Prologue
Le temps détruit, mais la mémoire conserve.
1. Les
lendemains moroses
L’homme
cessa de ratisser l’allée et me regarda, étonné:
— Toutes les tombes? Non ! Je ne les connais
pas toutes... Mais laquelle cherchez-vous?
Je
m’étais décidé à l'interpeller après avoir vainement cherché la tombe de
Suzanne et de François. On m’avait bien fourni quelques indications, mais je
n’avais rien trouvé. J’errais au hasard dans le cimetière, quand je me décidai
â interrompre le gardien dans son travail, sans être sûr qu’il puisse me
renseigner.
Quand
il me demanda quelle tombe je cherchais, je lui citai les noms de Suzanne et de
François, en précisant que la première avait été enterrée d’abord, et le
second, treize mois plus tard, au début de l’année.
— Ah bon je vois très bien “qui” vous voulez dire. C’est près d’ici. Mais il n'a
pas encore de monument... Venez, suivez-moi...
Nous
fîmes quelques pas en zigzaguant parmi les tombes. Quelques feuilles
jaunissantes annonçaient l’arrière-saison, mais le soleil était encore tiède.
On ne sentait pas le vent, à l’abri des murs de pierre. Son bruissement dans
les ramures se confondait avec la rumeur du trafic, sur le boulevard tout
proche...
— Voilà, c’est ici...
Une
simple croix de bois était plantée sur un tertre, avec uniquement Je nom de
Suzanne ne. François ne l’avait rejointe que depuis peu, le monument n’était
pas encore érigé, si bien que le nom de François n’apparaissait encore nulle
part. Quelques fleurs, à peine fanées, attestaient le passage récent d’un
visiteur. .
Etait
-ce là ce qui resterait de ces deux vies pourtant si fécondes, le seul
aboutissement de tant de souffrances, d’espoirs, de dévouement, de générosité?
La détresse m’envahit à l’idée de ce néant. Maïs je ne tardai pas à réagir, à
nier cette éventualité. Je détournai mes regards de ce tertre, de cette croix de
bois, de ces fleurs défraîchies. Le gardien était toujours là, appuyé sur son
râteau. Après un moment de silenc6, il murmura.
— Des gens comme eux.. .11 en faudrait
davantage!
— Vous les avez connus?
— De leur vivant? Non ! Je ne les ai jamais
rencontrés... Mais il vient du monde. On fait comme vous: on demande où est la
tombe. Et on me raconte certaines choses,..
— Il y a beaucoup de visiteurs ? fis—je, étonné.
— Assez bien, on peut le dire.
La
tombe pourtant, ne gardait pas trace de ces passages. A part le bouquet fané.. Or, le gardien n‘avait
aucune raison de mentir. Il n‘inventait pas tes hommages anonymes qu’il venait
d’évoquer. Il me fournissait même des détails sur l’activité des disparus..
Plus de doute possible: la tombe de Suzanne et François n’était pas abandonnée.
Semaine après semaine, des visiteurs la cherchaient, s’informaient, se la faisaient indiquer et venaient s’y recueillir.
Puis, en veine de confidences, ils livraient au gardien quelques souvenirs...
Mon désespoir,
devant le tertre et la croix de bois, à la pensée d’une disparition totale,
cédait la place à des sentiments plus optimistes. Non / Suzanne et François
n‘avaient pas sombré dans le néant, Ils étaient toujours vivants dans la
mémoire de ces inconnus qui, comme moi, étaient montés un jour ou l'autre sur
la colline de Saint-Gilles, avaient poussé la grille du cimetière et s’étaient
avancés sur les allées caillouteuses. Ils étaient venus de leur propre
initiative, sans s’être concertés, sans avoir attendu une occasion
particulière, ils n ‘avaient guère laissé de trace de leur passage. Leur
démarche était tout intérieure. Il ne s’agissait pas pour eux d’un événement
mondain, d’une manifestation publique. C’était seulement une affaire de cœur.
