*Table des matières

 Préface

 Prologue

 

Chapitre I:

Nos fondateurs

 

 

1. Un phare dans la tempête

 

Qu’est-ce qui peut sauver un homme en plein désarroi, à bout de courage ou de ressources ? lui donner la force d’entreprendre, après maints échecs, une ultime tentative ? Le convaincre qu’une dernière chance existe et qu’il doit la saisir?

 

Où l’homme vaincu, terrassé, puise-t-il l’énergie du dernier sursaut ? D'où viennent ces lueurs indécises vers lesquelles il se dirige ? Il a besoin d’énergie, de lumière est-ce en lui ou ailleurs qu’il les trouve ? dans ce cas, de qui et d’où les reçoit-il ? des hommes ou des esprits ? de la terre ou du ciel ?

 

Serait-ce le Big Book, cet ouvrage au titre moqueur, à la fois livre des hommes et livre de Dieu, serait-ce cette grosse brique qui sauva François ? Ce n’est pas impossible. A y regarder de plus près, ce serait même probable François n’est plus là pour le dire, mais ses réflexions ont été recueillies par ses compagnons qui les ont répétées, transmises aux suivants.. .avec toutes les incertitudes de ces traditions orales...

 

Le titre réel du Big Book est "Alcoholics Anonymous". C’est le premier ouvrage que l’association publia. Il parut aux Etats-Unis dans l’entre-deux-guerres. Il explique les origines, l’évolution, les objectifs et la philosophie du mouvement. Il décrit le cheminement des fondateurs et pionniers, et en dégage une méthode pour se rétablir de l’alcoolisme. La seconde partie de l’ouvrage rassemble, en guise d’illustration, de nombreux témoignages personnels de membres ultérieurs.

 

Pourquoi cette appellation surprenante de Gros livre? L’ouvrage fut édité avec des moyens de fortune. On l’imprima sur un reste de papier qui traînait quelque part, mais qui, malheureusement, était très épais. Le livre prit des allures de dictionnaire, et, par dérision, les premiers membres l’appelèrent le Big Book, nom qu’il a conservé depuis lors.

 

Voilà donc l’ouvrage qui guida François â un moment crucial de son existence. Plus exactement ce furent seulement quelques pages, laborieusement traduites par un de ses compagnons d’infortune, faute d’une version française disponible. Voilà comment cette grosse brique entra dans les fondations de sa nouvelle vie.

 

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Le message d’espoir des Alcooliques Anonymes ne pouvait manquer de toucher François. D’abord, il avait été écrit par des alcooliques pour des alcooliques; ensuite, il se fondait sur des valeurs spirituelles encore marquées par leur origine religieuse. Cela correspondait à la sensibilité de François, répondait à son attente.

 

Sans le savoir, François effectuera certaines démarches que les fondateurs américains avaient effectuées bien avant lui. Bill et François ont souvent suivi des routes parallèles; la stature mise à par t, les deux hommes ont plusieurs traits communs.

 

Bill W., principal initiateur du mouvement et premier rédacteur de son message, évoque, au début du Big Book, ses années tragiques d'alcoolique actif ses vaines tentatives pour cesser de boire, puis sa dernière hospitalisation, avec ce curieux souvenir d’une vision, d’un message céleste, lui indiquant la voie où il devrait s’engager désormais.

 

Apparition authentique ? Hallucination due au sevrage ? Nul ne saurait le dire Bill raconte qu’une lumière surnaturelle, à un moment donné, inonde sa chambre d’hôpital. Il se dresse, tombe à genoux à côté de son lit et rend grâce à Dieu. Quand il se relève, il sait exactement ce que le Ciel attend de lui. Le projet lui apparaît tout tracé. Il ne lui restait plus qu’à le mettre en oeuvre, et c’est ce qu’il fit

 

L’une des constatations sur lesquelles s’appuie la méthode des Alcooliques Anonymes est qu’un buveur se débarrasse plus facilement de sa dépendance quand il associe ses efforts à ceux d’un autre buveur, qui cherche, lui aussi, à se libérer de la sienne. C’est Bi11 qui eut, le tout premier, l’intuition de cette vérité. Il se mit en quête d’un autre alcoolique, rencontra Bob, et tous deux constatèrent qu’à eux deux, ils réussissaient ce que chacun n’avait pu jusqu’alors réussir seul.

