*   Table des matières

 Préface

* Prologue

*Chapitre 1 (NOS FONDATEURS)

Chapitre II

Le départ

 

 

1.   Le jour se lève

 

François avait la foi. C’était un catholique convaincu. Il croyait que l’hostie consacrée, comme l’affirment les paroles liturgiques, n’était rien moins que le corps du Christ. C’était Dieu lui-même qui se trouvait dans la procession et était passé devant lui, couché dans la rigole. Quel affront pour le Seigneur et quelle honte pour lui-même !

Des échecs, des humiliations, François en avait subi sa part. Mais en arriver à insulter Dieu par une attitude aussi abjecte, c’était un blasphème dont il ne se serait pas cru capable mais, hélas (ses souvenirs étaient précis sur ce point), qu’il venait bel et bien de commettre.

 

Au fur et â mesure qu’il retrouvait ses esprits, François a dû encore mieux mesurer sa déchéance. Se l’est-il attribuée â lui-même, â sa mauvaise nature ? Peut-être dans un premier temps. Mais il a fini par comprendre que c’était l’alcool qui l’avait poussé dans le ruisseau, au propre comme au figuré. Et alors, il a pris une bonne résolution celle de cesser de boire

 

Nous ne savons pas grand-chose des circonstances de cette décision. François écrira, quelques années plus tard Ce ne fut pas le Saint-Esprit, mais plutôt la sainte frousse qui m’inspira le lendemain, qui m’incita â chercher de l’aide afin de ne plus boire, tant était profond le dégoût (que j’avais) de moi-même.

 

Ce passage nous révèle plusieurs choses. La première, c’est que François avait peur. Son anxiété venait-elle de l’état de manque ? De la perspective d’une vie nouvelle ? De la gravite de sa maladie ?

 

La deuxième chose est que François reconnaissait sa déchéance et en concevait du dégoût. La troisième, c’est qu’il ressentait le besoin d’être aidé. Ses tentatives précédentes, il les avait peut-être faites seul, mais cette fois-ci, il comprenait qu’il ne s’en tirerait pas sans une aide extérieure.

 

Mais où trouver du secours ? Le lundi de la Pentecôte est un jour férié. Les institutions les organismes sont fermés. Les médecins, les psychologues sont en congé... Est-ce que Suzanne était à la maison ? Ce n’est pas sûr, mais nous ne le savons pas exactement. Suzanne avait l’habitude, au mois de juin, de partir se reposer quelques jours dans les Ardennes. Elle se rendait chez un prêtre retraité, ancien curé de Saint François de sales et prédécesseur de celui qui tenait l’ostensoir dans la procession. Elle emmenait souvent ses enfants avec elle. Mais, au mois de juin de cette anée-la, Jacques, l’aîné, était quasiment majeur, et sa sœur cadette, Elisabeth, fréquentait l’enseignement secondaire. Or, au moment des faits, l’année scolaire n’était pas terminée. Elisabeth n’avait donc pas accompagné sa mère dans les Ardennes. Etait-elle restée à la maison avec son père ? Etait-elle allée chez sa grand-mère ? C’eût été sans doute possible, puisque la maman de Suzanne a vécu jusqu’en 1961. Mais nous n’en savons rien. Beaucoup de points restent obscurs.

 

L’aide dont François sentait le besoin, c’est auprès d’un prêtre qu’il la trouva. Nous ne savons pas son nom. Mais c’est lui qui dirigea François vers un organisme aujourd'hui disparu, le Bien-être social Curieusement, le siège de cet organisme se trouvait dans le haut de la Montagne Sainte Walburge, à quelques pas du funérarium où le cercueil de François serait exposé une trentaine d’années plus tard. C’est ainsi que l’histoire s’est achevée â peu près où elle avait commencé...

 

Le Bien-être social savait que le mouvement des Alcooliques Anonymes s’était implanté dans notre pays depuis quelques années, et que quelques groupes existaient, à Bruxelles et dans la région néerlandophone, mais pas encore â Liège. François reçut un peu de documentation sur ce mouvement, ainsi que l’adresse d’un groupe, à Anvers. François écrivit sur-le-champ aux responsables, qui transmirent aussitôt sa lettre, et au groupe de Bruxelles, qui était francophone, et au groupe de Tongres, qui était le plus proche.

 

Les Tongriens furent les premiers à réagir. Jules et Franz enfourchèrent leur bicyclette, parcoururent la petite vingtaine de kilomètres qui les séparaient de la Cité ardente et se présentèrent chez François. Ils ne connaissaient que quelques mots de français, mais parlaient la langue du cœur.

 

François, sobre depuis quelques jours, commençait à retrouver son équilibre. Jules et Franz l’encouragèrent de leur présence et de leur compréhension. Ils témoignèrent aussi de leur expérience de buveurs, dans la mesure où ils étaient capables d’en rendre compte. Ils revinrent fréquemment, finirent par convaincre François de créer un groupe à Liège.

 

*

* *

 

 

 

François venait de se rallier à ce projet quand le téléphone se met à sonner. On l’appelle des Sans-logis, un centre d’accueil et d’hébergement, rue Saint-Laurent. C’est une assistante sociale, mademoiselle Bernès, qui est en ligne.