*
* *
Quand
on sort du cimetière, on se trouve devant la masse brun sombre d’une église
romane, celle de Saint-Gilles. Elle apparaît sous un angle favorable, qui met
en valeur ses lignes sobres. L’édifice fut restauré et agrandi au siècle dernier,
dans un esprit de grande austérité. Seule une absidiole, réplique du chevet de
l’église, disparue, de Saint-Nicolas, brise la monotonie des murs en moellons,
qui rappellent ceux d’une forteresse.
C’est
dans cette absidiole, qui prolonge l’un des bras du transept, qu’est exposée la
statue de saint Cilles. Elle fait, depuis longtemps, l’objet d’une dévotion
populaire. Un pèlerinage a lieu chaque année, au mois de septembre, et il
attire une foule nombreuse. La tradition veut que, pour obtenir les faveurs du
saint, les pèlerins doivent toucher certaines parties de la statue. Voilà
pourquoi, à différents endroits, la couleur est effacée, le bois est nu et
luisant.
Cette
vieille pratique a obligé à repeindre périodiquement Ici statue. Mais on
n‘avait pas toujours un artiste sous la main, et ce furent souvent des amateurs
qui effectuèrent le travail. Or il leur fut parfois difficile de respecter la
forme initiale des yeux. D’une restauration à l’autre, ils s’agrandirent,
finissant par donner au saint un air étonné, stupéfait. Voilà peut-être
l’origine de l’expression “saint Gilles l’ewaré” qui signifie “saint Gilles
l’ahuri".
Est-ce
à cause de son apparence qu’on invoqua Saint Gilles pour obtenir la guérison
des maladies nerveuses? Ce n’est pas sûr, car Saint Gilles est aussi honoré à
Froidthier, près d’Aubel, pour les mêmes raisons. Et pourtant on n’y a pas
restitué périodiquement un nouveau regard à la statue.
Maïs
les inconnus qui avaient été se recueillir sur la tombe de Suzanne et François,
et qui regardaient l’église en sortant du cimetière, ne pensaient probablement
pas à ces détails. Ce qui devait occuper l’esprit de beaucoup, c'était le
souvenir des cérémonies funèbres auxquelles ils avaient assisté, dans cette
même église, l’année précédente ou au début de l’année cul cours.
Les
funérailles de Suzanne avaient rassemblé une foule nombreuse, et une émotion
sincère étreignait l’assistance. François, que ses enfants soutenaient pour
remonter l’ailée centrale, donnait l’image d’un profond accablement. Des voix
juvéniles, au cours de la cérémonie, avaient exprimé leur gratitude envers la
disparue, mais aussi leur tristesse et leur désarroi. L’officiant lui-même ne
cachait pas son chagrin.
Les
funérailles de François, treize mois plus tard, ressemblèrent à celles de
Suzanne. Il y eut peut-être un peu moins de monde, et l’émotion fut moins
perceptible. La mort de Suzanne avait été inopinée: elle avait foudroyé une
femme en pleine activité. La mort de François avait moins surpris. Ceux qui
l’avaient observé à l’enterrement de sa femme savaient qu’il n’en aurait plus
pour longtemps. Il y avait d’ailleurs près de dix ans qu’il était malade, avait
cessé ses activités et ne sortait pratiquement plus de chez lui.
*
* *
Le souvenir
des nefs noires de monde et la pensée que tant de gens venaient se recueillir
sur la tombe de Suzanne et François avaient fini par bannir de mon esprit toute
idée d’une fin définitive, d’une disparition totale. Car, il fallait bien
l’admettre, non seulement le souvenir de Suzanne et de François restait vivace
dans beaucoup de mémoires, mais combien de personnes, vivantes aujourd’hui, ne
devaient-elles pas à Suzanne et François d’avoir survécu ? N’étais-je pas aussi
du nombre? Et plusieurs de ces rescapés, désireux de rendre ce qu’ils avaient
reçu, ne poursuivaient-ils pas, pour la génération suivante, l’action
entreprise trente ans plus tôt par Suzanne et François? Ce mouvement, amorcé en
1960, n‘allait-il pas continuer, s’amplifier, se renforcer à l’aube du prochain
millénaire?
