Je suis un homme présentable, et lui ne l'est vraiment, mais alors vraiment plus !

Un client entre en coup de vent.

-Salut la compagnie! Dis, Jeannine, fais-moi vite un petit café. Je dois être à Luxembourg avant midi. Je n'ai pas de temps à perdre. Donne-moi aussi un paquet de cigarettes. Je file. A tout à l'heure. Je viendrai taper la carte en rentrant, si tout va bien. Ciao !

En trois minutes, il a reçu son petit café, l'a bu, l'a payé et est joyeusement parti pour sa course. Content et sans souci, dirait-on. Il sera presque à l'heure à Luxembourg, lui, c'est certain.

Son travail ne lui pèse pas trop. Il fait vite de l'accomplir. Puis il viendra se distraire. C'est une autre façon de voir les choses.

Je fume cigarette sur cigarette. Je commande un autre verre de bière. Et Jeannine tire un trait supplémentaire sur le sous-bock de mon verre.

La journée me semble déjà plus légère. Je forcerai un peu mon talent demain et je ferai deux rapports pour le travail d'un seul jour. Promis, juré.

-Jeannine, sers un verre à monsieur !

Paul est surpris que je lui offre un verre. Et Jeannine avale ses scrupules.

"Je t'offre un verre" est le mot de passe du bistrot. C'est presque un code entre clients de cabaret. Tu es inconnu, tu as l'air seul et moi aussi. J'ai très envie de parler d'autant plus que je me sens plus gai. Je ne vais tout de même pas engager la conversation ainsi, sans rien te proposer.

Pour les filles, il en va de même. Personnellement, je n'oserais jamais en interpeller une, à moins que j'aie bu, mais alors, elle m'enverrait au diable. C'est le dilemme: si j'ai bu, je n'intéresse personne, et si je n'ai pas bu, je ne sais pas m'y prendre. Je sais pourtant que le système fonctionne. On offre un verre à une fille, seule, à table. Si elle refuse d'un air sec et pointu, c'est fichu. Mais il y a, semble-t-il, plusieurs façons de dire non. Il y a le refus net et sans appel. Mais il y a le refus peu convaincant teinté de fausse indignation qui voudrait dire, sans caractère définitif : "Mais pour qui me prenez-vous ?" Ou alors, mais plus rarement, l'acceptation condescendante ou timide. Il suffit de rougir un peu d'une petite honte qui n'a jamais tué personne.

Paul ne se pose pas toutes ces questions de bonnes femmes.

Mon verre, il l'accepte. Ille lève à ma santé et le boit goulûment.

-l'ai déjà dû vous rencontrer quelque part, me dit-il en s'approchant. -Peut-être ici, lui dis-je.

Il vient près de moi. Quand il me parle, sa bouche exhale l'haleine fétide de toute une nuit de tabac et de mauvais alcool.

Au bistrot, l'alcool est le lubrifiant exceptionnel de la relation. J'ai eu droit en moins d'une heure au regard hostile, puis à l'oeil complice, puis au vouvoiement. Maintenant, par le miracle de ce nouveau verre que je lui ai offert, on en est à se tutoyer.

-Oh! Tu sais! Hier soir je suis resté en ville. Je m'étais bien promis de rentrer à la maison pour le dîner. Ensuite, de verre en verre, avec les copains, j'ai continué à boire. Je me suis dit alors que me faire engueuler pour une heure, pour trois heures ou pour une nuit, c'était fort pareil. Les copains, l'un après l'autre, se sont taillés. Et puis, tu sais, si je ne suis pas rentré vers vingt-trois heures, ma femme ne se fait plus d'illusions. Elle sait que je ne rentrerai pas.

Oh oui que je sais! Je sais surtout que si je ne me fais pas violence, je suis parti pour faire de même, ce soir.

Une nuit d'ivresse commence naïvement. On ne pense pas que cela va tourner mal. Ou on ne veut pas y penser. Encore une fois, penser, c'est se faire mal, c'est se faire du souci. Et, aujourd'hui, je n'ai aucune envie d'être tracassé !

Et le gaillard raconte, ou il se raconte. Fait-il état de sa vie ou de ce qu'il voudrait qu'elle soit ? Personne n'est là pour vérifier. J'ai l'impression qu'il s'écoute, qu'il s'invente, qu'il s'exprime, puis qu'enfin il se persuade lui-même de ce qu'il a raconté. D'ailleurs, dans son récit, il "est" rarement. Plus souvent, il "a été ".

Son passé n'est pas banal. Le passé et l'avenir ne sont jamais maussades. Seul le présent est morose. Hier, c'était le grenier de ses vingt ans. Si la vie l'a encombré, ce n'est pas de sa faute, mais celle des circonstances. Demain, c'est le projet. Et avec quelques verres d'alcool, le projet prend forme, il devient attachant, réalisable, dynamique. Les écueils s'estompent. Mon nouvel ami, tout penaud qu'il soit ce matin, m'explique que, demain, à coup sûr, il sera ce qu'il n'est pas capable d'être aujourd'hui.

Malgré la fatigue, son regard s'éveille quand il se raconte. C'est l'espoir d'une certitude qui renaît. Il mélange sûrement le vrai et l'imaginaire. Il ne fait d'ailleurs plus guère la différence. Il regrette ce qui le gêne et exalte ce qu'il espère.

-Quel est ton prénom et que fais-tu dans la vie ? Me demande-t-il. Le prénom suffit. L'appellation est affectueuse. Mon nom de famille ne lui dirait d'ailleurs rien. Le nom seul, c'est presque cette injure que gueulait l'adjudant à la caserne à l'appel de huit heures. Le prénom, c'est tendre, c'est gentil, affectueux, douillet.

Ce "que fais-tu dans la vie ?"C'est la question universelle, le label de qualité. Une expression qui ne reprend que la notion professionnelle. Et pourtant! Ce que l'on fait dans la vie peut être immense. On peut être heureux ou malheureux, faire son bonheur ou son malheur, et même celui d'autrui. Dans la vie, on peut faire le bien, le mal. On peut faire l'imbécile ou faire l'amour. On peut cultiver ses petits fantasmes, imaginer que l'on va gagner à la loterie, réaliser même ses plus beaux rêves d'évasion ou d'aventure. Tout cela devrait être la vérité de ce qu'on fait d'intéressant dans la vie, comme les vacances par exemple, ou cette attente dans un hall d'aéroport, la nuit, quand on part bêtement pour Londres tout en rêvant de se fondre dans le va-et-vient bigarré qui va s'envoler vers Shanghai ou Vancouver.

Que fais-tu dans la vie! Le sens que la convention sociale donne à cette expression est réducteur, mesquin, grotesque: ce n'est que la profession. C'est le grade qui vous situe dans l'échelle sociale. C'est partout le mot de passe: à la banque, à la poste, au syndicat, au centre culturel, lors d'une nouvelle rencontre ou lors d'une réception. Si on n'a pas de profession, on est tout nu, sans visage, exclu. On est sans repère social. Il faut être directeur, chef de service, contremaître, employé.

Attention pour l'ouvrier. On n'est plus un ouvrier à notre époque, on est plutôt un technicien. On est codé professionnellement comme on est prince, duc, marquis, baron, comte ou chevalier dans le bottin mondain.