 

Comment connaît-elle le numéro de François? Qui lui a suggéré de s’adresser à lui ? Nous ne le savons pas. Est-ce le Bien-être social qui est à l’origine de sa démarche ? C’est possible. Ce serait même la seule explication. Mais ce qui est sûr c’est que ce coup de fil fut providentiel.

 

Mademoiselle Bernès annonce en effet à François qu’un alcoolique, sortant de cure, vient de se présenter et qu’il demande à être mis en rapport avec un autre buveur cherchant lui aussi à se rétablir. François n’hésite pas. Il raccroche le téléphone, enfile son veston et s’élance au dehors, En une vingtaine de minutes, il est aux Sans-Logis.

 

Les origines de ce centre d’accueil, d’hébergement et de reclassement remontent à 1946. C’est l’année du septième centenaire de la Fête-Dieu. Les quatre doyens des paroisses Saint-Jacques, Saint-Martin, Saint-Nicolas et Saint-Vincent se réunissaient régulièrement pour organiser les manifestations commémoratives. Mais ils en profitaient aussi pour évoquer d’autres problèmes. C’est ainsi qu’ils se mirent d’accord sur le fait qu’il serait préférable de créer un centre d’hébergement pour les sans-abri, plutôt que de les aider ponctuellement sans jamais leur permettre de sortir de leur condition.

 

Si le projet fut conçu en 1946, il fallut attendre jusqu’en 1955 pour que soit fondée, dans la paroisse Saint-Martin, à l’initiative du chanoine Gillard une A.S.B.L. chargée d’étudier et de réaliser le projet. Deux ans plus tard, un immeuble était acquis rue Saint-Laurent. C’était une ancienne maison de maître. Elle donnait sur le jardin Enfile Wiquet, aménagé à l’emplacement de l’ancien vivier des moines, l’hôpital militaire ayant été une abbaye.

 

La maison fut transformée pour accueillir des pensionnaires. Quatre religieuses allemandes la prennent en charge, aidées par mademoiselle Bernès, l’assistante sociale dont nous avons parlé, que remplacera bientôt Monsieur Luis Lopez, actuellement directeur des Sans-logis. En 1964, les religieuses allemandes cèdent la place à des consœurs de l’ordre des Salésiennes de la Visitation.

 

Ne quittons pas l’institution sans dire quelques mots du chanoine Gillard, qui en fut d’abord un des promoteurs et, ensuite, un des protecteurs les plus efficaces. Nous avons déjà signalé que ses paroissiens l’appelaient le doyen rouge. C’est sans doute parce qu’il avait voulu mettre tout le monde sur le même pied dans son église plus de chaises personnelles, de bancs familiaux; plus d’enterrements de première et de seconde classes, etc... Le chanoine Gillard connaissait les difficultés de la vie. Il était fils d’un commissaire de police. Il avait fait de la résistance pendant la guerre, avait dû se réfugier en Espagne, où on l’avait emprisonné. Avant de devenir le doyen d’une paroisse riche, il avait été le curé d’une paroisse pauvre. Sa sœur dirigeait, avenue Rogier, une école d’assistantes sociales.. On comprend mieux l’ouverture d’esprit du chanoine Gillard, et on ne s’étonnera plus qu’il ait joué un grand rôle dans les initiatives qui furent prises à cette époque-là pour venir en aide aux malheureux de toutes sortes.

 

Nous avions laissé François sur le seuil de la porte des Sans logis, où il vient d’arriver à la suite du coup de fil de mademoiselle Bernès. Celle-ci lui ouvre, le fait entrer et lui présente Gaston. Quelques minutes plus tard, elle s’éclipse et laisse les deux hommes en tête-à-tête. Ils font connaissance...

 

Gaston est originaire de Menin. Il y a son domicile, mais, en réalité c’est un nomade, il circule constamment. Buveur de longue date et n’exerçant aucune activité professionnelle, Gaston connaît des problèmes d’argent. N’est-ce pas pour cette raison qu’il va de ville en ville, après avoir peut-être déménagé â la cloche de bois?

 

Gaston a pourtant essayé de juguler son alcoolisme. Il a fait de nombreuses cures, fréquenté beaucoup d’institutions un peu partout. Il sort de l’hôpital quand il arrive aux Sans-Logis. Il est abstinent depuis quelques semaines. C’est aussi le cas de François il s’est arrêté de boire le 6 juin, au plus tard le 7, et on est fin juin, début juillet. ( Nous ne connaissons pas la date exacte de l’entrevue.) Les deux hommes sentent qu’ils ont des choses à partager, qu’ils sont faits pour s’entendre et s’entraider.

 

Gaston est arrivé avec un exemplaire du Big Book dans ses bagages. L’ouvrage n'a pas encore été traduit en français, mais Gaston connaît assez d’anglais pour saisir l’essentiel du message. Il entreprendra même la traduction des premières pages, et les feuilles stencilées qu’il réalisa aux Sans-logis constituèrent, avec la documentation que François avait reçue au Bien-être social, le premier fonds de littérature dont nos pionniers disposèrent,

 

Par sa rencontre opportune avec François, Gaston a joué un rôle déterminant dans la fondation du premier groupe des Alcooliques Anonymes dans la ville de Liège. Et pourtant, rien ne semblait le destiner à cette mission. Gaston était un homme effacé, terne et silencieux. Il laissait l’impression d’être accablé par sa destinée. Il se posait volontiers en victime et se donnait des allures de souffre-douleur.