Evidemment,
jamais plus nous ne rencontrerons Suzanne et François. Plus jamais nous ne
pourrons leur serrer la main, leur faire la bise et bavarder avec eux, entendre
le son de leurs voix. Ni la lumière de leur regard, ni la chaleur de leur
sourire ni la richesse de leur expérience ne nous éclaireront, ne nous
guideront désormais. Mais leur générosité, leur désintéressement, leur
disponibilité, et aussi leur espérance, leur foi, leur idéal, c’est-à-dire le
meilleur d’eux-mêmes sont toujours présents parmi nous, repris, portés, assumés
par d’autres qui ont compris leur message et perpétuent leur action. Ce sont
donc les souhaits, les désirs de Suzanne et François qui continuent de se
réaliser. Et même n’en sont-Us pas, de là-haut, les spectateurs attentifs et
réjouis?
2. La
mort est un commencement
Le
château Le Fy, pour le touriste qui l’aperçoit en hiver, quand les feuilles des
arbres ne le dissimulent plus à ses regards, apparaît comme sorti de
l’imagination du célèbre Walt Disney. Il est pourtant tout à fait réel,
parfaitement authentique. C’est d’ailleurs ce qui l’expose aux vicissitudes de
l’existence. Une aile en a été ravagée par un incendie. Dans celle qui
subsiste, un magnifique escalier de chêne est à ce point rongé par la mérule
qu’on doute de pouvoir le sauver.
Ce
château féerique, au sort tragique et à l’avenir incertain, c’était le point de
repère qu’on nous avait indiqué pour trouver la maison de repos où François
résidait. A l’orée du domaine, nous vîmes une construction récente, encore
inachevée, dont les abords n ‘étaient que sommairement aménagés. Cette bâtisse
en briques rouges, percée de nombreuses fenêtres, accrochée au flanc de la
colline, c’était le home où François s’était retiré un certain temps après le
décès de Suzanne.
François,
au début de son veuvage, avait continué de vivre dans la maison familiale. Il
en était devenu. l’unique occupant, mais il s’y sentait entouré. Médecin,
infirmière, kinésiste, aide-familiale et assistant social y défilaient tour à
toit r L’état de François l’exigeait: il souffrait depuis dix ans de la maladie
de Parkinson, et ne disposait plus que d’une mobilité limitée.
Mais
en plus de ces professionnels, parents, amis et connaissances apportaient à
François le réconfort de leur présence et de leur affection. Un va-et-vient
continuel animait cette grande maison, sise au milieu d’un jardin, dans une rue
tranquille, sur les hauteurs de Comte.
Durant
cette période, François me fit appeler.
Il voulait que je l’aide à écrire ses mémoires. C’est un projet que nous
avions déjà eu, des années auparavant, niais que nous n’avions jamais trouvé le
temps de réaliser Cette fois-ci, il allait falloir s’y mettre /
— Avec la vie que j’ai
menée, disait François, il y aurait de quoi écrire un “best -seller” !
— Vraiment?
— On en a fait avec moins!
— Oui, peut-être, mais
avec de l’imagination, du savoir-faire...
— C’est pour cela que
je t’ai fait venir!
— Je ne sais pas si...
— Essayons, nous
verrons bien!
François
ne doutait pas du succès de l’entreprise. Son enthousiasme finit par vaincre
mes réticences. Je lui suggérai une méthode de travail:
— Raconte tes souvenirs
au fur et à mesure qu’ils te reviennent. N’essaye pas de faire du style, ni de
suivre un ordre quelconque. Je t’écouterai, je prendrai note, puis, plus tard,
je remettrai au net et classerai les événements dans l’ordre chronologique.
Hélas!