C'est la seule question que l'on pose au candidat d'un jeu télévisé. On tronque la vérité des mots. Ce qu'on fait dans la vie pourrait être bien plus vaste, plus riche que cette banale appellation professionnelle. Et il faut, pour faire bonne mesure, en remettre. La femme au foyer est gênée de sa fonction. Le chômeur refuse ce mot: il est structurellement sans emploi. Le commercial s'invente des noms toujours plus ronflants, car la profession est l'étiquette, l'emballage joliment ficelé de l'honorabilité de l'individu. En anglais, si possible, c'est plus universel. Ainsi, le réassortisseur de grands magasins est un "marchandiser". Le représentant de commerce devient un "district manager", le premier vendeur est "key account manager", le chef d'équipe, un "country sales manager", l'acheteur, un "purchasing manager", le chef du personnel, un "attaché en ressources humaines". En somme, un détrousseur de l'âme, son chevillard. Pire, un voyeur.

Le plus humble est le grand patron, qui, lui, n'est que "general manager"... sans plus.

Je réponds donc à la question de Paul et j'avance prudemment :

-Je suis responsable des ventes en bijouterie pour le district...

J'ai risqué le flou de l'exagération. Probablement que mon compagnon du jour se dit que j'ai bien de la chance d'avoir un métier pareil. Il me voit peut-être promener élégamment mes précieuses valises de bijouterie en joaillerie. Il m'imagine dans le cabinet particulier du client, presque dans une chambre forte, relevant la housse de velours noir qui va révéler une rivière de diamants qui laissera le client pantois d'une béate admiration, bouche bée, la loupe à l'œil, sans voix, le souffle retenu. Et je lui laisse le doute de l'illusion, l'imagination du non-dit.

Non, ce n'est pas aujourd'hui que je lui dirai que je cours de ville en village, de boutique en boutique, avec du toc, des breloques de cuivre et d'étain, des chaînettes plaquées à deux microns.

Au moment où, par la grâce de Jeannine et de ses verres de bière, je me sens petit prince, je ne vais pas lui dire que je vends des colliers assemblés à Macao ou à Taiwan par des petits Chinois, que mes écrins précieux sont des conteneurs qui arrivent à Rotterdam par bateaux entiers, que je vends de la fantaisie achetée au kilo. Je ne pourrai pas lui dire que j'arnaque les gens en leur donnant ma parole d'homme que je reprendrai les invendus lors de mon prochain passage.

Je ne lui dirai pas non plus que je gonfle le prix d'achat annoncé, systématiquement, pour que mes clients soient repus d'aise et de satisfaction quand il me feront baisser mes prix. Et que mes plus fidèles acheteurs sont les forains dont les yeux pétillent quand je leur confie que, par exception, ils n'auront de facture que pour la moitié de la commande, s'ils me payent l'autre moitié de la main à la main, comme en contrebande.

A m'entendre, Paul doit penser que la société ne tourne que par moi. Je lui glisse même à l'oreille qu'à la firme, on nous indique que la vente est le moteur de l'entreprise. Chacun en vit, du patron au concierge, en passant par le personnel de maintenance, les administratifs et les financiers.

Et l'homme indispensable, le barnum de cette entreprise est au bistrot, à raconter n'importe quoi, parce que ses affaires, son "business" comme on dit, il s'en moque éperdument, sachant bien que sa fonction est de bourrer un marché qui déborde déjà et qu'il en a son compte de faire ce fichu métier.

-Et toi, de ton côté, que fais-tu ?

J'interroge Paul pour me ressaisir un peu, faire relâche dans mon affabulation. Je me moque de ce qu'il va me répondre, car je serai bien vite impatient de reparler de moi, de reconstruire pour quelques instants un petit univers que je vais gouverner.

-j'assure le contrôle de qualité dans une usine de composants électroniques. C'est trop difficile à te décrire. Il faut connaître la partie.

Si je ne connais pas la partie, je connais au moins ma partition, et lui, la sienne pour jouer un concerto fantaisiste où deux nigauds, dont l'un est imbibé tandis que l'autre s'imbibe, font surenchère à l'exploit, à la considération, en racontant n'importe quoi pour faire illusion.

L'aspect mystérieux qui voile la qualification professionnelle de mon ami d'un jour n'a d'égal que le flou que j'ai laissé planer sur l'excellence de mon produit.

Aucun des deux n'explique ce qu'il fait au café. Pourquoi ne suis-je pas à régner sur mes bijoutiers et, d'autre part, qui contrôle actuellement la qualité des composants électroniques de mon ami ?

Chacun sait les silences qu'il doit garder. C'est une réaction végétative inhérente à la conversation de comptoir que de taire ce sujet: mais que fait-on donc là à pareille heure ?

-Jeannine, tu remettras deux verres ?

-Tout de suite. Je les inscris pour qui ? -Pour moi, bien sûr !

Quand on vend tout l'or du monde, on n'est pas mesquin.

Et Jeannine ajoute deux barres sur le carton qui me sert d'aide-mémoire. Elle soutire deux verres de bière, en coupe la mousse, puis nous les sert. Une mousse blanche, fraîche et gloutonne ruisselle sur fond cuivré le long du verre.

Sans attendre et pour éviter tout oubli, Jeannine va allonger minutieusement ma dette sur un autre papier dans son comptoir. L'inscription aux comptes est un rituel précis de tout cabaretier, qui pourra ainsi réduire par comparaison toute velléité de contestation, lorsque le client s'étonnera inévitablement du montant de son ardoise en fin de journée. Par précaution d'ailleursquiconque n'est pas favorablement référencé par le patron sera gentiment prié d'effectuer des payements intermédiaires.

*

·         *

C'est l'heure des étudiants de l'école toute proche

Il est plus de midi, c'est l'heure des étudiants de l'école toute proche. C'est la valse du coca-cola, des limonades, des mallettes sur tous les bancs, des écharpes et blousons jetés pêle-mêle.

Un grand nigaud grignote un biscuit en caressant de la main les longs cheveux à peu près propres d'une grande adolescente boutonneuse, en jeans savamment élimés et en pull de grosse laine. D'autres jouent quelques sous dans un billard, "un flipper", comme on dit. Ils mènent un potin d'enfer en s'esclaffant chaque fois que la machine retentit d'un rugissement qui indique quelque belle manœuvre bien conduite.

On se croirait dans une grande volière où s'égaillent des oiseaux de toutes les couleurs. Jeannine tente de maîtriser la situation, un peu comme un pompier contrôle un incendie, la lance à la main. Elle a appelé son gros mari en renfort. Il n'a vraiment pas l'air ravi, jules. Il sort visiblement du lit.

C'est lui en effet qui fait la fermeture, ou qui fait le tard, selon l'expression maison. Jeannine, elle, fait l'ouverture, en matinée, tandis que son homme dort encore.

Il s'agite comme il peut aux ordres de Jeannine, pendant qu'elle distribue limonades et confiseries, en braillant de nouvelles commandes et en veillant à encaisser le montant dû à chaque service. Qui sait si ces gosses ne vont pas filer en douce ? Et allez donc les retrouver !

Paul, moi-même et quelques autres, étiquetés bons clients, nous nous poussons de côté en attendant que passe l'ouragan. Enfin, presque ensemble, les étudiants quittent l'établissement au grand soulagement de Jeannine Le café ressemble à un champ de maïs fraîchement fauché qu'aurait quitté un grand vol d'étourneaux.