 

Une dizaine d’années plus tard, il reviendra dans le groupe, dont il avait été le co­fondateur. François le présentera aux membres présents. Beaucoup furent déçus. Ils avaient entendu parler de Gaston et s’étaient fait de lui une image plus flatteuse. Or, ils avaient devant eux un homme éteint. Certes, il était sobre, mais il ne donnait pas l’impression d’une sobriété heureuse. Il parlait d’une voix mate, sans timbre, et ne disait rien d’intéressant. La plupart des assistants s’attendaient à autre chose, et la déception se lisait sur maints visages.

 

Un peu plus tard, on apprendra que Gaston s’est remis à boire. On en sera désolé, mais personne ne bougera. Puis l’annonce de son décès parviendra au groupe et sera reçue avec une certaine indifférence... On aurait dit que beaucoup en voulaient à Gaston de ne pas avoir correspondu à l’idée qu’ils s’étaient faite de lui, ou qu’ils lui en voulaient d’avoir trahi le message dont il avait été porteur, et ils estimaient que s’il s’était remis à boire, il était normal qu’il mourût !

 

Eternel pigeon voyageur, Gaston n’avait sans doute jamais trouvé l’occasion de nouer des liens solides avec autrui. Son isolement fut peut-être une des causes de son échec, car l’alcoolisme ne semble pas être une maladie dont on puisse se rétablir seul. Mais Gaston, par nature, paraissait destiné aux seconds rôles, aux fonctions subalternes, aux missions sans éclat. Il n’était sans doute pas dépourvu d’intelligence, ni d’une certaine instruction, mais il y avait en lui comme une force obscure qui jouait contre lui, le sabotait.

 

Son destin a quelque chose de paradoxal. Il se situe aux limites de l’absurde. En effet, voici donc un homme qui se montra capable, à la faveur des circonstances et en collaboration avec ses partenaires, d’offrir à un grand nombre de buveurs la possibilité de se rétablir, de fuir les vicissitudes de l’alcoolisme et d’entamer une vie nouvelle, mais qui, lui, personnellement, ne parviendra jamais à en profiter!

 

Paradoxal disons-nous ? Certainement Mais étrange aussi. Car l’avenir nous apprendra que, parfois, le message passe par l’intermédiaire de personnes convaincues de la valeur de l’abstinence, mais incapables elles-mêmes de la pratiquer. Il est certain que des alcooliques en ont sauvé d’autres sans pour autant se sauver eux-mêmes. Notre récit est peuplé de ces personnes qui exercèrent sur d’autres une influence bénéfique et même une véritable fascination, pour finir par se perdre elles-mêmes, et parfois définitivement. Il serait vain de chercher une explication. Nous rapporterons beaucoup de ces événements où l’inexplicable, l’irrationnel prennent le pas sur la logique. Certains y voient le doigt de Dieu, d’autres, les caprices du hasard, d’autres encore les effets de l’amour ou de la poursuite d’un idéal. Mais nous reparlerons de ces grands mystères...

 

*

* *

 

 

 

Jules, du groupe de Tongres, avait un ami qui tenait, à Liège, au pied de la rue Saint-Gilles, le restaurant La Violette. Jules avait pu obtenir de cet ami que les premières réunions du groupe aient lieu dans la salle à manger de l’établissement. C’est là que les tout premiers membres commencèrent à se rencontrer, et parfois au milieu des convives. Ils étaient encore peu nombreux à l’époque, et, en attendant mieux, cette solution pouvait leur convenir.

 

Qui furent exactement ces pionniers de la première heure? Il y avait François et Gaston, assistés, malgré l’obstacle de la langue, par Jules et Franz, plus expérimentés’ et il y avait un certain nombre de pensionnaires des Sans-Logis. Combien? Nous l’ignorons. Y avait-il d’autres personnes, et notamment d’anciens camarades de François, que nous verrons apparaître un peu plus tard? Nous ne le savons pas non plus.

 

Quel était l’état d’esprit du groupe ? Quelles étaient les motivations de ses membres ? Nous ne pouvons émettre que des suppositions. Certes, les intentions de François et de Gaston, de Jules et de Franz devaient être pures. Mais celles des autres membres ? Les pensionnaires des Sans-logis venaient-ils réellement pour cesser de boire, ou pour avoir l’occasion de quitter l'institut et humer l’air du dehors? Ceux de nos membres qui visitent les institutions et conduisent les malades à nos réunions savent bien que beaucoup d’entre eux, une fois rendus à la vie normale, disparaissent de la circulation quelques-uns seulement continuent à fréquenter le groupe. Ce phénomène a dû se produire en ce qui concerne les premiers membres. On le constate partout et toujours il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus !

 

L’effectif du groupe comptait aussi quelques anciens camarades de François, qui, parfois, avaient été ses compagnons de beuverie. Mais, quand sont-ils arrivés ? Participaient-ils déjà aux réunions de la me Saint-Gilles ? Nous ne le savons pas. Le souvenir de quelques-uns d’entre eux a été évoqué, mais de manière imprécise. On a parlé d’un certain Justin, dit Petit Justin, probablement à cause de sa taille; d’un certain Roger, dont on ne se souvenait plus s’il était de Flémalle, de La Neuville ou de Jemeppe, maïs dont on savait qu’il fut contremaître dans l’usine sidérurgique où François travailla. Le souvenir de René, un peintre sorti brillamment de l’Académie et qui habitait le quartier de Hocheporte, est resté plus vivace; mais personne n a pu dire à quel moment il était entré dans le groupe...

 

On voit que les premières semaines restent chargées de mystère. Ce qui est sûr, c’est qu’un certain nombre d’alcooliques se sont accrochés au noyau de base, formé par François, Gaston, Jules et Franz. Ils ont constitué l’embryon du premier groupe liégeois. On les a oubliés, et ils sont peut-être morts. Mais beaucoup d’entre nous, aujourd’hui, leur doivent la vie!

 

2.   Les prédécesseurs

 

On sait que le mouvement des Alcooliques Anonymes est né aux Etats-Unis dans les années trente, s’est répandu en Europe après la guerre et a pris aujourd’hui une dimension mondiale.

 

La meilleure source pour en apprendre davantage est probablement le reportage de Joseph Kessel intitulé Avec les Alcooliques Anonymes. C’est un gros livre, qui ne doit pas son volume à l’épaisseur du papier, mais bien à l’abondance des matières. Il en est au moins à sa seconde édition; c’est dire le succès qu’il a recueilli

 

Quand le mouvement s’est implanté chez nous, il existait peu de publications en français. L’ouvrage de Kessel était souvent conseillé aux alcooliques et à leurs proches. On le distribuait même dans beaucoup de groupes. Mais quand le mouvement a eu sa propre maison d’édition, on a jugé bon d’écarter ce concurrent dangereux. Pour des raisons de prestige et d’intérêt, les alcooliques et leurs proches furent ainsi privés d’un précieux outil de travail. Mais certains l’ont redécouvert et se le procurent dans les librairies.. .quand ils le trouvent encore

 

On le sait déjà, Bill a eu l’intuition que s’il pouvait parler à un autre alcoolique, tous deux réussiraient peut-être à se libérer de la boisson. Bill rencontra Bob, et c’est ce qui se produisit l’un et l’autre devinrent sobres. Le mouvement est parti de là.

 

Gaston, quand il est arrivé aux Sans-logis, a souhaité lui aussi rencontrer un autre alcoolique. Il en a exprimé le désir, et on l’a mis en rapport avec François. En avait-il ressenti personnellement le besoin, ou cherchait-il à mettre en pratique une suggestion qu’il avait lue dans le Big Book? Nous ne le savons pas, mais l’un n’exclut pas l’autre. L’expérience, d’ailleurs, a porté ses fruits.

 

N’est-ce pas pour l’avoir vécue lui-même à ses débuts d’abstinent que François a toujours soutenu qu’un alcoolique était le meilleur interlocuteur pour un autre alcoolique? L’expansion du mouvement, en Amérique comme ailleurs, s’est toujours réalisée sur la base de ce principe. Un buveur à problèmes rencontre un autre buveur à problèmes. Ils se comprennent. Ils peuvent parler franchement. Ils se trouvent sur un pied d’égalité. Une sorte de complicité naît entre eux, les unit l’un à l’autre,..

 

Bill et Bob ont tôt fait de s’associer avec un troisième larron, et d’autres les ont bientôt rejoints. François, Gaston, Jules et Franz ne tardèrent pas, eux non plus, à entraîner dans leur sillage plusieurs buveurs à la dérive.

 

Que se passait-il donc lors de leurs rencontres ? La définition du mouvement répond à cette question Les Alcooliques Anonymes sont une association d’hommes et de femmes qui partagent leur expérience, leurs énergies et leurs espoirs pour se rétablir de l’alcoolisme en aidant d’autres personnes â faire de même. Voilà exactement ce qui se fait en Amérique, chez nous et partout dans le monde. Tout est dit dans ces quelques lignes.

 

Seulement, Bill, avant de rencontrer Bob, avait cherché de l’aide dans une secte religieuse. Il demeurait imprégné de cette expérience. Il estimait que la foi et les dévotions devaient être associées au rétablissement. Bill conféra donc un caractère religieux au mouvement des Alcooliques Anonymes.

 

Il rédigea un programme individuel. Il est libellé sous la forme de douze étapes. Il propose à l’alcoolique désireux de se rétablir de commencer par reconnaître et par accepter son impuissance devant l’alcool ainsi que son incapacité de gérer sa propre vie, puis d’admettre ensuite la nécessité d’une aide extérieure pour sortir de cette situation. Cette aide extérieure peut lui être fournie par ses compagnons et avoir un caractère psychologique, mais elle peut aussi bien venir de Dieu et avoir un caractère spirituel. Cependant l’intéressé doit aussi s’aider lui-même, s’analyser, reconnaître ses faiblesses, ses erreurs et ses torts, et tenter de réparer ceux-ci dans les limites du possible. Il développera ainsi sa spiritualité et entraînera, par l’exemple et par la parole, les alcooliques qui souffrent encore à suivre la même route que lut. Mais ce programme n’est fait que de suggestions, de recommandations.