Miné par sa maladie, frappé par le choc qu’il venait de subir François n ‘était
déjà plus capable d’évoquer la période la plus intéressante de sa vie. Ou il
parlait d’événements tout récents ou il replongeait dans un passé lointain,
qu’il peignait de couleurs si sombres que j’en étais bouleversé. Mais les
riches péripéties de sa vie d’adulte, jamais il ne les abordait, jamais il n’y
faisait allusion, sinon pour ressasser des lieux communs ou des phrases toutes
faites. On aurait dit que toute une période de sa vie s’était effacée de sa
mémoire ou que quelque chose l’empêchait de l’évoquer...
Notre
projet tomba à l’eau ! Je cessai même nies visites, car il me semblait que les
efforts de mémoire et les retours dans le passé perturbaient François.
Je ne
le revis que plus tard, à la maison de repos. On m’avait appris qu’il souhaitait
ma visite. Je me rendis donc à Esneux, au domaine du Fy, avec une amie qui
avait connu François quand il était encore en activité dix ans plus tôt.
Inutile de chercher longtemps: la première personne rencontrée nous indique sa
chambre sans hésiter François ne doit pas manquer de visiteurs! Nous empruntons
des couloirs et un escalier tout juste achevés, et qui sentent encore le plâtre
humide et le bois fraîchement scié. Nous arrivons au premier étage, devant la
chambre de François.
Nous
frappons, poussons la porte et avançons de quelques pas. François est affalé
dans un fauteuil, près de la fenêtre. Il se tient penché en avant, la tête
baissée. Maïs voici qu’il se redresse lentement, tourne vers nous un regard
interrogateur. La joie le transfigure et l’anime. Il me reconnaît
immédiatement. Il finit aussi par se souvenir de ma compagne. Mais cet instant béni ne dure
pas. La conversation tourne court. Quelque chose vient de se «déconnecter”,
l’inspiration manque. Nous feignons de nous extasier sur la chambre, sur les
meubles, les objets. François ne manque de rien. Près de lui, sur une table, il
y a un poste de radio et une machine à écrire. Contre le mur, en face de lui,
se trouve un téléviseur. Toute une série d’objets ont été disposés à sa portée.
On a prévu ses moindres besoins,..
Mais
ce qui accable François, ce sont ses difficultés d’élocution. En ce domaine,
personne ne peut rien faire. Sous l’effet de la maladie de Parkinson et à cause
de son dentier qui ne tient plus, François parle de plus en plus difficilement
et, malgré ses efforts, n ‘arrive plus toujours à se faire comprendre...
C’est
d’ailleurs ce qui explique la présence de la machine à écrire. J’avais d’abord
cru, en la voyant, que François s’obstinait à rédiger ses mémoires. Il n’en
était rien. François avait abandonné ce projet depuis longtemps. En fait, il n
‘utilise plus sa machine que pour taper quelques mots, quand il a besoin de
quelque chose et ne parvient plus à se faire comprendre de son interlocuteur. ,
*
* *
Nous
revînmes plusieurs fois au domaine du Fy. Depuis Liège, la route est
pittoresque, surtout à partir de Tilff et le trajet n‘est pas bien long. Nos
visites nous permirent de mieux mesurer les servitudes que la maladie imposait
à François. Un jour, en entrant dans sa chambre, nous le trouvâmes incapable de
prononcer un seul mot. Il poussait de petits cris étouffés, à peine audibles.
Sa mâchoire était agitée d’un petit tremblement incoercible. Ses yeux
exprimaient une grande frayeur..
Nous
ne savions que faire, hésitions à partir chercher du secours, quand François
fit un geste de la main, avec insistance, en direction de sa machine à écrire.
Nous nous penchons. Quelques mots ont été tapés... maladroitement. Mais nous
parvenons à les déchiffrer, à comprendre le sens du message. François informait
ses visiteurs qu’en cas de crise, il fallait l’allonger en travers de son lit,
la
A —
tête penchée en arrière, plus bas que le
corps, et lui faire ingurgiter quelques gorgées d’eau. C’est ce que nous fîmes,
et, un peu plus tard, il retrouvait la parole. Il nous remercia de l’avoir
soulagé, puis nous formula cette appréciation flatteuse:
— Vous au moins, vous
avez compris ce qu’il fallait faire. Vous êtes plus intelligents que les
autres!
