Épilogue
Ô mort! Où est ta victoire?
La première fois que j'étais entré dans le
cimetière de Saint-Gilles, on sentait venir l'automne. Suzanne et François
n'avaient pas encore de tombe, et le gardien m'avait conduit à l'endroit où ils
sont enterrés.
Cette fois-ci, le printemps se manifeste. Il est
en avance. Mais rien d'autre ne vit dans le cimetière. Personne n'y circule.
Personne n'y travaille. J'ai pourtant retrouvé la tombe de Suzanne et François.
Mes pas m'y ont conduit, je n'ai pas eu à chercher. Une pierre a été placée sur
la sépulture.
Il s'est écoulé des années entre mes deux visites: le temps qu'il fallut, avec des amis dévoués, pour recueillir des témoignages et des documents sur les défunts, puis inventorier ces données et les intégrer dans un récit cohérent. Il s'est écoulé des années, et nous sommes bien loin d'avoir tout découvert, tout analysé, tout compris. Nous avons oeuvré de bonne foi, mais la vérité se dérobe sans cesse. On nepa1Vient jamais à la saisir tout à fait...
J'avais d'abord eu l'intention d'aller revoir le
garage, la maison du boulevard Kleyer, celle de la rue du Vieux-Mayeur, et tous
ces lieux chargés de souvenirs. .. J'ai eu peur de ne pas les retrouver tels
que je les avais vus la première fois. Henri m'avait appris que le garage avait
été transformé. Il m'en avait même envoyé une photo !
Non, ces choses qui changent, qui disparaissent,
je n'avais pas envie de les revoir, ce jour là. J'étais entré, plutôt, dans
l'église saint-Gilles. Elle, du moins, me semblait immuable. J'ai pourtant
remarqué qu'on avait restauré, dans l'absidiole, la statue de saint Gilles. On
lui avait rendu son aspect primitif Les yeux n'étaient plus disproportionnés.
Le saint avait retrouvé toute sa majesté...
Une lumière douce baignait le cimetière, où, à
cette heure matinale, personne ne circulait encore et où, seules, bougeaient les
branches des arbres. La tombe de Suzanne et François, c'était une simple dalle.
Deux noms, quatre millésimes. Une plaque déposée sur la dalle par les
"filleuls" de Suzanne.
Cette dalle, devant laquelle je me recueille,
cache à mes yeux les restes enfouis de Suzanne et François. Sous la Pierre, à
deux mètres de profondeur, s'accomplit lentement la parole sacrée: "Tu es
poussière et tu retourneras en poussière." Leur coJ1Js, en effet, finira
par se confondre avec la terre. Il n'en restera plus rien.
Au contraire, moi, je suis encore bien vivant,
pour peut-être quelques années encore, et je contemple la lumière. Mais si eux
n'avaient pas été là ?
Si, à un moment donné, ils ne m'avaient pas tendu la main, où serais-je à
présent ? Ma vie à moi, n'est-ce pas à eux que je la dois ?
Ils avaient une expérience personnelle de la
souffrance. Mais ils avaient trouvé le moyen d'en sortir et avaient voulu en
faire profiter les autres. Le souvenir de quelques randonnées en voiture avec
François me revenait. Dans chaque rue, il disait: "Tiens, ici, habitait un
alcoolique... "
François ne se rappelait pas toujours le prénom, mais d'autres détails lui
revenaient à l'esprit. "Ici, à l'étage, vivait une dame qui. ...
" Il n'y avait aucun coin de la ville où François n'ait eu à faire avec
un alcoolique. Et toutes ces rencontres semblaient inscrites dans sa mémoire.
Tant que sa santé le lui avait permis, François s'était adonné à un véritable
sacerdoce. ..
Moi-même, à son exemple, j'avais essayé d'aider
des alcooliques, et de n y chercher ni gloire, ni profit. J'avais tantôt
réussi, tantôt échoué.
Quand Suzanne et François m'ont aidé, ils ne
savaient pas quel résultat donneraient leurs efforts, ils n'attendaient
d'ailleurs rien. Ils livraient leur expérience, communiquaient leur foi et
leurs espoirs, partageant ainsi avec un inconnu te meilleur d'eux-mêmes.
Or, ce qu'ils ont apporté, j'ai moi aussi essayé
de le propager. D'autres ont agi dans le même sens, si bien que quelque chose
de Suzanne et François vit aujourd'hui dans le cœur et l'esprit de beaucoup de
personnes. Le meilleur d'eux-mêmes n'a pas disparu avec eux, parce qu'ils
n'avaient cessé de le distribuer généreusement.
Je me penche vers la dalle funéraire. Je relis
les noms, les millésimes. j'imagine la lente décomposition qui s'opère dans les
entrailles de la terre...
Ce n'est que l'aspect matériel des choses. Une
autre réalité se fait de plus en plus évidente dans mon esprit: l'impression
que Suzanne et François demeurent vivants dans chacun de ceux qu'ils ont aidés,
dans chacun de ceux qu'ils ont aimés.
Et cette question fondamentale des Ecritures me
revient à l'esprit: Mais alors. ... où donc est-elle, ô mort, ta victoire ?
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