 

Une autre constatation, c’est qu’un alcoolique est souvent, pour un autre alcoolique, le meilleur interlocuteur pour aborder les problèmes inhérents à la maladie. Un buveur qui discute avec son médecin, son psychologue, son assistant social, son avocat, etc., a très souvent l’impression, primo, de n’être pas compris, et, secundo, d’être mal considéré. Ce sont des obstacles sérieux. Mais ce buveur, quand il discute avec un autre buveur, ne rencontre pas ces difficultés. Il se sent mieux à l’aise, il parle sans crainte; il ne se tient plus sur la défensive, ne se réfugie plus dans le mensonge...

 

Un buveur rétabli, même de fraîche date, est donc tout désigné pour prendre contact avec un autre buveur, qui appelle à l’aide ou se trouve dans une situation difficile. Prendre contact ne veut pas dire se substituer au médecin, au psychologue ou à 1'assistant social il ne s’agit que d’amorcer un dialogue, d’entamer des pourparlers préliminaires. Mais du succès ou de l’échec de ces prémices pourront dépendre bien des choses.

 

Ces deux constatations, sur lesquelles se fonde notamment la méthode des Alcooliques Anonymes, montrent que le buveur abstinent dispose d’un pouvoir sur le buveur en détresse, et qui n’appartient qu’à lui. Sur base de ces observations, un Jésuite canadien a conçu et diffusé une théorie qui, malgré des côtés contestables, est de nature à réconforter et à stimuler beaucoup d’alcooliques. Elle soutient que Dieu a voulu que certaines personnes traversent les épreuves de l’alcoolisme pour ensuite en aider d’autres à se dégager de leur dépendance. Il existerait donc un projet cohérent, et les buveurs stabilisés, quand ils agissent en tant que tels, ne seraient rien moins que les artisans d’un plan divin. On doit reconnaître que pareille conception a de quoi fasciner et revaloriser les alcooliques, et que nombre d’entre eux y ont pu puiser le désir et le courage de se rétablir !

 

François fut-il de ceux-là ? Fut-il accessible à l’idée d’être choisi, désigné pour une mission sacrée ? Nous l’ignorons. Mais des traits de son caractère et des événements de sa vie le donnent à penser. Il y a des gens qui se sentent les dépositaires de messages venus d’ailleurs, les porteurs d’une lumière spéciale, dont ils s’emploient à faire profiter d’autres personnes autour d’eux. Or François a parfois donné l’impression d’en faire partie.

 

 

2, Une foi vivante et vivace

 

Le passé de François l’avait préparé à jouer ce rôle-là celui du sauveur et du guide spirituel. Et l’influence de Suzanne ne pouvait que l’y encourager. C’est dès le plus jeune âge que de telles vocations s’élaborent, mais on n’en prend conscience qu au moment où elles trouvent l’occasion de se manifester.

 

Nous savons que François, dès son enfance, a eu à souffrir de la faiblesse des hommes et de leurs égarements. Son père n’avait-il pas disparu ? Sa mère ne s’était-elle pas souvent éloignée, soit pour assurer la subsistance de son foyer, soit pour partir à la recherche de cet amour merveilleux qu’elle ne rencontrait jamais ? De tels abandons devaient pousser François vers des valeurs plus sécurisantes, et il les trouva dans la foi et la pratique religieuse.

 

Malgré ces circonstances pénibles, François fit de bonnes études secondaires, et excella même dans les branches littéraires. Sa vie durant, il conserva le souci du bien dire et du bien écrire, ainsi que le sens de l’efficacité des mots. Au domaine du Fy, n’avait-il pas fait installer une machine à écrire dans sa chambre?

 

Ses études terminées, François se fit membre de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (la J.O.C.) dont il devint un militant convaincu. Par ses activités professionnelles, il eut maintes fois l’occasion d’entrer dans les églises et de rencontrer des membres du clergé, puisqu’il était vitrier d’art, c’est-à-dire poseur de vitraux.

 

Si sa foi connut peut-être des éclipses, notamment au plus fort de son alcoolisme, François ne mit jamais longtemps à la retrouver. Il semble l’avoir conservée Jusqu’au terme de sa vie, jusqu’à cette ultime conversation qu’il eut avec une garde-malade, et dont nous ne saurons jamais les détails.