François
ne souffrait pas seulement de sa maladie de Parkinson, Il endurait aussi la
brûlure des escarres. Ses fesses étaient presque à sang. Il ne savait plus
comment se mettre. De surcroît, il avait des ulcères aux deux jambes...
Heureusement
il était rarement seul. Dans l’intervalle entre nos visites à nous, toute une
série de personnes défilaient dans la chambre. Certaines le réconfortaient.
D'autres, il est vrai, l’importunaient. Avec les premières, il faisait l’effort
de parler en présence d’autres, il se retranchait dans une prostration
silencieuse. Soies des dehors conciliants, François avait toujours été un homme
qui savait ce qu’il voulait et ce qu’il ne voulait pas !
Une
autrefois, je me rendis au domaine du Fy avec un ami, lui aussi faisait partie
de notre association, mais il avait, en plus, des raisons professionnelles de s
‘intéresser au mouvement
— Tu as souvent entendu
parler de François, notre fondateur, lui dis-je un jour, mais tu ne l’as jamais
rencontre...
— En effet.
— Si tu souhaites faire
sa connaissance, voici peut-être l’occasion; je vais bien tôt lui rendre
visite, et ta pourras m’accompagner.
— Volontiers, me
dit-il, j’aimerais le rencontrer, ne fût-ce qu’une fois!
Entre
le moment de cette conversation et celui de notre départ, je n’avais plus revu
mon ami. Aussi une fois sur le parking en face de la maison, je coupai le
moteur et pariai un peu de François, de ce qu’il avait fait et de l’état ot2
l’avaient amené la maladie et le décès de sa femme. Nous avions quitté liège
assez tôt dans l’après-midi et nous prenions bien notre temps. Le soleil
invitait à la flânerie, et nous ne voulions pas interrompre la sieste que
François faisait probablement après son repas de midi. J’essayais, sur la
façade de l’immeuble, de repérer la fenêtre derrière laquelle il devait être
assis...
Une
voiture se gare à côté de la nôtre, et une jeune femme aux gestes v~/~ et
décidés en sort, rassemble quelques bagages, ferme sa portière à clé,
entreprend de gravir allègrement la pente qui sépare la maison du parking. Nous
suivons du regard cette silhouette agile, ces mollets musclés, cette croupe
généreuse, ce buste souple.
— C’est l’heure des
visites/fis-je. Allons-y nous aussi!
Quand
nous entrâmes dans la chambre de François, nous eûmes la surprise d’y retrouver
notre belle inconnue. François, qui avait ce jour-là l’élocution plus facile,
se chargea des présentations:
— Ma fille ! - dit-il
avec fierté.
Nous
eûmes l’impression d’arriver à un mauvais moment. Après tes civilités d’usage,
nous nous décidions à partir, quand la dame nous en dissuada:
— Je dois passer par te
bureau, expliqua-t-elle, j’ai une affaire à régler avec la directrice.
François,
qui était dans un bonjour, accueillit mon compagnon avec beaucoup de
cordialité. Il ne le connaissait pas, mais le savait membre de l’association,
et, pour lui, c’était suffisant. Il se retrouvait dans la peau du fondateur, du
guide spirituel; alors, il faisait bonne figure et oubliait ses souffrances.
Sa fille
revint. Je lui demandai de m’accorder un petit entretien en dehors de la
présence de son père. Nous sortîmes dans le couloir
— Vous ne le savez
saris doute pas, mais votre papa m’avait demandé de l’aider à écrire ses
mémoires...
—Je
l’ignorais, en effet.
— Sous sa dictée, j’ai
rempli quinze ou vingt pages. Mais elles contiennent des confidences qui me
gênent. Votre papa s’est livré sans retenue. Il m’a fourni sur son enfance, sa
mère, son père inconnu, beaucoup de détails qui sont presque des secrets de
famille. Je ne me sens le droit, ni de détruire ces feuilles, ni de les
conserver. Accepteriez-vous que je vous les remette un de ces jours?
— Certainement.