-Quel chantier ! , Peste Jeannine Non, mais regarde un peu le désordre. Pour quelques limonades I Ah non ! Ces jeunes, ce n'est pas une clientèle I Ca dérange tout et ça ne rapporte rien!

Nous pouvons enfin demander à être servis, nous, les bons clients. Un inconnu nous accoste pour faire une belote-comptoir ou un poker-menteur. Ce sont d'innocents jeux de cartes ou de dés dont l'enjeu est le payement, pour le perdant, de la tournée des joueurs. C'est encore un jeu très sage et même intelligent. Il en est d'autres. Toutefois, je sais que ces jeux vont accélérer la cadence de mon imbibition.

D'accord pour le poker-menteur. Je demande le godet et les dés à Jeannine -Vous ne jouez pas pour de l'argent, hein! Je ne veux pas de ça chez moi I En effet, Jeannine ne veut pas transformer son bistrot en casino. Non pas qu'elle ait de grands soucis éthiques ou une philosophie personnelle sur les aspects moraux du jeu d'argent. Elle interdit un jeu en cercle fermé, qui ne lui rapporterait rien, sans plus. Pour cela, il y a les jeux électroniques placés chez elle par des exploitants spécialisés, avec lesquels elle travaille au pourcentage. Le jeu à risques ne peut être que celui-là. Et avec Jeannine, on ne discute pas. Elle pourrait être flouée par des clients qui jouent en fait pour de l'argent avec des leurres, des symboles. Il suffirait de prendre convention sur la valeur d'un carton sous-bock ou d'innocentes allumettes.

Mais à Jeannine, on ne la fait plus. Elle connaît toutes les ficelles de la faune qu'elle maîtrise avec adresse et tact, mais aussi, s'il le faut, avec autorité. Un petit gaillard sautille près de nous. Il se présente: jean. Il n'est plus question, pour l'heure, d'encore faire des approches plus ou moins compliquées. Les traits de crayon sur mon aide-mémoire personnel témoignent des quantités ingurgitées, un peu comme les marques, tracées au couteau, faisaient calendrier sur le poteau de Robinson Crus sur son île déserte. Et le total en est exact, car tous les verres que j'ai offerts à Paul, il me les a généreusement rendus, avec méthode. En fait, si nous avions payé chacun nos verres de bière, nous en serions au même point. Seulement, en nous les offrant l'un à l'autre, le geste est sympathique, convivial. Cela fait moins poivrot, car les rites -et offrir un verre en est un -existent pour qu'on s'en serve. Ils rassurent, comme la bénédiction solennelle à l'église, où le "benecite" avant de prendre le repas, à table, lorsque j'étais petit.

On boit en famille, et ce nouveau compagnon qui se joint à nous n'est plus un étranger. Il fait partie du cercle des amis, il est de la maison. Entre petits frères, on ne fait plus de chichis. Il y a longtemps que la glace est rompue. On est à tu et à toi, on n'est plus le monsieur du matin. On s'est fondu dans la communauté de l'oubli. Paul a même repris des couleurs.

-Si je ne mange pas, dit-il, je tiendrai bon. Mais si je mange, je vais prendre un coup de pompe canon.

Il va donc boire sans manger pour tenir le coup. C'est paradoxal, mais il a raison. Maman disait déjà, quand j'étais petit, que là où passe le brasseur, le boulanger ne passe pas. L'attitude de Paul contient une nouvelle confirmation de l'adage.

 

Nous commençons à jouer. C'est la charge. Je bluffe merveilleusement bien. Je casse le jeu. Quand Paul crie "Chapeau !" , Les dés sont en désordre, et il prend un carton.

On s'agite. L'atmosphère délie tout: les langues, les gestes, les attitudes. C'est la décharge. Je gagne, je perds, on remet un verre. On fait la revanche. On fait la belle.

-Jeannine, remets un verre. Ce sera pour le perdant.

La soif va plus vite que le jeu. Nous reprenons donc un verre en sursis de payement. Les dés roulent comme les yeux des joueurs. On s'agite, on s'esclaffe.

Qu'il est gai, qu'il est joyeux de ne plus avoir de mémoire, d'avoir perdu tous ses ressentiments, de ne plus craindre rien ni personne.

Déjà, je n'ai plus de femme, plus d'enfants, plus de soucis. Je n'ai plus de patron, plus de découvert à la banque, plus de voisins, plus de contrainte et, surtout, je ne sens pas de reproches, ni dans les regards qui m'environnent, ni dans les paroles que j'entends. Je prends tous les risques pour profiter pendant un jour, pendant une heure de cet état léger, confortable. C'est un moment de bonheur factice, dit-on, mais d'un bonheur subtil et délicieux quand même. Et il y a de ces instants divins, de ces ailleurs bienfaisants, de ces ambiances fugitives qui valent d'y mettre le prix, ce prix dont je ne veux pas connaître le montant en termes de détresse à souffrir, qu'il faudra pourtant payer. Je refuse d'évoquer les évidences que j'ai décidé de soustraire à ma réflexion, pour aujourd'hui en tout cas.

-Jeannine, ça manque de musique ici. Passe-moi de la monnaie pour le bastringue, s'il te plaît.

Et Jeannine éteint l'enregistrement de musique douce qui ronronne depuis le matin. Si le client veut une autre musique que celle du fond d'ambiance imposé, il doit la payer. Le juke-box est là pour ça. Je garnis le monnayeur de l'engin, puis je cherche mes disques.

Si l'ivresse naissante est faite de bien-être et d'oubli, elle est aussi teintée de nostalgie. Et dans ma recherche musicale, je m'applique à trouver, si possible, la musique de mes vingt ans, qui parfois n'a pas vieilli tellement et que l'on retrouve encore. Cette attention à la musique de sa jeunesse vaut pour tout le monde. Pour papa, c'était sagement "l'angélus de la mer", ou "la chanson des blés d'or", Armand Mestral ou Théodore Botrel.

Je pourrais, pour ma part, garnir un juke-box à moi seul avec les musiques que j'aime et qui réveillent un souvenir précis, parfois très lointain.

"Only you" me rappelle Françoise, une mignonne petite jeune fille de dix-sept ans avec laquelle j'ai passé une de mes premières soirées dansantes. Un petit flirt à peine esquissé, pour lequel mon père m'avait sévèrement réprimandé parce qu'un oncle, qui donnait cette soirée pour tenter "de bien marier ses filles", avait rapporté à papa qu'il m'avait vu "vautré" avec Françoise dans un divan.

De confidences en rumeurs malveillantes, mon brave père pouvait tout imaginer, alors que j'étais simplement assis près de la belle adolescente, à la regarder beaucoup plus qu'à lui toucher la main, et encore moins le genou! L'oncle donnait donc des soirées pour nous faire des ennuis. Trente ans plus tard, je me souviens encore de sa délicate intervention en faveur de l'ordre moral.

"Le jour où la pluie viendra" est introuvable! Gilbert Bécaud chantait à l'époque ses couplets dans toutes les boîtes à musique de France et de Navarre. J'avais fait la fête avec Jean-Marie, mon frère, qui avait assisté avec moi à la délibération de fin d'année de ma première année d'études commerciales. J'avais redouté de passer mes examens en juin. J'avais peur. J'avais eu l'idée saugrenue de les passer en septembre. Me voici récompensé d'un grade. Une distinction, s'il vous plaît. Une simple réussite en juin m'aurait offert trois mois de vacances. Mon manque de sûreté de soi avait donc gâché mon plaisir.