 

C’était une foi naïve, pleine d’images. La réaction de François lors du décès de Georgette en témoignera. Georgette était non seulement un membre des A.A., mais une amie de François et sa compagne des premiers jours. Dès qu’elle eut cessé de boire, elle se montra d’une grande disponibilité et parfois d’un grand dévouement a l’égard des alcooliques, de leurs proches et, en général, de toute personne en difficulté Elle était constamment sur la brèche et ne s’arrêta de courir qu’à la veille de sa mort. Quelques jours après son décès, François, au milieu d’un groupe de personnes, évoquait sa mémoire. Il le faisait sur un ton presque joyeux, avec, dans ses mimiques et les inflexions de sa voix, quelque chose de léger et d’enfantin. Ses interlocuteurs, au contraire, affichaient une mine grave et consternée. Et François conclut ainsi son oraison funèbre

 

  Georgette doit être bien étonnée. Elle ne croyait pas en Dieu, et voici qu’elle est au ciel! Elle aura été bien surprise en arrivant ! Je parie qu’elle n’en est pas encore remise!

François s’exprimait avec une joie profonde, qui ne paraissait nullement simulée, qui semblait même si authentique qu’elle finit pas gagner l’assistance...

 

En d’autres circonstances, il a tenu d’autres propos, qui témoignaient eux aussi de ses convictions profondes. A l’occasion d’une émission radio-télévisée, à laquelle il n’avait pas participé directement mais dont il avait supervisé la réalisation et où Francine avait présenté son témoignage, il avait laissé tomber cette réflexion, en sortant des studios:

 

  Ce qui différencie les Alcooliques Anonymes de certaines autres associations d’anciens buveurs, c’est qu’ils ont un programme spirituel. Malheureusement, beaucoup de nos membres ont l’air de l’ignorer!

 

 

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Si François avait la foi, peut-être celle du charbonnier, Suzanne, de son côté, était aussi une croyante convaincue. Elle vivait sa foi jour après jour, d’une manière souvent discrète, mais toujours généreuse.

Suzanne avait grandi dans une famille profondément chrétienne, où les principes religieux réglaient les choix, les attitudes, où l’on ne mangeait pas toujours à sa faim, où les enfants quittaient parfois la table avec l’estomac creux.

Or, malgré la gêne, chaque fin de semaine, quand on dressait la table pour le repas principal, on avait l’habitude de mettre un couvert supplémentaire : c’était la place du pauvre. Un inconnu pouvait sonner ce jour-là, entrer et partager la maigre pitance, qui déjà ne suffisait pas à repaître les membres de la famille. Qu’à cela ne tienne, chacun n’aurait qu’à se serrer la ceinture, et, malgré parfois les protestations des enfants, on ne renonçait jamais à cette tradition que les parents considéraient comme sacrée.

 

Suzanne fut donc élevée dans l’esprit de générosité, de partage et de sacrifice. Si François fit partie de la J.O.C., sa femme s’engagea elle aussi, au nom de l’Evangile, dans le militantisme social. Elle fut membre du mouvement catholique Vie Féminine.

 

A l’époque où elle travaillait dans une fabrique de pneus, au quartier des Vennes, on la vit parfois grimper sur une table, dans la cour de l’usine, pour haranguer ses camarades, à l’occasion d’un conflit social. Si elle n’avait pas froid aux yeux, Suzanne ne se consacrait pas qu’à des actions de combat. Elle ne cherchait pas non plus le spectaculaire ou le succès de foule. Elle savait aussi agir avec discrétion. Peu de personnes en eurent connaissance, mais nous avons pu apprendre ce qui suit.

 

Durant des années, chaque dimanche, après avoir entendu la messe à Saint­Erançois-de-Sales, Suzanne, au lieu de remonter chez elle, se dirigeait vers la clinique Sainte-Rosalie, toute proche, pour y seconder bénévolement le personnel. Il y avait moins d’infirmières, le dimanche, et elles ne suffisaient pas toujours à la tâche. Suzanne se chargeait de donner à manger à des patients alités, qui n’auraient pu se nourrir seuls et qu’il fallait aider à prendre leur repas. Voilà qui illustre bien cette face cachée de la générosité de Suzanne.