 

En revanche, ce qui est impératif, c’est d’avoir le désir de ne plus boire. C’est la seule condition pour être membre. Mais, désir de ne plus boire ne signifie pas capacité immédiate. Certains s’arrêtent tout de suite. D’autres mettent quelques jours, quelques semaines, quelques mois ou... quelques années à y parvenir. Ce qui explique des délais aussi longs, c’est la remise en cause des décisions initiales. Les A.A. professent que l’alcoolisme est une maladie incurable, et, à notre connaissance, toutes les expériences le confirment. Mais certaines personnes demeurent sceptiques et ont besoin de quelques expériences supplémentaires. D’autres se croient guéries ou pensent n’être pas vraiment alcooliques, ou s'imaginent que, les circonstances ayant changé, leurs réactions pourraient être différentes... Et voilà bien du malheur en perspective

 

*

* *

 

 

A quel moment le mouvement des Alcooliques Anonymes s'est-il implanté en Belgique? Nous venons de voir qu’en 1960, des groupes existaient à Bruxelles, à Anvers et à Tongres. C’est d’eux que François a reçu de l’aide. Maïs où et quand les

premiers groupes sont-ils apparus ?

 

C’est une question difficile. Certes, l’histoire officielle situe en octobre 1953 la naissance du premier groupe des Alcooliques Anonymes. Mais rien n’est moins sûr, selon ce que nous savons.

 

En effet, on pourrait soutenir que le mouvement s’est introduit beaucoup plus tôt dans notre pays. A la libération, des groupes s’y étaient formés à l’initiative de soldats américains. Les militaires en fournissaient le plus gros de l’effectif, mais il semblerait que des Belges se soient glissés parmi eux. Cependant ces groupes n’ont pas survécu au départ des troupes alliées.

 

D’autre part, on pourrait soutenir, au contraire, que le mouvement ne s’est implanté que beaucoup plus tard. En effet, octobre 1953 est le moment où un certain J. organisa des réunions d’alcooliques en s’inspirant du modèle des Alcooliques Anonymes. Mais peut-on voir là le premier groupe des A.A. en Belgique?

 

Le J. en question fut admis, après une cure, dans un centre d’hébergement bruxellois, appelé Les Amis des Marolles. Une infirmière lui suggéra de se donner un but dans la vie en s’occupant d’autres alcooliques. Notre J. acquiesça et entreprit d’aider d’autres buveurs, hébergés dans le même centre. A cet effet, il se rendit au siège du Comité National contre l’Alcoolisme— le C.N.A.— pour y obtenir de la documentation. C’est là qu’il découvrit le Big Book’. Il l’emporta, le lut avec intérêt, et décida de s’en inspirer pour son travail. Il organisa des réunions, auxquelles le secrétaire du C.N.A. participait. En novembre 1953, J. rédigea les statuts du groupe, mais sans utiliser les mots Alcooliques Anonymes, pas plus qu’en mars 1954, à l’occasion d’une séance d’information au Palais des Beaux-arts, où il présenta son mouvement sous l’appellation d’Association d’Aide aux Alcooliques (A.A.A.), intitulé qui fut repris au Moniteur belge de février 1955.

 

Ce mouvement initial se transforma peu à peu, pour ressembler de plus en plus à un groupe d’Alcooliques Anonymes. A partir de mai 1955, les réunions ne furent plus accessibles qu’aux seuls alcooliques, et le groupe devint progressivement autonome. Il se sépara des quelques personnes qui voulaient encore le soutenir de l’extérieur, notamment des membres du C.N.A.. Les douze étapes et les douze traditions furent choisies comme base du programme de rétablissement.

 

Pourtant, leur interprétation restait discutable. Une confusion persistait entre la notion de valeurs spirituelles et celle de valeurs religieuses. Les réunions se déroulaient parfois dans un climat pénible. L’intolérance y était fréquente. Des catholiques cherchaient à récupérer le mouvement, et certains membres s’y opposaient, parfois avec véhémence.

 

Au cours de l’été de cette année 1955, un médecin ouvrit, chaussée de Vleurgat, un centre expérimental de psychothérapie de groupe destiné aux alcooliques. Mais, une fois le centre lancé, le médecin se retira pour laisser le groupe fonctionner de manière plus autonome; seul le secrétaire du C.N.A. continua d’assister aux séances.

 

Ce groupe travailla durant cinq ans. Il attira plusieurs membres de l’association de J., (l’A.A.A.), lassés des conflits idéologiques et aspirant à des réunions plus sereines. Il stimulera, par son exemple, l’apparition et le développement d’autres groupes similaires, qui s’implanteront notamment à Anvers, puis, ensuite, dans le Limbourg.