"Sag warum", "Cœur blessé", "Diana" charrient d'autres souvenirs: un dancing à la lumière trouble où j'allais danser sans trop oser le dire, ou ce café de la grand-route, ce mémorable établissement où régnaient Karl et ses filles, près du complexe sportif, et devant lesquelles nous allions baver et où nous allions gaîment jouer aux fléchettes, entre amis, évitant ainsi la grand-messe.

C'est toute une discothèque qui pourrait contenir la mémoire assoupie d'une jeunesse en plusieurs teintes.

Et aujourd'hui, chez Jeannine, je cherche ainsi à retrouver bribes et morceaux de ces lointains souvenirs, autant que faire se peut.

Le temps passe. On joue toujours nos innocentes parties de poker-menteur.

Il est bientôt l'heure pour Jeannine de faire place à Jules. Il nous faut donc régler les consommations dues. La caisse crépite. Jules remet les compteurs à zéro.

Bon Dieu, ce que j'ai donc à payer! Je fais mine de contrôler le montant exigé par rapport à mon carton-répertoire. En fait, je m'en moque. Jeannine est là pour compter les verres que je bois, et moi, pour boire les verres qu'elle compte.

Jules est bien moins accommodant. Travaillant en fin de journée et jusqu'à un peu plus de minuit, il reçoit une clientèle plus capricieuse: beaucoup de clients qui ont déjà bu et surtout les noctambules.

*

*     *

 

Un fil vient de casser: la frontière des bonnes intentions, de la volonté de rentrer à une heure raisonnable, vient d'être franchie. Je sais maintenant que, sans donner d'autre avis, je ne rentrerai pas à la maison.

Comme mon ami du matin, je vais entretenir mon ivresse. J'ai encore mille raisons de plus d'agir ainsi maintenant. Je sais que j'en suis à commettre une bêtise de plus. Celle-ci n'existait pas ce matin. Et pourtant, je suis venu chez Jeannine J'hésite entre le regret d'être entré dans ce bistrot et l'envie d'y rester. Serait-ce cela que l'on appelle le scrupule ? Maintenant, je ne puis plus quitter l'endroit, car je dois oublier, en plus du malaise diffus du matin, cette nouvelle culpabilité que la journée progressivement perdue a engendrée. Rentrer à la maison ? Impossible! Que faire chez moi ? Aller dormir ? Il est bien trop tôt! L'atmosphère sera tellement insupportable qu'il vaut bien mieux rentrer quand chacun sera au lit, même s'il me faut dormir sur le divan du salon, pour le bout de nuit qui restera peut-être encore.

Quand je rentrerai, ma femme, aux aguets, s'éveillera. Je sais que mon tour de clé maladroit dans la serrure sera entendu, avec un soupir de soulagement qui mettra fin à l'essentiel de l'angoisse. Elle ne se lèvera pas, et ce n'est que plus tard que les constatations se feront, même sans beaucoup de mots, quand je serai dégrisé. Elle sait depuis longtemps qu'il est inutile d'intervenir au moment même. Tout n'est que rengaine, refrain ou ritournelle usés, des mots creux cent fois rabâchés, qui ont perdu toute consistance. Ils ne serviraient qu'à ameuter les voisins.

Je n'ai surtout pas envie de rentrer, et je me persuade qu'il est stratégiquement plus habile de ne rien faire. Une fête qui sonne comme une cloche fêlée va donc se poursuivre. Plus rien ne m'arrête à présent.

Il n'y a plus grand-chose qui revête quelque importance: plus de femme, plus d'enfants, plus de porte-feuille à préserver, plus de patron, de clients... plus de soucis en somme !

Je gomme mes vagues scrupules, si maladroitement malmenés jusqu'à présent. Toutes les prévisions du matin, pour autant qu'elles aient contenu une réelle conviction, -ce dont on peut douter -ont maintenant disparu.

Mes amis deviennent aussi saouls que moi. Pour tenir la forme, Paul, qui entame sa deuxième nuit d'ivresse, ne boit plus de bière, mais bien du whisky. L'alcool fort est plus tonique pour se tenir en bon état.

-Et si on jouait aux quatre valets ?

Il ne manque plus que cela. Faut-il être maudit de Dieu pour se livrer à ce jeu! Il faut réunir quatre compères. Un donneur distribue les cartes, une à une, à chaque joueur. Celui qui reçoit le premier valet choisit la consommation, le deuxième valet la goûte, le troisième valet la boit et le quatrième la paye! C'est aussi intelligent que cela. La distribution des cartes dure une minute à peine, puis on recommence. Un déni à l'intelligence, Un hommage à la bêtise. Faut-il donc être damné pour être l'Auguste de ce cirque imbécile ?

Et je commande, et je goûte, et je bois, et je paye. Soit un "gin", soit un "pernod", soit de la bière. L'un ou l'autre poivrot préside au choix de la consommation, et s'il est humoriste subtil dans cet endroit, il peut même demander un bouillon de poule, par exemple. Il a tous les pouvoirs. Jeu d'ivrogne, festival de sottise au cours duquel le rire braillard dissimule malle souhait d'accentuer la cadence de l'ivresse par des mélanges qui assommeraient un bœuf.

Il est cinq heures. Josée, la serveuse du soir, vient prendre son service. Petite jeune femme qui semble plus encline à venir prélever son écot de chaque jour qu'à trouver quelque charme à faire l'ouvrage qu'on lui indique. Elle se ceint la taille d'un petit tablier blanc. Elle semble vraiment porter sa croix, au moment où elle entre dans le comptoir, cherche ses marques, prépare ses documents. Elle réajuste sa coiffure dans le miroir qui fait face au bar. Elle tient ses épingles à cheveux en bouche, entre ses lèvres, et les reprend une à une pour les piquer dans ses cheveux.

Jules, lui, passe son temps à tenir un bout de conversation avec un client et à jouer perpétuellement aux cartes, à la même table, avec toujours les mêmes clients. Son paquet de cigarettes et son briquet sont minutieusement rangés au coin de la table. C'est son poste d'observation pour surveiller le zoo où s'active une ménagerie dont je ne suis pas aujourd'hui le spécimen le plus banal. Il boit de l'eau à cette heure- ci. Pourtant je sais qu'au bout de la soirée, il sera saoul. Lui, il ne commence à boire qu'à partir de l'heure qu'il décide, semble-t-il.

Si le téléphone sonne, par exemple, et si Josée l'appelle, il se fait pesant, dégageant lourdement sa panse du siège où il est affalé, avec un mouvement du visage, un rictus, qui en dit long sur l'effort qu'il doit consentir pour ce faire. Il réajuste son pantalon et semble devoir se mettre bien en peine pour accomplir le moindre mouvement.

Les clients qui ont terminé leur journée, au bureau ou à l'usine, arrivent. Certains me reconnaissent et viennent prendre place à mes côtés. Nous en terminons alors avec le jeu imbécile qui présidait à notre ivresse.

Une petite cour s'installe tout autour de moi. J'offre généreusement à boire. Grâce à mon geste, chacun est attentif et me réserve les égards que je souhaite.