 

Même jeune fille, Suzanne ne fut jamais une personne futile, et moins encore une femme légère. Sa féminité avait quelque chose de profond, de robuste et peut-être d’un peu maternel. François, dont la nature était plus fragile, devait se sentir sécurisé auprès d’elle. Seulement, il se plaignait parfois que sa femme ne fût pas tendre ni cajoleuse à son gré, qu’elle ne lui eût, par exemple, pendant leurs fiançailles, jamais accordé la moindre privauté. Suzanne était une femme de devoir. C’est elle, à cette époque, qui prit l’initiative de rendre régulièrement visite, avec son fiancé, à la maman de celui-ci, hébergée dans une institution. Et quand François ne se montrait pas disposé à l’accompagner, Suzanne, fidèle à ses engagements, se rendait seule auprès de sa future belle-mère

 

 

 

3. Un alcoolisme d’évasion?

 

Nous avons déjà pensé que l’alcoolisme de François semblait avoir été causé par des habitudes aussi bien que par des problèmes psychologiques, mais qu’il était difficile de se faire une opinion sur ce sujet. Or, ce que nous venons de voir quant à la personnalité de Suzanne et de François, quant à leur éducation et à leurs sentiments religieux, va peut-être nous apporter quelques lumières sur cette question délicate.

 

Les faits précis nous manquent, et c’est bien compréhensible. En effet, François s’efforçait de cacher ses fredaines à sa femme, et celle-ci se faisait un devoir de les dissimuler aux enfants et à tout l’entourage. Suzanne était trop fière pour se plaindre ou se faire plaindre, et, bien que ce ne fût pas toujours facile, elle s’est constamment efforcée de protéger la réputation de François, surtout aux yeux des enfants. Si on nous permet de deviner ses pensées d’après ses agissements, elle se disait que, si elle-même avait choisi son mari, eux n’avaient pas choisi leur père, et qu’elle devait donc tout faire pour qu’ils continuent à l’aimer, à l’estimer et à le respecter.

 

Cette attitude, évidemment, n’a pas facilité nos recherches, et nous ne pouvons que formuler des hypothèses. Certaines s’inscrivent dans le cadre d’un alcoolisme d’habitude, d’autres, dans celui d’un alcoolisme psychologique.

 

François était donc vitrier d’art, c’est-à-dire placeur de vitraux. Ce fut son premier métier et il commença à l’exercer au Grand-duché de Luxembourg. Ne serait-ce pas là, au pays du "quetsche" et du vin de Moselle, qu’il prit l’habitude de boire ? François devait grimper sur des échelles, circuler sur des échafaudages. Les jours où il se sentait moins sûr, n’avalait-il pas une rasade pour prévenir le vertige ? Combien de couvreurs, de monteurs en charpentes ne doivent-ils pas à l’alcool cette aisance, cette sûreté qui leur permet d’accomplir leur travail à des hauteurs impressionnantes ? L’habitude de boire est-elle d’ailleurs si rare parmi les travailleurs du bâtiment? Les conditions se trouvaient donc réunies pour attirer François dans un alcoolisme d’habitude. Mais nous n’avons aucune certitude sur la réalité de cet alcoolisme. Des témoignages mentionnent un usage normal de l’alcool, d’autres, de tels excès qu’ils auraient entraîné le retour en Belgique. Que faut-il en penser?

 

Si François n’était pas encore dépendant de l’alcool, il allait affronter des événements qui l’inciteraient à boire de plus en plus.

 

Revenu au pays, il put encore exercer un certain temps son métier. Il travailla même à la basilique Saint-Martin. Il y fit la connaissance du chanoine Gillard, que certains paroissiens nommaient le doyen rouge, et dont nous reparlerons dans ce récit. Mais bientôt l’entreprise qui l’employait ferma ses portes, et François se retrouva dans l’enfer d’une usine métallurgique. Il ne faisait pas partie du personnel de la société, maïs de celui d’une petite entreprise de sous-traitance, effectuant divers travaux de maintenance.

 

François dut affronter la chaleur, la poussière et surtout le bruit incessant qui brise les nerfs. Il côtoya des gens dont la mentalité ne correspondait pas à la sienne et avec qui le dialogue n’était guère possible. N’y avait-il pas de quoi lui donner soif? En plus, l’avenir de la sidérurgie était sombre. L’inquiétude régnait dans le personnel. La crainte du licenciement faisait de chaque travailleur le rival de son voisin... L’agitation sociale n’allait pas tarder à pousser les ouvriers dans la rue. Ce sont les mineurs qui revendiquèrent, puis les sidérurgistes. Des troubles éclatent au Congo vers la fin des années cinquante, et la Belgique se prépare à la décolonisation... Que de problèmes, que d’incertitudes, que de menaces N’y a-t-il pas là de quoi donner soif?