 

Une séance d’information sera organisée solidairement par les Limbourgeois et les membres du groupe de la chaussée de Vleurgat. Elle se tiendra sur la grand-place de Bruxelles, au café Saint-michel, au mois de mai 1958. Mais elle ne se réclamera pas encore du mouvement des Alcooliques Anonymes leur nom n’apparaîtra que lors de la séance d’information de Hasselt, au mois de juin de la même année.

 

Pour nous, ce n’est qu’à ce moment-là que l’on pourrait situer la naissance des Alcooliques Anonymes dans notre pays, et non cinq ans plus tôt. C’est seulement alors que le mouvement fut désigné par son nom. Mais les mérites des précurseurs ne sont pas réduits pour autant, non plus que la dette de reconnaissance que nous avons à leur égard. Seulement la vérité est la vérité, et il faut avoir le courage de la rétablir

 

Le mouvement des Alcooliques Anonymes est né en Belgique en même temps que l’Atomium était érigé et que se déroulait l”’Expo 58”. Son baptême a donc été marqué par des festivités et des feux d’artifices. Que voudrait-on de plus ? Les Alcooliques Anonymes à Belgique joyeuse?

 

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* *

 

 

 

A l’initiative d’un certain M., un groupe quitte la rue du Midi pour s’établir, me Saint-michel, en plein centre de Bruxelles. Le groupe organise une permanence. Elle est ouverte tous les soirs et accueille les buveurs en difficulté. Le téléphone y est installé ! Pour la première fois, un numéro apparaît dans l’annuaire aux mots Alcoolique Anonymes. Des réunions d’information sont organisées à Bruxelles, puis à Gand. Un groupe se forme à Courtrai. Trois autres apparaissent en Wallonie: à Eugies et à Mons en 1959, et à Charleroi en 1960.

 

Quelques tentatives sont entreprises dans la région liégeoise, de la part du C.N.A. en 1957, puis de la part de notre ami M., au nom des Alcooliques Anonymes, en 1958. Or, chose curieuse, certains témoignages que nous avons recueillis au sujet de François ont évoqué, vers ce moment-là, une première prise de conscience et un premier essai d’abstinence de notre fondateur, mais qui n’eurent pas de résultat durable. La concordance des dates n’est-elle qu’une coïncidence, ou la démarche de M. frit-elle provoquée par un appel de François ? Nous nous posons la question...

 

En 1959, des annonces sont insérées dans plusieurs journaux bruxellois, et une boîte postale est installée pour recevoir du courrier. Cette année-là s’organise, à Verviers, une mémorable Journée nationale belge de l'hygiène mentale. Elle permet à deux médecins éminents de parler de l’alcoolisme, mais aussi à deux alcooliques stabilisés, Monique et Jean, de Bruxelles, de présenter leur témoignage : des médecins reconnaissent donc, pour la première fois, la valeur de l’action des A.A. François a rédigé, en 1982, à la demande des groupes de l’Est, une sorte d’historique ou de témoignage, dans lequel il fournit quelques détails sur cette manifestation.

 

Le docteur Edouard Evrard, écrit-il, attira l’attention sur l’existence, en Belgique, d’un mouvement d’origine américaine appelé les «Alcooliques Anonymes” ou (les)”A.A.” En ce temps-ici, le docteur Evrard, qui était chef de l’hôpital psychiatrique «Volière “, rappelait aux personnalités présentes la boutade d’un Américain, le docteur Lolli, à savoir que: ‘2’actton que les médecins ont sur les alcooliques est comparable à celle que les astronomes ont sur le cours des astres qu’ils observent !" L’orateur terminait son exposé en conseillant vivement une «coopération active” entre tous ceux qui s’intéressent à l’alcoolisme et les Alcooliques Anonymes. Un autre éminent orateur, le docteur Claude Bloch, médecin-directeur de psychiatrie à l’hôpital Brugman à Bruxelles, définissait le rôle des A.A. dans la thérapeutique de l’alcoolisme. Il mettait en garde le personnel social ou paramédical sur le danger d’un trop profond engagement envers les malades alcooliques, de peur, disait le docteur Bloch, de réagir un jour violemment devant les soubresauts auxquels le malade alcoolique les soumet. "A.A." disait le docteur Bloch, «répond aux besoins des alcooliques, certes, niais répond aussi par un autre côté aux besoins des médecins, des auxiliaires sociaux, des magistrats, qui, souvent, malgré leur compétence et leur bonne volonté, se sentent désarmés devant les problèmes que leur présentent certains alcooliques”. Et François de conclure

«Ces déclarations, de la part de médecins compétents, influencèrent l’opinion d’un certain nombre de participants à cette journée d’études. Ceux-ci furent plus impressionnés encore quand ils virent et entendirent deux membres belges des A.A. faire un émouvant témoignage sur leur sauvetage par la fraternité des Alcooliques Anonymes.”

 

C’est donc en 1982 que François rédigea le texte qu’on vient de lire. Mais, en 1959, quand les échanges de vue se produisirent, François n’en avait pas eu connaissance. Il buvait toujours, et la seule information qu’il possédait sur les Alcooliques Anonymes, il l’avait découverte par hasard. J’avais lu, écrit-il, dans un vieil illustré, un article sur les A.A. d’Anvers, et le principe d’aider les autres afin de s’aider soi-même m’avait frappé, de même que la facilité (disait cet article), avec laquelle un alcoolique comprenait un autre alcoolique.