J'en suis au point où j'ai bu assez pour être bavard, très à l'aise et je ressens que pour cet univers particulier, je dois être de compagnie accommodante. Ah ! Si je pouvais rester dans cet état par une consommation poursuivie, mais mesurée! Qui sait ? Si je perds le pari que je me lance, je deviendrai alors franchement désagréable, désobligeant. Je risque de me faire vexant, peut-être même injurieux. Jules tentera d'abord de me calmer, de me raisonner. Puis le ton va monter, et je serai prié de quitter les lieux, gentiment ou avec fermeté. C'est en quelque sorte le jeu de la roulette russe. Parfois, et même souvent, je satisfais au souhait de Jules. Mais, occasionnellement, comme si la seule balle du barillet claquait, je m'enfonce désespérément dans l'apitoiement, je deviens morose, déconfit, pleurnichard. J'accuse le monde entier des malheurs qui m'accablent. Jules accepte mal ce comportement, surtout à cette heure- ci. Quand ces clients qui viennent chaque jour boire deux ou trois verres, quand ces consommateurs plus sages seront rentrés chez leur femme, alors seulement Jules deviendra plus tolérant. Nécessité oblige. Il ne lui restera plus que le fonds de commerce des clochards, des ivrognes et des abrutis. Ils seront les seuls à encore gonfler la recette. Jules tirera alors le meilleur parti de ceux qui s'attardent sans consulter leur montre: ils ne sont d'ailleurs guère avares dans leurs dépenses. C'est important.

Je n'en suis pas là, bien sûr, et je me promets de maintenir avec à propos le stade où mon ivresse calculée me fait planer. Je devrai boire de l'alcool pour tenir la bonne mesure et conserver ma joie d'être ainsi, et je crois, dur comme fer, qu'aujourd'hui encore, je parviendrai à garder raison dans ma sottise. Je suis bien! Mais que je suis bien! Pour l'heure, en tout cas. Je suis petit prince sur mon morceau de lune et je règne. Je parle et je parle. Je séduis les nigauds du comptoir de Jules, et ils m'écoutent. Et je raconte. Je parais très cultivé, je conte des exploits professionnels enchanteurs, les études exceptionnelles de mes enfants. J'évoque tout le registre de fausse culture qui, pour moi, est cuit et recuit, auquel j'en rajoute un peu chaque fois, mais qui impressionne mes auditeurs. Je leur paye d'ailleurs à boire, pour qu'ils se tiennent en cour autour de moi.

Mon éventail de grandes connaissances apparaît comme une palette rare et de grand talent.

Je sais parler du socialisme dont les origines ne relèvent pas de Marx et d'Engels, mais d'un Français, Proudhon. Et j'explique, et j'explique. Si je travestis les détails, peu importe, je suis aussi incontrôlable qu'intarissable. Jamais, au naturel, je n'aurais cette aisance, ce brio, cette verve.

Si la Révolution française, pour moi, se limite à la Convention et plus particulièrement au régime de la Terreur, personne ne pose de questions quand je m'envole dans l'évocation de Maximilien Robespierre, l'avocat d'Arras qui ne pourra jamais revenir sur ses pas dans le sentier pernicieux où il s'est égaré. Je montre Danton comme si je l'avais connu. Je ne fais que décrire avec force détails le jeu exaltant de Depardieu dans le film du même nom, mais mes auditeurs l'ignorent. J'évoque le redoutable Hébert, le regard d'acier de Saint-Just et l'immense tendresse que je porte à Camille Desmoulins dont je trouve que je lui ressemble un peu, et à la naïve douceur de sa femme. Sans donner mes sources, bien sûr.

Je puis partir aussi, en exégèse, sur un vieux cours d'économie politique de mon jeune âge. J'ai retenu les trois valeurs qui font l'économie: la nature, le travail et le capital. Et je m'envole, comme Bossuet en chaire de vérité, en larges homélies destinées à stigmatiser nos régimes politiques qui rendent, chacun à sa manière, toute la valeur à la notion de Capital pour les libéraux et au Travail pour les socialistes, l'élément Nature qui pesait peu dans la philosophie économique étant récupéré par le mouvement écologiste.

Si le thème est éculé pour moi, pour mes compagnons, il est toujours neuf, même s'il sort des débris d'une mémoire d'ivrogne. Je suis habile comédien, un peu comme Raymond Devos qui présente chaque soir le même trait d'esprit comme étant la trouvaille du moment même.

Je suis intarissable sur l'inconscience de Napoléon III qui envoyait Maximilien, ce doux rêveur en manque de trône, se faire couronner Empereur du Mexique avec la belle Charlotte de Belgique. Le nationaliste Juarez le confia au peloton d'exécution, tandis que Charlotte vivra encore cinquante longues années de folie sénile à Bruxelles, pour mourir sans s'en rendre compte en 1927. J'affirmerai même, pour avoir un jour lu quelque chose à ce sujet, que Léopold II en profita pour lui barboter son héritage.

Aussi, je me raconte, et rien, dans mon discours n'est tout à fait vrai, rien n'est tout à fait faux. Mais tout est exalté, brillant, réconfortant.

Et je baigne. Ai-je donc sacrifié ma journée, ma famille, mon argent pour ces moments d'illusion ? Est-ce pour cet instant furtif, où je me prends pour le roi, que je me prépare aux reproches, aux angoisses, aux mensonges qui pointent à l'horizon du prochain matin ? Oui! C'est pour ces instants délicieux et sûrement fugitifs que j'ai tout donné: j'ai fracassé le monde où je vis pour flotter dans l'univers de mon rêve d'être enfin écouté, de ne plus rien redouter. J'ai vaincu ma peur, j'ai régurgité mes rancunes et je me sens fort, savoureusement fort.

Un bouffon exerce un certain pouvoir sur d'autres bouffons. Bien sûr, c'est un règne caduc, mais c'est un règne quand même. Le bistrot de Jeannine était illusion ce matin. Il est devenu fugitivement royaume.

Mais combien de temps le règne va-t-il durer ?

Je vis l'état que Jacques Brel exprime dans sa merveilleuse chanson: "L'ivrogne" : "Ami, remplis mon verre... encore un et je vais... encore un et je vas... non je ne pleure pas... je chante et je suis gai..."

"Tant pis si ces seigneurs me laissent sous la lune... je serai sans remords, je serai  sans rancune... "

"Ami, encore un verre... je serai sans espoir... ami, encore un verre... je serai sans mémoire

Je sens que le bateau coule, mais il coule voluptueusement, et chaque verre que je bois me préserve encore de cette insoutenable appréhension de la réalité qui m'a conduit chez Jeannine, ce matin.

Je continue d'être bavard, de me faire entendre encore dans un piaillement de

basse-cour. Pourtant, chacun, l'un après l'autre me quitte, soit pour rentrer à la maison, soit pour s'en aller ailleurs. Deviendrais-je lassant ? Sûrement, car le dernier carré de mes compagnons s'est restreint à deux ou trois poivrots qui vont bientôt se chamailler, dire tout et n'importe quoi pour avoir raison.

Il faut avoir raison dans la déraison quand on boit. C'est le seul chemin du contentement de soi: apparaître plus averti que l'autre, ou moins idiot en tout cas. Je dois être autrement sensé que Paul, mon pitoyable interlocuteur du matin, mon ami de tout à l'heure qui est à cent lieues de ses composants électroniques. Il est à présent effondré dans un coin du café, la tête enfouie entre ses bras croisés sur la table. Il ne relève ses yeux égarés et hagards que pour geindre dans un galimatias incompréhensible, à chaque explosion de Jules qui l'engueule, le traite de va-nu-pieds, de clochard et de boit-sans-soif.