 

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Si les faits précédents s’inscrivent dans la perspective d’un alcoolisme d’habitude, d’autres éléments accréditent l’hypothèse d’un alcoolisme psychologique. C’est d’ailleurs celle-ci qui justifie le titre et l’expression d’alcoolisme d’évasion. A regarder la situation de plus près, en étant attentif au passé et au caractère des deux protagonistes, on peut en effet se demander si François, en épousant Suzanne, n’a pas aliéné une grande partie de sa liberté, ne s’est pas dépossédé d’une précieuse autonomie. Non pas, peut-être, en ce qui concerne les décisions officielles, mais plutôt ces rapports personnels entre deux êtres, dont l’un est plus fort que l’autre.

 

François apparaît comme un introverti; Suzanne, comme une extravertie. Si le premier se portait relativement bien, la seconde faisait preuve d’une vitalité extraordinaire. Il avait traversé une enfance et une adolescence difficile; elle avait grandi dans une famille plus normale. Il se montrait parfois rêveur, on la voyait toujours en mouvement. Comment ces deux êtres pouvaient-ils vivre ensemble sans que l’un ne se sente écrasé par l’autre?

 

Même sur le plan religieux, s’ils partageaient les mêmes convictions, ils ne les ressentaient pas de la même manière. La foi, pour François, était plutôt une espérance; pour Suzanne, c’était une certitude. La religion était plutôt pour lui un refuge, un réconfort, une consolation; pour elle, c’était un appel, un stimulant, un motif d’agir.

 

L’harmonie conjugale existait-elle au sein du couple ? C’est un sujet sur lequel il est rarement possible de se prononcer. Certes, Suzanne fut une fiancée modèle. Trop, même, aux yeux de François Il est vrai que les faits que nous avons recueillis nous la font voir comme une infirmière ou une sœur de charité, plutôt que comme une courtisane. Mais ensuite ? François a laissé échapper des réflexions, parfois sous la forme de plaisanteries, parfois sur un mode plus grave, qui laissaient entendre que tout n allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et François semblait en imputer la faute à sa femme ! Certes, Suzanne, par son éducation, devait avoir des principes rigoureux, se montrer intransigeante sur certains points. Mais François ? N’était-il pas timide, pudique, un peu inhibé même?

 

Certains détails pourraient indiquer que François regarda Suzanne comme un substitut maternel. Ne faudrait-il pas voir là l’origine de certaines difficultés ?

D’une manière générale le fait, pour un homme, de vivre avec une femme forte présente des avantages et des inconvénients. Tant que l’homme se sent peu sûr de lui, il apprécie cette présence sécurisante à ses côtés et se soumet de borne grâce. Mais une fois qu’il a pris confiance en lui, il subit comme une entrave à sa liberté cette force dominatrice, et cherche à lui échapper.

 

Lui échapper comment ? Pour certains, lui échapper dans l’alcool ! Il ne s’agit alors que d’une libération fictive et temporaire, mais c’est peut-être le moyen auquel François a eu recours. C’est ce que nous appelons l’alcoolisme d’évasion, celui qui permet de fuir dans l’imaginaire une réalité qu’on ne peut ni supporter, ni modifier.

 

Si notre hypothèse est fondée, l’alcoolisme de François aurait été, non seulement un alcoolisme d’habitude, mais également un alcoolisme psychologique. Comme nous le supposions, François se situerait alors entre le buveur de type français et le buveur de type anglo-saxon, selon la classification à laquelle lui-même faisait référence.

 

4.         Le "Magic Moment"

 

Il faut, pour qu’un alcoolique s’arrête de boire, un événement significatif ou un état de grâce l’un comme l’autre peuvent lui faire prendre conscience de la nécessité de mettre un terme à l’existence qu’il mène.

 

Cet événement significatif doit avoir une portée suffisante pour interpeller le buveur, le forcer à se remettre en question et à reconnaître l’échec de sa vie. Ne fut-ce pas le cas de la vision de Bill, à l’hôpital, qui n’eut d’autre témoin que lui-même et que l’on peut attribuer à des causes psychologiques ? Nous ne le saurons jamais

 

En revanche, la prise de conscience de François fut causée par un événement bien réel, qui eut lieu en plein jour et sous les yeux de nombreuses personnes.