 

En 1960, paraît le fameux reportage de Joseph Kessel intitulé Avec les Alcooliques Anonymes. Non seulement le livre est exposé dans beaucoup de librairies mais il fait l’objet d’un article à sensation dans France-Soir, et Joseph Kessel est interviewé sur les ondes, dans le cadre de L'émission Lectures pour tous. Le retentissement de l’ouvrage a notamment pour conséquence l’ouverture, à Paris, du groupe du quai d’Orsay, avec lequel le groupe de Liège, fondé la même année, aura par la suite de nombreux contacts. Mais n’anticipons pas. François boit toujours, mais plus pour longtemps.

 

3.   Le chant du départ

 

Nous savons que, sur les indications qu’il avait reçues au Bien-être Social, François avait écrit aux responsables du groupe d’Anvers, et que ceux-ci avaient transmis sa lettre au groupe de Tongres et à celui de Bruxelles. Or, jusqu’ici, seuls les Tongriens avaient réagi, en la personne de Jules et de Franz. Mais voici que les Bruxellois vont se manifester à leur tour, en la personne d’un certain M., locomotive du groupe Saint Michel, et d’un certain C., membre de ce même groupe.

 

Nous savons aussi que notre ami M. (les documents ne le désignent pas autrement) avait essayé, en 1958, d’implanter le mouvement des A.A. dans la région liégeoise, mais qu’il n’y était pas parvenu. Nullement découragé par son échec, il revint à la charge en 1960. Accompagné de C., un ami de son groupe, il arriva chez François vers le milieu des vacances, se fit expliquer la situation et proposa d’organiser une grande séance publique d’information. Elle aurait pour avantage, expliquèrent nos Bruxellois, de faire mieux connaître le mouvement et d’attirer de nouveaux membres dans le groupe de Liège. Celui-ci sortirait de l’ombre et verrait son existence officiellement consacrée par cette manifestation.

 

François consulta Gaston et les autres, et tous souscrivirent à ce projet. Mais il fallait trouver une salle. Or, au restaurant La Violette, il y en avait une au premier étage, et elle était de belles dimensions. Le patron de l’établissement, — un ami de Jules, on s’en souvient— accepta de la prêter.

 

Avec le concours de plusieurs membres du groupe Saint-michel et de quelques francophones du groupe de Tongres, François, Gaston et quelques autres commencèrent à préparer cette séance d’information. Ce furent les Bruxellois qui assumèrent la majeure partie du travail, car ils avaient déjà eu l’expérience de pareilles entreprises.

 

Quel fut le rôle de Suzanne durant cette période qui allait tellement transformer sa vie ? Nous ne le savons guère ! On pouvait s’y attendre, nul document, nul témoignage ne nous permet de répondre à cette question. Nous en sommes donc réduits à essayer de reconstituer les événements.

 

Le premier point d’interrogation concerne la présence ou l’absence de Suzanne au moment où François s’est arrêté de boire. Selon certains témoignages, Suzanne se serait trouvée dans les Ardennes, où, à pareille époque, elle avait l’habitude d’aller se reposer. Mais d’autres témoignages situent cet éloignement en 1957 ou en 1958, lors de la première tentative de François pour arrêter de boire.

 

Quoi qu’il en soit, en 1960, Suzanne a bien dû, finalement, connaître les nouveaux projets de François, s’apercevoir qu’il ne buvait plus, qu’il raisonnait différemment, qu’il avait de nouvelles fréquentations et d’autres habitudes. Mais de là à s’imaginer qu’une vie nouvelle se préparait, il y a un pas qu’elle n’a pas dû franchir tout de suite. Comme toutes les épouses ou compagnes d’alcooliques, elle a dû se méfier des belles promesses et douter des apparences.

 

Combien d’alcooliques n’ont-ils pas juré que, désormais, ce serait terminé, qu’ils ne se laisseraient plus entraîner dans les cafés ? Serments d’ivrognes, c’est bien connu ! Trois ou quatre jours plus tard, ils rentraient de nouveau saouls... Les femmes d’alcooliques ont donc appris à se méfier ! Elles furent si souvent déçues que, pour éviter de l’être encore, elles pratiquent le doute systématique. Suzanne a-t-elle réagi autrement? Rien ne nous permet de le croire...

 

Cependant, après quelque temps, elle a bien dû remarquer un changement. Elle était assez fine, assez intuitive pour le percevoir. Mais elle a pu, comme beaucoup d’autres, se méfier des impressions, et se défendre d’un optimisme dangereux. Combien de jours, de semaines, de mois peut-être, lui a-t-il fallu pour accepter l’évidence ?

 

La présence active et efficace des Bruxellois aura sûrement contribué à convaincre Suzanne que les alcooliques étaient capables de cesser de boite, de changer de vie, de se rétablir. Et, à partir de cette découverte, un beau jour, elle aura commencé à regarder son mari d’un oeil différent.