Que ferait-il donc, ce vilain maquereau, s'il n'avait pas ses alcooliques pour garnir son gousset ? Que ferait-il s'il n'avait que les petites vieilles qui viennent boire un petit café à trois heures de l'après-midi ? Ils sont vraiment salauds, ces cabaretiers, de mépriser ainsi ceux qui les entretiennent. Ils veulent tout, le beurre et l'argent du beurre: une recette qui gonfle à souhait au fur et à mesure qu'ils servent à boire, mais sans subir en même temps l'inconvénient des excès de boisson.

Sans trop m'en rendre compte, c'était pour entretenir l'illusion d'être fort que je suis entré chez Jeannine Envers et contre tout, mon but doit être atteint, mais les moyens commencent à me manquer. Il me faut de plus en plus élever le ton pour me faire entendre.

Et de plus en plus de clients m'observent. Si, tout à l'heure, j'intéressais un parterre de petits profiteurs ou d'ivrognes, je constate bientôt que je n'amuse plus personne. J'éveille même des regards d'indifférence, de reproche ou de mépris.

Je vais donc encore beaucoup boire, mais d'une autre manière. Je ne serai plus le joyeux baroudeur de l'après-midi, amateur de jeux, de blagues, de musique ou de chansons paillardes.

Je deviens amer et je radote. J'essaye encore désespérément d'intéresser mon entourage avec les lieux communs de regrets sur la politique, sur les malheurs de la société, sur les riches ou le tiers-monde. Je sens que plus personne ne m'écoute et je me fâche. Je parle pour rien, je n'intéresse plus personne ici. Si je persiste, je ferai le pas de trop, car, chez Jeannine, chacun sait qu'on ne badine pas avec les manières. Le gros Jules me prendra de volée en m'invitant à me tenir coi tout en me servant un nouveau verre si je le souhaite. Sans trop de conviction, il me rabroue en effet :

-Si tu continues à faire du boucan, je ne te sers plus. Voyons donc! Sois raisonnable !

C'est le prologue, d'abord aimable, des problèmes qui pourraient surgir. Nous en sommes à l'admonestation cordiale. C'est le premier commandement de la bonne conduite au cabaret.

Je dois être sobre en paroles et avoir ainsi le juste ton, sans être sobre dans ma consommation. Le beau dilemme que voilà !

Jules me supportera pourtant aussi longtemps qu'il le faudra, car il sait que je préférerai quitter l'endroit plutôt que de me laisser aller à faire de l'esclandre.

Il me connaît, Jules. Il sait que, s'il le faut, il prendra un ton plus cassant, et que je me draperai alors dans ce qu'il me restera de dignité pour lui dire, l'air hautain :

-Puisque c'est ainsi, je m'en vais. Combien te dois-je ? Et il sait aussi que, quoi qu'il me dise, je resterai son client. Il sait même que, moi-même, je viendrai demain lui présenter mes excuses, lui demander de passer l'éponge sur mon comportement. Il fera mine de m'absoudre avec condescendance, quand bien même l'incident se renouvellerait le jour suivant. Au fond, il s'en moque.

Jules sait qu'il est pourvoyeur d'illusions, qu'il gouverne le domaine et le lieu qui permettent quiconque le veut de partir moucher les étoiles. Si le retour sur terre est un peu tapageur, parfois, Jules doit bien convenir que c'est la rançon de son singulier troc.

 

Si je suis aujourd'hui un pilier de son comptoir, je fais par conséquent partie des actifs de son fonds de commerce, de cette nécessité alimentaire qu'il doit supporter pour faire ce métier.

Je n'en suis pas tout à fait là, mais la cadence s'accélère. Si on ne m'écoute plus, je n'ai plus grand-chose à faire dans le bistrot de Jeannine J'en suis à risquer des ennuis, sans plus.

Il vaut mieux aller boire ailleurs, dans un véritable cabaret de nuit. Là-bas, il fait moins chaleureux, le ton est plus rude, mais l'enseigne annonce par nature plus de permissivité. On y est plus bruyant. On n'y affiche pas de fallacieux principes, de notions éculées de bienséance.

La faune des noctambules de tout poil qui fréquente l'établissement de nuit est bigarrée et même cosmopolite. On y voit des têtes qu'on ne voit pas de jour, semble- t-il. C'est aussi un monde de filles bizarres, sûrement pas des saintes, mais pas des putains non plus. Ce sont aussi des tripots de tricheurs qui n'attendent que le pigeon naïf ou le bourgeois égaré par hasard. Pour moi, m'y rendre est excitant. Je ne m'y rends pas en vérité, je m'y risque. Jamais, à jeun, je n'oserais m'y aventurer. L'alcool aussi rend audacieux.

-Jules! Appelle un taxi! Demande si c'est possible que ce soit Jean qui vienne me prendre, la voiture trente-quatre !

Jules prélèvera même sa commission sur la course de mon taxi. La nuit, rien ne se perd, et tout se gagne.

*

*    *

 

Le paradis coûte cher, et plus cher encore quand il est artificiel...

Je laisse ma voiture où elle est. C'est un réflexe végétatif. Par instinct, je vais me mettre sous la protection de Jean. Il me connaît. Je paye bien, même si c'est parfois avec retard. Il sait partout où il doit me conduire. Il viendra me reprendre où que ce soit, au premier appel. S'il n'est pas libre, il préviendra Marcel, son ami, par radio. Ce dernier est au parfum de la convention tacite qui nous lie. Il connaît mon adresse. J'ai ainsi un réflexe, le sens de la survie. Avec Jean, je pose les jalons de mes nécessités.

Il est largement plus de minuit. Jules n'est pas mécontent de me voir quitter paisiblement l'endroit, plutôt que de devoir un peu plus tard me bousculer en m'indiquant avec fermeté qu'il va bientôt fermer son cabaret.

Mon taxi arrive et m'emmène. Je ne sais même pas vers où je vais cette nuit. Je m'enquiers de savoir ce qui se passe en ville. Peut-être Jean connaît-il un endroit particulier, un établissement nouvellement ouvert. Où que nous allions, il empochera sa commission, son pourboire. Mais il ne me conduirait pas n'importe où, et ça, je le sais. Il a ses propres repères, ceux de son intérêt et en même temps ceux de ma protection, car il me recommande où il me dépose. Etre le client de Jean est une référence. Que dis-je, un privilège, dans le milieu des gens de la nuit !

Je n'ai plus guère d'argent liquide. Je propose à Jean de lui faire deux chèques de l'import maximum garanti par ma carte de banque. Il accepte, bien sûr. Jean accepte tout. Il me fait même la morale. Il m'invite à rester sage, alors qu'il sera récompensé si je ne le suis pas... Et pourtant, je suis certain qu'il est sincère, qu'il craint pour moi, depuis ce jour où il m'a conduit, à ma demande, au casino, constatant que je pouvais faire n'importe quoi, dépenser sans compter, même quand le croupier me disait de faire attention, que mes jetons chatoyants représentaient quand même de l'argent...