C’est à tort que certains firent courir le bruit que François aurait arrêté de boire un beau matin, au retour d’une virée. Sa femme, occupée à balayer le corridor, lui aurait cassé son manche de brosse sur le dos... Si François a pu laisser s’accréditer cette légende, c’est peut-être pour ne pas avoir à confesser la vérité I Or, cette vérité, nous avons fini par la découvrir. Des témoins dignes de foi l’ont révélée.

 

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C’est l’été. Il fait beau. Et c’est dimanche. Un dimanche exceptionnel avec un parfum de fête dans l’air... Les cloches des églises sonnent. Il y a du monde dans les mes. Des maisons sont décorées, des guirlandes pendent aux façades. Le drapeau national flotte au vent. Derrière les fenêtres sont exposés, entre deux chandeliers, une vierge et un crucifix. On entend au loin une musique militaire. Des gens installent des chaises sur le trottoir et une femme répand des pétales de fleurs sur la chaussée.

 

Un homme ne participe pas à cette animation. Il semble même indifférent aux événements qui se préparent. Il est assis sur le bord du trottoir, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. Des passants s’écartent pour ne pas le heurter. Quelques-uns, gênés, détournent la tête, D’autres le regardent, surpris. Quelqu’un se retourne, s'arrête, le fixe pendant quelques secondes avant de poursuivre son chemin...

 

Deux policiers à moto passent lentement le long de chacun des bords de la chaussée. Une masse noire apparaît au bout de la rue. Les regards se tournent dans cette direction. Une maman saisit son enfant par le bras, le place devant elle, au premier rang des spectateurs, et le tient serré contre ses cuisses. On distingue à présent, au-dessus de la masse sombre qui s’approche, les couleurs vives des bannières et des drapeaux...

 

L’homme assis au bord du trottoir vient de s’affaler sur son côté droit. La procession approche. Elle arrive à sa hauteur. Des groupes défilent, certains en récitant des prières. On reconnaît les scouts, les enfants de Marie, la J.O.C (Jeunesse Ouvrière Chrétienne)., ensuite des religieuses, des séminaristes. , L’homme, à présent, est carrément vautré dans le caniveau, la tête appuyée sur son avant-bras. Il semble endormi. ou inconscient.,  … ou ivre-mort...

 

Voici un moment qu’on perçoit un tintement de clochettes. Il devient de plus en plus sonore. Voici même qu’un parfum d’encens se répand dans l’air. Des prêtres en surplis s’avancent, les mains jointes, la mine grave et les yeux baissés. Dans la foule silencieuse et recueillie, des gens s’inclinent, d’autres s’agenouillent. Six hommes, en habit de cérémonie, portent le dais de velours rouge, sous lequel marche le curé de la paroisse, son visage dissimulé par l’ostensoir, qu’il tient à deux mains et contemple avec ferveur

 

Est-ce à cause du tintement des clochettes ? A cause du balancement des encensoirs? L’homme allongé le long du caniveau vient de sursauter au passage du saint sacrement; il a fait mine de se redresser, en prenant appui sur ses deux bras mais il n’y est pas parvenu et est retombé, le nez dans la poussière ! Les musiciens de la fanfare, qui ont cessé de jouer, défilent maintenant au pas cadencé, au rythme des tambours. Des badauds marchent derrière eux, dans un certain désordre. La foule des spectateurs s’anime il y a des mouvements, des cris. On entend aussi des fenêtres et des portes qui se ferment. Des gens s’interpellent joyeusement. Quelques automobilistes essayent de se frayer un passage dans ce tohu-bohu. Mais bientôt lecalme revient dans la rue. L’homme couché dans la rigole est toujours là. Il esquisse encore un mouvement pour se relever... Une voix moqueuse lui crie:

 

Retourne chez toi, mon vieux! C’est fini, il n'y a plus rien à voir!

 

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C’est une tradition. La procession de Saint-François-de-Sales sort le dimanche de la Pentecôte. Chaque année le curé, dans son prône, précise la signification de cette’ fête. Elle commémore, cinquante jours après Pâques, la descente du Saint-esprit su les apôtres. Elle rappelle aussi aux hommes que la lumière du Ciel peut leur être envoyée, guider leurs pas, orienter leur action. N’est-ce pas le moment de se remettre en question, de prendre de bonnes résolutions, de changer de vie, peut-être ?

 

Quelqu’un l’a fait cette année-là, après avoir pris conscience de son indignité C’est François, l’homme allongé dans le caniveau. Nous sommes le 6 juin 1960. La date est facile à retenir: c’est le sixième jour du sixième mois de la sixième décennie.

 

 

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