Déposez-les au bureau, on me les donnera, je viens tous les quinze jours.
Deux
semaines plus tard, je retourne à la maison de repos, avec cette amie qui
m’accompagna lors des premières visites. J’ai emporté les pages
Faire
connaître l’action de Suzanne et François, oui, mais à qui ? Pour quelles personnes
évoquer leur mémoire, retracer les épisodes saillants de leur vie, expliquer
leurs réalisations et les replacer dans les circonstances du moment?
Bref
pour qui écrire, à quel public s’adresser? Il fallait le savoir avant de
commencer
Nos
ambitions étaient modestes. Nous étions loin de penser à ce “best-seller” dont
François avait parlé. Nous ne voulions même pas faire un livre. Nous
souhaitions seulement consigner, dans un texte, les faits pour lesquels Suzanne
et François méritent notre reconnaissance. Il nous était agréable de penser qu’un
certain nombre de personnes qui les avaient connus — membres de leur
famille, amis, partenaires, collaborateurs ou bénéficiaires de leur action —
auraient plaisir à les retrouver dans
notre récit.
Mais
notre travail aurait aussi un intérêt documentaire. Des personnes, des groupes,
des institutions seraient peut-être curieux de connaître la genèse des
événements, d’apprendre comment les choses ont commence...
Pour
nous trois, il ne s’agissait plus que de s’atteler à la tâche
*
* *
C’est
par un coup de fil que j’appris la mort de François. Mais la personne qui me
transmit la nouvelle n‘était pas certaine de son exactitude et ne connaissait
aucun détail. Je me mis en rapport avec la maison de repos. On m’y confirma le
décès. Comme je voulais en connaître les circonstances, on appela une
garde-malade qui m’en dirait d’avantage. Cette personne, que son métier aurait
pu rendre insensible, évoqua te disparu avec des sanglots dans la voix. La
veille, au moment du coucher, elle avait eu avec François une conversation peu
banale, où furent abordés des sujets élevés, presque philosophiques. On aurait
cru que François savait déjà que ce serait son dernier entretien, qu’il
n‘aurait jamais plus l’occasion de livrer ses pensées et qu’il tenait à dire des
choses essentielles. Malheureusement, la garde-malade se sentait incapable d’en
rendre compte avec plus de précision.
Elle
ignorait quelles dispositions avaient été prises pour les funérailles. Elle me
donna le numéro privé de la directrice. Celle-ci, quoique dérangée le soir à
son domicile, me fou mit aimablement les renseignements qu’elle avait. François
ne laissait derrière lui que des regrets et des larmes.
Le
cercueil de François fut exposé dans un funérarium près de la Citadelle, dans
le haut de la rue Montagne Sainte Walburge. Curieusement, par le hasard des
circonstances, le défunt revenait, pour recevoir le dernier hommage, dans la
rue où, à quelques centaines de mètres, avait commencé sa nouvelle existence.
Les
tout premiers à lui rendre visite, ce furent quelques amis fidèles qui, depuis
le décès de sa femme, n’avaient cessé de l’entourer, de se relayer à son
chevet.
Les
obsèques de François, comme celles de Suzanne, eurent lieu à l’église
Saint-Gilles. C’était leur église paroissiale. Chaque fois, une foule émue se
rassembla dans le sanctuaire. Fut-elle peut-être un peu moins nombreuse pour
François que pour Suzanne ? Certains l’ont affirmé. Ils ont même donné
l’explication, et elle était plausible: Suzanne avait été foudroyée en pleine activité,
et François s’était éteint au terme d’une très longue maladie; la mort de la
première avait surpris, mais on s’attendait à celle du second.
Pour
Suzanne comme pour François, l’officiant principal ne fut pas le curé de la
paroisse. Il avait cédé sa place à l’abbé louis, un ancien prêtre-ouvrier, ami
de longue date et collaborateur temporaire de Suzanne et de François. L'abbé
Louis retraça rapidement leur vie et leur action, et diverses personnes prirent
aussi la parole pour honorer la mémoire des disparus.