Jean fait un singulier métier. Il promène les voyageurs qui descendent du train, comme tous les chauffeurs de taxi, bien sûr, mais il a aussi ses clients. Des alcooliques nantis qui, à trois heures du matin, l'appellent de leur maison de campagne pour lui demander d'aller chercher une bouteille de whisky dans un magasin de nuit, en ville. Ce sont souvent des femmes, me dit-il. Elles ont honte de se montrer. Parfois, il dépose la bouteille devant la porte, où se trouve une enveloppe, sous une pierre, avec deux fois le prix de la course et de l'alcool. Jean n'accepte pas les drogués qui cherchent à passer la frontière pour acheter leur poudre. Il dit qu'il n'en veut pas, mais je sais qu'il craint d'y laisser sa licence, s'il est pris en flagrant délit de transport de drogue.

Sa principale recette est celle que lui procurent les fantaisistes ou les originaux. Un jour, un Allemand en goguette, que le hasard m'avait fait rencontrer, lui demanda de le conduire voir la grand-place de Bruxelles, à deux heures du matin. Le nigaud ne manqua pas de payer la provision nécessaire. Je fis partie de l'équipée. Il semblait très riche, s'encanaillait à payer le champagne aux belles de nuit, en ville. Il me payait toutes mes consommations et celles de la fille qui bavardait et buvait avec moi.

Les deux petites vertus, qui nous accompagnaient chacun, se mirent résolument à bayer aux corneilles quand il ne renouvela plus les bouteilles de mauvais champagne. Il fit de moi son interprète. Je baragouinais quelques mots d'allemand qui suffirent à le mettre en confiance. Cherchait-il un traducteur ou un compère ? Je crois plutôt qu'il ne voulait rien d'autre qu'un fou du roi, un bouffon de cour et de bonne compagnie, en quelque sorte.

On s'arrêta quelques fois en route, dans des bars à filles, où Jean récoltait ses commissions au passage. Les arrêts n'étaient pas innocents.

On vit en fait la grand-place de Bruxelles, on visita quelques boîtes. Le gros Allemand rencontra une "artiste" dans un cabaret. Après un mauvais numéro de danse du ventre, elle avait repéré le gaillard qui voulut s'isoler avec elle et nous renvoya. Il avait tout payé, les consommations, les heures d'attente et les frais du retour. Comment et quand rejoignit-il Cologne ? Je ne sais.

C'est comme cela que j'ai connu Jean. Une autre activité importante de son métier est aussi de ramener chez elles ses braves prostituées en fin de nuit. Cette clientèle, très régulière, est très appréciée dans le milieu du taxi. Ces filles ne se déplacent qu'ainsi, et ne sont pas chiches de leur sous. Je soupçonne même Jean d'avoir ses petites attaches particulières avec quelques-unes d'entre elles, en profitant avec mesquinerie de leur singulier commerce. Il est leur coursier, leur serviteur; il leur assure l'intendance en quelque sorte. Elles l'appellent même pour aller chercher un paquet de cigarettes, pour ne pas avoir à se rhabiller correctement. Il doit être le locataire affiché d'un "salon" dans le quartier des quais. Ainsi fait-il écran à quelque proxénète de plus gros calibre. Il ne s'en vante toutefois pas: il ramasse les miettes.

Jean se raconte avec les clients qu'il connaît. Il confond peut-être aussi le vrai et le faux. Il avait été propriétaire terrien et planteur de café sur des centaines d'hectares au Congo, me dit-il un jour. L'indépendance de la colonie lui a fait tout perdre.

Peu m'importe, d'ailleurs, qui il est et ce qu'il fait exactement. Il est gentil et chaleureux. Il est aussi apaisant. C'est l'essentiel. Et comme tout a son prix, surtout la nuit, la gentillesse aussi se monnaie, quand on veut se risquer dans l'atmosphère si particulière de la pénombre, dans une grande ville.

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-Alors, où va-t-on ? J'ai vu du monde "au Milord", chez Mado. Elle fait une soirée spéciale. C'est la semaine des "soirées tropicales". J'ai vu le bar garni de fleurs d'ananas. Mado offre le premier verre, un punch poivré. Les filles sont déguisées à la tahitienne. Si ça te chante...

-D'accord pour "le Milord" ! Tu travailles toute la nuit ? Je peux compter sur toi ?

-Tu le sais. Il suffit que tu m'appelles. Mais le feras-tu ? C'est tout le problème avec toi. Je ne puis pas sentir quand tu as besoin de moi !

Nous partons donc pour le "Milord". C'est un club dit "privé" du centre de la ville, un repaire où plane l'irréel. Je me demande en fait ce qu'on y vend. Du sexe ? Même pas. A moins d'en vouloir vraiment. Mais ça ne semble pas être l'essentiel. Au plus, quelques privautés coquines. Un peu d'exotisme ou d'évasion ? Ca peut y ressembler, mais c'est du toc: l'atmosphère des îles au rabais, du faux or comme les breloques que j'aurais dû vendre aujourd'hui. Est-ce du rêve ? Il faut se forcer pour y croire.

C'est une énorme machine à sous, où explosent la politesse guindée, la civilité trop contenue, la convenance trop pesante, le mal d'être de l'assujetti toujours soumis à la volonté de l'autre, toujours toisé, toujours jaugé, toujours jugé. C'est l'éclatement du ballon où des fantômes ont entassé, emprisonné des rancœurs; , des mensonges, des doutes, des espoirs massacrés, des vérités socialement inavouables. C'est le lieu ou l'on ne fait plus allégeance à rien ni à personne.

Les rires qui fusent de partout m'apparaissent être le plus souvent des rires de clown. Ce sont des rires aussi braillards que tristes. On y trouve -qui sait ? -l'être vrai, l'homme nu, sans le fard et le point d'appui de ses maigres références et de ses certitudes trop fragiles. Un homme assez pitoyable en somme. Avec maladresse, le frêle esquif des naufragés du mal de vivre accoste à ce quai: les clients tout autant que les filles qui y travaillent.

Je pousse la sonnette de la lourde porte d'entrée. Elle ressemble à la porte du château de la belle-mère de Blanche-neige : noire, faite de gros bois et cloutée, percée d'un petit judas qui s'ouvre prudemment. Mado, la gérante ou la maquerelle qui gère la boîte, jette un rapide regard sur mon allure. Elle est toute vêtue de cuir moulant, noir et luisant.

Sans conteste, je dois être fréquentable pour la maison. Elle me fait la bise. Mais qu'ont donc tous ces gens à faire la bise au premier venu ? C'est l'affection travestie en coutume, la familiarité proposée dès l'abord en principe de travail.

On n'y voit goutte, "Au Milord". J'ai besoin de quelques secondes pour retrouver la vue dans cet endroit où les seuls feux du bar donnent un peu de lumière. Le vacarme du dernier slow à la mode est assourdissant. Tout ce qui est blanc des vêtements des danseurs prend une couleur active, réfléchissante, blanc-bleu profond. Une boule métallisée tourne au plafond et envoie en pourtour, contre les murs de petits traits de lumière de couleur qui gigotent infiniment.

Elle n'a pas grand succès la soirée tropicale de Mado ! Deux danseurs s'activent sur la piste et, au comptoir, mieux éclairé, un beau ténébreux, grisonnant et les tempes gominées, parle avec vivacité à une fille qui n'arrête pas d'essuyer des verres en faisant semblant de l'écouter.