 

Dès lors, elle n’aura plus tardé à lui rendre sa confiance. Mais elle aura même fait davantage. Sa nature active et généreuse ne lui aura pas permis de regarder les événements sans y prendre part. On se souvient de la Suzanne qui haranguait ses camarades, juchée sur une table dans la cour de l’usine. Cette Suzanne-là devait nécessairement jouer un rôle, non pour se mettre en valeur, mais pour apporter de l’aide. Or, la préparation de la séance d’information comportait des petits travaux, des menus services, de ces choses sans nom qu’on assume au gré des nécessités, qui passent inaperçues et qu’on ne retrouve sûrement pas dans les protocoles de réunions... Il est probable que Suzanne en aura effectué une grande part, mais à l’insu de tout le monde... Ce frit probablement sa manière à elle, dans un premier temps, de participer au rétablissement de François

 

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La séance d’information a eu lieu le 15 septembre. Il s’est donc écoulé six petites semaines entre le moment où deux Bruxellois venaient à Liège pour rencontrer François, et le moment où cette manifestation se déroulait. Il n’a pas fallu perdre de temps pour la préparer dans un délai aussi court. C’est d’autant plus étonnant que le gros du travail fut accompli par des gens qui habitaient à cent kilomètres de Liège et qui devaient, en même temps, assurer leurs démarches professionnelles.

 

Nous n’avons rencontré aucun témoin qui pût nous faire un compte rendu de la séance. Mais nous avons retrouvé un écrit de François, réalisé beaucoup plus tard, qui en retrace les grandes lignes.

 

Cette cérémonie, a noté François, eut lieu en présence de monsieur Thilmant (en ce temps là Substitut du Procureur du Roi à Liège), du docteur Delrée, (neuro­psychiatre) et d’environ cent cinquante personnes, parmi lesquelles des directrices d’écoles d’infirmières, des policiers, des médecins, des assistants sociaux. Les parrains, c’est-à-dire le groupe bruxellois Saint-michel, (s’) étaient chargés de l’organisation, et ce groupe dynamique délégua à la tribune plusieurs de ses membres, qui apportèrent leur témoignage. L’assemblée les écouta attentivement, et, parmi elle, les deux ? premiers (membres) liégeois (des) A.A., François et Gaston, qui se tenaient cois au fond de la salle, impressionnés par cette consécration officielle de leur groupe.

 

Ce soir-là, il y avait un peu plus de trois mois que François et Gaston avaient bu leur dernier verre. Ils en étaient donc encore aux tout premiers temps de leur sobriété, et on peut comprendre qu’ils ne se soient pas manifestés davantage.

 

D’ailleurs, au cours de ce trimestre qui allait constituer pour chacun d’eux une période décisive de leur existence, ils ne semblent pas avoir fait grand-chose d’autre que de maintenir, jour après jour, leur décision de ne plus boire, et de faire partager par d’autres alcooliques leurs convictions toutes neuves. Ils se bornèrent à se laisser porter par les événements, à profiter des occasions qui se présentaient, des secours qui s’offraient.

 

Ce fut d’abord un prêtre inconnu qui indiqua le siège du Bien-être social à François. Ce furent madame Bronckaert et monsieur Lelièvre qui l’accueillirent et lui fournirent l’adresse d’un groupe d’Alcooliques Anonymes à Anvers. Ce furent les responsables de ce groupe qui transmirent la lettre de François â Tongres et à Bruxelles. Ce furent Jules et Franz, du groupe de Tongres, qui accoururent. Ce fut mademoiselle Bernes, l’assistante sociale des Sans-logis, qui téléphona pour signaler à François la présence de Gaston et son désir de rencontrer un autre alcoolique. Ce fut un restaurateur, le patron de La Violette qui accepta de prêter sa salle du premier étage. Ce furent les membres du groupe Saint-Michel qui préparèrent la séance d’information. Ce furent enfin les personnalités qui acceptèrent de rehausser celle-ci de leur présence... Sans parler des personnes que nous avons oubliées ou dont nous n’avons pas connaissance

 

Le lecteur se rend-il compte de la multiplicité des interventions, de la somme des générosités et dévouements? D’aucuns ne manqueront pas de voir, dans cette série de faveurs, une véritable grâce du Ciel. Quoi qu’il en soit, ces trois mois demeurent fascinants par le mystère qu’ils conservent, Il s’y est passé des choses qui défient toute logique, qui découragent toute tentative d’explication. On a l’impression qu’il s’est produit, dans la vie de Suzanne et de François, dans celle de Gaston et de quelques autres, des choses si extraordinaires qu’elles confirment que, souvent, la réalité dépasse la fiction.

 

Mais ce que nos fondateurs ont vécu n’a pu se dérouler que grâce à une longue série d’événements antérieurs qui, eux aussi, tiennent du prodige. Depuis les fondateurs américains jusqu’aux premiers groupes belges, en passant par les précurseurs, quelle série de miracles, mais aussi quel insondable mystère !

 

Joseph Kessel a considéré la fondation du mouvement des Alcooliques Anonymes comme un trait de génie du cœur. Mais cette fondation ne cesse de s’accomplir. Le trait de génie se renouvelle constamment. Le mouvement continue de se propager. Est-ce par la vertu des valeurs spirituelles qui le sous-tendent, ou par l’effet d’une intervention surnaturelle ?

 

*Chapitre III (A Liège)

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