Ce
fut l’occasion, pour la foule rassemblée dans le sanctuaire, de réciter une
courte prière qui ne fait habituellement pas partie de la liturgie catholique.
Cette oraison fut pourtant composée par un martyr de l’Eglise, canonisé sous le
nom de saint Thomas More (l'"s” finale se prononce).
Thomas
More naquit à Londres en 1478. Il fut peut-être plus connu sous le nom de
Morus, car les intellectuels de l’époque latinisaient volontiers leur nom•.
Erasme, qui fut, à l’université le condisciple de Thomas More, se faisait
appeler Erasmus.
Thomas
More poursuivit une double carrière, littéraire et politique. Comme écrivain,
il composa des biographies, (de Richard III et d’Edouard V), des poésies
latines et des traités de théologie, puis ce roman politique et social qui
décrit, avant la lettre, un Etat démocratique, et s’intitule “Utopie”. Comme
homme politique, il exerça des fonctions de plus en plus élevées, jusqu ‘à
devenir grand chancelier. Mais quand Henri VIII abjura le catholicisme, More,
sincèrement attaché à l’Eglise romaine, donna sa démission. Il offensa ensuite
Anne de Boleyn en dédaignant d’assister à son couronnement. Pour cette injure,
il fut condamné à la prison à perpétuité. Mais comme il persistait à s’opposer
aux prétentions royales, il fut décapité à Londres en 1535. Il monta à
l’échafaud avec la foi du martyr.
Un
prêtre du diocèse de Liège a retrouvé, dans un missel irlandais, une prière
attribuée à saint Thomas More. Elle était libellée en anglais, mais le prêtre,
qui est professeur de langues dans un collège, l’a traduite de la manière
suivante:
“Seigneur,
donne-moi la sagesse de ne pas changer les choses qui ne peuvent changer;
Seigneur, donne-moi le courage de changer les choses qui doivent changer:
donne-moi par-dessus tout, Seigneur, de ne pas confondre les unes et les
autres.”
François
souffrait de la maladie de Parkinson, et il en est mort. Mais ce n‘est pas la
seule dont il ait souffert, et il aurait pu mourir trente ans plus tôt. Ses
parents, ses amis le savaient bien. Les gens qui assistaient à ses obsèques ou
à celles de sa femme le savaient aussi. Et le gardien du cimetière a, lui
aussi, fini par le savoir.
Les
lecteurs qui ont fréquenté ces associations que Suzanne et François animèrent, ou
cette institution qu’ils fondèrent, n’auront pas manqué de reconnaître le texte
de saint Thomas More, indiqué précédemment. C’est, en des termes différents, la
prière des Alcooliques Anonymes et des mouvements parallèles. Elle se récite
partout dans le monde, lors de chaque assemblée. On lui a souvent attribué des
origines fantaisistes. En fait, on n'en connaissait pas la provenance. Tout ce
qu’on savait, c’est qu’elle avait été recueillie dans une annonce nécrologique
parue dans un journal américain. L’explication que nous avons donnée semble
pouvoir lever les incertitudes, car elle semble mieux fondée que toutes les
hypothèses formulées jusqu ‘ici.
Toutes
les personnes que nous venons d’évoquer savent donc que François était
alcoolique. Ses enfants, Elisabeth et Jacques le savent aussi, e t probablement
mieux que quiconque. Mais les petits-enfants de Suzanne et François en
furent-ils informés? Nous n’en savons rien. L'apprendront-ils un jour? Il y a
des chances. Comprendront-ils alors ce que le mot “alcoolique” signifie
vraiment? C’est moins sûr, la plupart des gens se font-ils d’ailleurs une idée
exacte de la maladie alcoolique? En connaissent-ils les causes, le point de
départ, l’évolution, les conséquences? Et que savent-ils du traitement qui
permet parfois d’en réchapper? Quelques précisions seront peut-être bienvenues,
pour certains lecteurs: ils les trouveront à la fin de cet ouvrage.
Suite
>>>>>Chapitre 1 (NOS FONDATEURS)