A y voir finalement d'un peu plus près, deux ou trois filles apparaissent l'une après l'autre, affalées sur les divans de velours. Une d'entre elles somnole. Une autre fait des mots croisés, en mordillant l'extrémité de son crayon. Elle relève les yeux sans conviction et sans bouger un trait de son visage, pour voir si je vaux vraiment la peine qu'elle se déplace, si je ne suis pas encore le troufion de caserne qui va jouer les voyeurs sans consommer grand-chose. Sur un claquement du doigt, Mado m'envoie la troisième, qui se déhanche et me demande si elle peut prendre place près de moi, au comptoir. Ai-je bien compris, toutefois, dans le vacarme que continue de faire la boîte à musique ? De toute manière, le style et la démarche ne trompent pas. J'ai déjà reçu le fameux verre d'accueil que m'avait promis Jean. C'est un jus de fruit mélangé à du rhum et à de la liqueur, le genre de brûle-gueule qui saisit la gorge et oblige à ravaler sa salive une seconde fois.

-Quel est ton petit nom ? Moi, c'est Sylvie. Puis-je boire une petite coupe de champagne avec toi ? Tu m'as l'air bien seul. C'est bien de venir me voir...

Comme à ses compagnes, Mado a planté une grosse fleur dans les cheveux de Sylvie. Pour faire exotique sans doute. Ca lui sied comme une carotte au milieu de la figure d'un bonhomme de neige! Elle pourrait pourtant être jolie, Sylvie ! Et pas farouche avec ça !

Bien sûr qu'elle peut boire un verre du semblant de champagne dont elle se sert un demi-verre !

-A ta santé !

Et l'on trinque. Après le tintement des deux verres qui se touchent, j'ingurgite mon tord-boyaux et Sylvie a vite fait de boire son faux champagne. Pour qu'il soit bientôt englouti, bien sûr, afin que je le renouvelle rapidement.

-Et que fais-tu dans la vie ?

Non, mais ça recommence! Je lui ai déjà donné un faux prénom. Maintenant je vais inventer n'importe quoi pour qu'elle ne me situe pas. Un mensonge instinctif va préserver un anonymat hypothétique, car je ne suis quand même pas tout à fait à l'aise d'être là, à perdre un peu de ma vie, un peu de moi-même et beaucoup de mes sous. Mado sait très bien qu'en offrant gracieusement du "punch", elle assomme ainsi les scrupules qui pourraient guetter le client de passage, l'occasionnel, le quidam peu sûr de lui dans cet endroit bizarre. Si ça se met, il sera le meilleur des pigeons tout à l'heure.

Sylvie est une petite jeune femme aux fausses allures lascives, fagotée d'une tenue étriquée et suggestive qui fait découvrir la rondeur de ses seins et le galbe de ses jambes quand elle se tient le corps tendu sur son tabouret, les mains jointes tirant sur les genoux, la tête légèrement penchée vers l'arrière pour mettre en valeur sa belle et longue chevelure blonde.

Elle sait y faire, la Sylvie, pour jouer les croqueuses ou les filles style "Hamilton". Sans en faire trop toutefois, la modestie du verre offert au comptoir ne justifiant pas d'entreprise plus audacieuse. Sylvie ne peut brader d'emblée les charmes qu'elle est en mesure de développer. Sa silhouette favorablement flattée et le parfum trop épicé que son corps exhale doivent suffire au préambule rituel de son approche.

-Qu'as-tu donc fait aujourd'hui ? Tu sembles en goguette! Puis-je prendre une nouvelle coupe, où va-t-on s'asseoir dans les fauteuils, là-bas, avec une petite bouteille ? Nous y serons bien plus tranquilles !

La "petite bouteille" n'est pas de petit prix. Il me faut en effet travailler bien plus d'un jour pour la gagner en revenu net. Mais rien n'a vraiment de prix aujourd'hui. C'est la nuit du fantasme et des contradictions: le billet que j'ai en mains cette nuit n'a pas la même valeur intrinsèque que celui qui me sert à acheter un costume, une cravate, un disque ou un pyjama. En réalité, j'y regarderais à deux fois, normalement, avant de faire un achat somptuaire. Et jamais, d'autre part, je ne mettrais un prix excessif pour un achat banal. Je regarderais à mes sous.

Pourtant, pour vivre l'ivresse ou pour rechercher un univers factice, comme aussi pour le poker ou le casino, d'ailleurs, l'argent n'a pas la même valeur. Il ne pèse pas du même poids. Il ne répond pas aux mêmes règles d'usage que dans la vie courante.

Rien d'ailleurs n'a par nature sa valeur fondamentale dans un monde de rêve éveillé. Je ne suis pas moi-même, Mado porte le masque du comptable de la sottise d'autrui et Sylvie pourrait user de bien plus belle manière du charme subtil qui serait le sien sans cette tenue étriquée, cousue de paillettes, et sans cette grotesque fleur jaune, genre tournesol, que Mado lui a plantée dans la chevelure. Pauvre Sylvie ! Ah ! Si ce charme pouvait en effet s'exprimer dans une franche spontanéité plutôt que d'être ainsi galvaudé, marchandé à la commission sur le prix d'une bouteille de vin mousseux dont elle dissimule l'étiquette pour laisser planer l'illusion qu'il s'agit de champagne... l'argent lui aussi ne joue donc plus son rôle, sauf pour le détrousseur des bouffons de tout poil qui règne sur la nuit: Cet homme qui voit tout et qu'on ne voit jamais; cet homme qui sait assidûment comptabiliser à son profit le prix de la bêtise ou du désarroi, le prix du voyage mal assuré dans l'illusoire, le prix aussi que payent de vieux boucs bêlants devant la fraîcheur de ses filles. En somme, tout ce qu'aucun des passagers du cargo de nuit qui s'appelle "le Milord" n'est en mesure d'évaluer vraiment, pas plus que le marin perdu en mer ne peut estimer la distance qui le sépare de la lumière d'un fanal, très loin, à l'horizon.

Le paradis coûte cher, et plus cher encore quand il est artificiel... Je ne bois rien du champagne de Sylvie.

Brusquement, le punch que je viens d'avaler me fait tourner la tête. La sueur me perle au front. J'ai le souffle court. Je suis pris de nausée. La terre m'abandonne. Je voudrais trouver plus d'air, de la fraîcheur... J'étouffe. Je m'esquive aux lavabos, en balbutiant quelques mots. J'y arrive de justesse pour renvoyer dans un soulèvement incontrôlable de toutes mes viscères, tout ce que j'ai bu cet après-midi, bière, punch et tous les mélanges imbéciles du jeu des quatre valets.

D'insupportables spasmes se succèdent les uns aux autres, et je crois rendre tripes et boyaux.

Peu à peu, le ventre libéré, je m'appuie au carrelage, le visage envahi de larmes qui marquent l'intensité de l'effort que je viens de fournir pour me libérer, je me traîne vers le lavabo et, enfin, j'aperçois mon visage dans le miroir. Mes yeux sont rougis, je halète, mes cheveux mouillés de sueur me retombent sur le front, mon visage est blême et émacié. Bien vite, je me lave les mains et je me mouille le visage en le tapotant à l'eau froide. Je n'insiste guère, car je ne peux pas Supporter longtemps mon propre regard. Un miroir, lui, ne ment pas.

Je m'efforce de me ressaisir et, d'un pas mal assuré quand même, je retourne près de Sylvie qui s'inquiète de mon état.

-Ne crains rien, dis-je, l'ai eu un petit étourdissement. Il fait chaud chez toi, tu sais. Demande-moi un verre de bière.